Thalès de Milet
Thalès de Milet ouvre au VIe siècle avant notre ère la tradition philosophique grecque en cherchant dans l'eau le principe unique de toutes choses, sans recourir aux récits sur les dieux.
Biographie
Thalès naît à Milet, cité grecque d'Ionie installée sur la côte de l'actuelle Turquie, vers 625 avant notre ère. La chronologie repose sur des calculs tardifs, notamment ceux d'Apollodore : les dates que vous rencontrerez varient d'une dizaine d'années d'un ouvrage à l'autre, et aucune n'est assurée.
Une origine incertaine
Sur son enfance et sa formation, nous ne savons rien de sûr. Hérodote signale que sa famille était d'ascendance phénicienne, information que Diogène Laërce reprend en la discutant. Plusieurs sources antiques affirment qu'il voyagea en Égypte et y apprit la géométrie des arpenteurs, mais ce motif du séjour égyptien revient dans presque toutes les biographies de sages grecs : il faut le recevoir avec prudence.
Le cadre, lui, est solide. Milet est alors la cité la plus active d'Ionie, un port ouvert sur l'Égypte, la Lydie et la Mésopotamie, qui a essaimé des dizaines de colonies autour de la mer Noire. Les savoirs babyloniens d'observation du ciel et les techniques égyptiennes d'arpentage y circulent avec les marchandises. C'est dans cette ville de commerçants, non dans un sanctuaire, que naît l'enquête sur la nature.
L'homme public
Hérodote lui prête trois interventions dans les affaires de son temps. Il aurait annoncé aux Ioniens une éclipse de soleil, qui interrompit une bataille entre Lydiens et Mèdes ; les astronomes modernes datent cet événement du 28 mai 585 avant notre ère. Il aurait détourné le cours du fleuve Halys pour permettre à l'armée de Crésus de le franchir, récit qu'Hérodote rapporte tout en jugeant plus vraisemblable que l'armée ait simplement utilisé les ponts existants. Il aurait enfin conseillé aux cités ioniennes menacées par la Perse de se doter d'un conseil commun siégeant à Téos, proposition politique qui ne fut pas suivie.
Deux anecdotes célèbres encadrent sa figure. Aristote raconte, dans la Politique, que Thalès, ayant prévu une récolte abondante, loua d'avance et à bas prix tous les pressoirs à olives de Milet et de Chios, puis les reloua au moment voulu : la leçon est qu'un philosophe peut s'enrichir s'il le veut, mais que ce n'est pas ce qui l'intéresse. Platon rapporte à l'inverse, dans le Théétète, qu'il tomba dans un puits en observant les astres, sous les rires d'une servante thrace. Ces deux récits inaugurent une querelle qui traverse toute l'histoire de la philosophie : le penseur est-il inutile au monde ou bien capable d'y réussir mieux que les autres ?
La mort et la mémoire
Diogène Laërce rapporte qu'il mourut très âgé, assistant à un concours gymnique, terrassé par la chaleur et la soif. Le détail est invérifiable, comme presque tout le reste.
Thalès figure dans toutes les listes antiques des Sept Sages, et il est le seul à y apparaître sans exception. La tradition lui prête des maximes, dont l'attribution varie d'une liste à l'autre : vous les trouverez parfois données à Chilon, à Solon ou à l'oracle de Delphes. Ce flottement est instructif. Thalès est très tôt devenu un nom auquel la Grèce accrochait ce qu'elle tenait pour le commencement de la sagesse.
Pensée principale
Thalès n'a rien laissé, ou du moins rien qui nous soit parvenu. Sa pensée ne nous est connue que par des témoignages, dont les plus anciens et les plus consistants viennent d'Aristote et de son élève Théophraste. Vous ne lisez donc jamais Thalès : vous lisez ce que la tradition grecque a retenu de lui. Cette précaution posée, quatre thèses lui sont attribuées avec une constance suffisante pour qu'on puisse en discuter.
L'eau comme principe
La thèse la plus célèbre tient en une phrase : le principe de toutes choses est l'eau. Aristote la rapporte dans la Métaphysique en classant Thalès parmi ceux qui ont cherché un principe matériel, puis il ajoute une conjecture sur les raisons possibles de ce choix : l'humidité présente dans toute nourriture, dans les semences et dans le vivant en général. Aristote signale lui-même qu'il s'agit d'une reconstruction, ce que les résumés scolaires oublient souvent.
L'important n'est pas le contenu de la réponse, qui sera très vite abandonné, mais la forme de la question. Thalès demande de quoi les choses sont faites et d'où elles viennent, et il attend une réponse tirée du monde lui-même, non d'une généalogie des dieux comme celle qu'Hésiode proposait une ou deux générations plus tôt. Le mot même de principe, arché, est probablement un terme aristotélicien projeté sur Thalès : la prudence consiste à dire que Thalès cherche ce qui demeure à travers les transformations, sans lui prêter le vocabulaire technique de ses commentateurs.
La Terre flotte sur l'eau
Aristote lui attribue, dans le traité Du ciel, l'idée que la Terre repose sur l'eau à la manière d'un morceau de bois. Sénèque rapporte que Thalès expliquait de cette façon les tremblements de terre, par l'agitation de la masse liquide qui la porte. L'explication paraît naïve et Aristote la critique aussitôt : si la Terre a besoin d'un support, l'eau aussi. Elle a pourtant une portée considérable, car elle cherche une cause naturelle là où la tradition voyait la colère de Poséidon.
Une matière vivante
Deux formules rapportées par Aristote dans le traité De l'âme complètent le tableau. La première attribue une âme à l'aimant, puisqu'il meut le fer. La seconde, plus énigmatique, affirme que toutes choses sont pleines de dieux. Il serait donc faux de faire de Thalès un matérialiste au sens moderne. Chez lui, la matière n'est pas inerte : elle porte en elle-même son principe de mouvement. Les historiens parlent parfois d'hylozoïsme pour désigner cette position, qui ne sépare pas encore la matière et la vie.
Mesurer, puis démontrer
La tradition lui attribue enfin des résultats géométriques : le diamètre partage le cercle en deux parties égales, les angles à la base d'un triangle isocèle sont égaux, les angles opposés par le sommet sont égaux, un triangle est déterminé par un côté et les deux angles adjacents. Ces attributions viennent de Proclus, au Ve siècle de notre ère, qui s'appuie sur une histoire de la géométrie d'Eudème aujourd'hui perdue : elles sont tardives et plusieurs historiens des mathématiques les jugent en partie reconstruites. On lui prête aussi la mesure de la hauteur des pyramides par la longueur de leur ombre, et le calcul de la distance d'un navire en mer.
Que l'on accepte ou non le détail, l'enjeu est net. Les Égyptiens et les Babyloniens savaient calculer ; la tradition grecque, à partir de Thalès, cherche à établir pourquoi un résultat vaut toujours. C'est le passage de la recette à la démonstration, et il compte autant que la thèse sur l'eau.
Astronomie
L'annonce de l'éclipse de 585 est le fait le mieux attesté et le plus discuté. Thalès ne pouvait pas disposer d'une théorie des éclipses ; il a pu utiliser des périodicités observées par les astronomes babyloniens, mais les spécialistes restent partagés sur ce qu'une telle prévision pouvait signifier et sur son exactitude réelle. On lui attribue par ailleurs des travaux sur les solstices et le conseil de se guider sur la Petite Ourse plutôt que sur la Grande pour naviguer.
Œuvres majeures
Thalès n'a laissé aucun écrit conservé, et l'Antiquité elle-même doutait qu'il eût jamais écrit. Diogène Laërce signale que certains lui refusaient tout livre. Il n'y a donc pas d'œuvre de Thalès à lire, mais un dossier de témoignages à interpréter. Voici les pièces principales de ce dossier.
Les écrits qu'on lui a prêtés
Deux titres reviennent chez les doxographes : une Astronomie nautique, guide de navigation par les astres, et un traité Sur le solstice et l'équinoxe. L'attribution du premier était déjà contestée dans l'Antiquité, plusieurs sources le donnant à un certain Phocos de Samos. Rien ne subsiste de l'un ni de l'autre, et aucun fragment ne peut être cité avec confiance.
Aristote, Métaphysique, livre A
C'est la source décisive. Aristote y dresse l'histoire de ses prédécesseurs selon sa propre grille des quatre causes et place Thalès en tête de ceux qui n'ont admis qu'un principe matériel, l'eau. Tout notre récit des commencements de la philosophie dépend de ce chapitre, y compris l'idée même qu'il y a eu un commencement et que c'est Thalès.
Aristote, Du ciel et De l'âme
Le traité Du ciel rapporte la thèse de la Terre flottant sur l'eau, et la réfute. Le traité De l'âme transmet les deux formules sur l'aimant qui possède une âme et sur toutes choses pleines de dieux. Ces trois lignes, dispersées dans des traités consacrés à autre chose, portent l'essentiel de ce que nous appelons la pensée de Thalès.
Théophraste, Opinions des physiciens
Théophraste, successeur d'Aristote, avait composé une histoire des doctrines physiques. L'ouvrage est perdu, mais il a nourri toute la doxographie postérieure, jusqu'aux compilations de l'Antiquité tardive rassemblées par les philologues modernes. Beaucoup de ce qu'on lit sur les présocratiques remonte à ce livre disparu, ce qui explique que les mêmes formules circulent d'un auteur à l'autre.
Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, livre I
Rédigée sans doute au IIIe siècle de notre ère, cette compilation rassemble anecdotes, maximes, lettres apocryphes et variantes chronologiques. Elle est irremplaçable, puisqu'elle conserve des informations perdues ailleurs, et peu fiable, puisqu'elle juxtapose ses sources sans les trier. Vous y trouverez la plupart des histoires que l'on raconte sur Thalès.
Postérité et influence
La postérité de Thalès tient d'abord à une place : celle de premier. Aristote l'installe au commencement de son histoire de la philosophie, et cette position n'a jamais été sérieusement délogée. Quand on dit que la philosophie commence en Ionie au VIe siècle avant notre ère, on reconduit une décision aristotélicienne.
L'école de Milet
L'effet immédiat s'observe chez ses concitoyens. Anaximandre, que la tradition présente comme son successeur, conserve la question du principe mais refuse de l'identifier à un élément observable et lui substitue l'illimité. Anaximène revient à un élément déterminé, l'air, tout en ajoutant un mécanisme de transformation, la condensation et la raréfaction. En trois générations, la discussion se déplace du choix du principe vers la manière d'expliquer le passage de l'un au multiple. C'est la naissance d'une tradition de recherche, où l'on hérite d'une question plutôt que d'une réponse.
De la nature à la science
Cette manière d'expliquer la nature par la nature se retrouve chez Héraclite, chez les atomistes comme Démocrite, puis dans la physique de Platon et d'Aristote. Sur le versant mathématique, la tradition géométrique dont Thalès est dit l'inaugurateur aboutit aux Éléments d'Euclide, où la démonstration devient la forme même du savoir. Le théorème qui porte son nom, sur les rapports de segments découpés par des parallèles, reste enseigné dans les collèges français sous cette étiquette, même si le lien avec le personnage historique est très lâche.
Une figure symbolique
Thalès a surtout servi d'emblème. Le philosophe tombé dans le puits, chez Platon, devient au fil des siècles l'image de la pensée détachée des affaires humaines ; Hegel, dans ses leçons sur l'histoire de la philosophie, y voit au contraire le moment où l'esprit se tourne vers l'universel. Le marchand d'olives, chez Aristote, sert d'argument à ceux qui défendent l'utilité de la théorie. Les deux anecdotes continuent d'être mobilisées chaque fois que l'on demande à quoi sert la philosophie.
Reste une leçon de méthode. Thalès est le cas exemplaire d'un auteur sans texte, dont la doctrine a été entièrement reconstruite par ses successeurs. Travailler sur lui, c'est apprendre à distinguer ce qui est attesté de ce qui a été attribué.
Controverses et débats
Presque tout, chez Thalès, fait débat, puisque tout repose sur des témoignages postérieurs de deux siècles au moins.
Le témoignage d'Aristote est-il fiable ? C'est la question centrale. Aristote lit ses prédécesseurs à travers sa propre théorie des causes et leur prête un vocabulaire qui n'était pas le leur. Certains historiens, comme Harold Cherniss, ont soutenu que la doxographie aristotélicienne déforme systématiquement les présocratiques ; d'autres estiment qu'Aristote disposait d'informations réelles et qu'il signale honnêtement ses propres conjectures, comme lorsqu'il propose des raisons possibles au choix de l'eau. Le désaccord porte moins sur les faits que sur la confiance à leur accorder.
Thalès a-t-il vraiment prédit l'éclipse ? Hérodote l'affirme et l'éclipse du 28 mai 585 avant notre ère est astronomiquement établie. Mais aucune théorie disponible au VIe siècle ne permettait de prévoir en un lieu donné une éclipse de soleil. Les hypothèses vont de l'usage de cycles babyloniens à la coïncidence embellie par la tradition. Le débat reste ouvert et il n'est pas tranché par l'état actuel des sources.
Les théorèmes sont-ils de lui ? La liste vient de Proclus, près de mille ans plus tard, qui cite Eudème. Plusieurs historiens des mathématiques doutent qu'une démonstration au sens grec du terme existât déjà au temps de Thalès et pensent que la tradition a reporté sur lui des acquis ultérieurs. D'autres jugent que l'attribution, bien que tardive, remonte à une source sérieuse du IVe siècle avant notre ère.
Faut-il l'appeler philosophe ? La question se pose pour tous les présocratiques. Selon que l'on définit la philosophie par la recherche rationnelle des causes ou par la constitution d'une discipline réflexive avec ses concepts propres, Thalès apparaît comme le premier philosophe ou comme un savant ingénieux qui n'en est pas encore un. La réponse engage moins Thalès que l'idée que l'on se fait de la philosophie elle-même.
Une rupture ou une continuité ? L'histoire classique oppose le mythe au logos, Hésiode à Thalès. Les travaux récents nuancent fortement : les cosmogonies proche-orientales font déjà de l'eau une origine, les prêtres babyloniens observaient le ciel avec méthode et la formule sur les dieux qui emplissent toutes choses n'a rien d'irréligieux. La rupture est réelle mais graduelle, et il vaut mieux parler d'un déplacement du type d'explication recherché que d'une naissance soudaine de la raison.
Pour aller plus loin
Lire les témoignages
Les fragments et témoignages des présocratiques sont rassemblés dans l'édition de référence de Hermann Diels et Walther Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker, d'où vient la numérotation en DK que vous croiserez partout. En français, l'anthologie de Jean-Paul Dumont, Les Écoles présocratiques, publiée en Folio Essais, donne l'ensemble des textes traduits et reste l'entrée la plus accessible.
Les sources antiques elles-mêmes se lisent sans difficulté : le livre I des Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce, le livre I des Histoires d'Hérodote pour l'éclipse et les affaires lydiennes, le livre A de la Métaphysique d'Aristote pour la thèse sur l'eau.
Études
Geoffrey S. Kirk, John E. Raven et Malcolm Schofield, Les Philosophes présocratiques, traduit de l'anglais, reste le manuel de référence : chaque témoignage y est donné en traduction puis discuté. Jean-Pierre Vernant, dans Les Origines de la pensée grecque, replace la naissance de la philosophie ionienne dans l'histoire sociale et politique de la cité. Pour le versant mathématique, on se reportera aux histoires générales de la géométrie grecque, qui discutent toutes le cas de Thalès.
En ligne
La Stanford Encyclopedia of Philosophy propose des notices détaillées et régulièrement mises à jour sur les présocratiques et sur l'école de Milet, avec une bibliographie à jour. L'Internet Encyclopedia of Philosophy consacre à Thalès une notice plus longue et plus narrative.
Sur Philotopie
Vous pouvez poursuivre avec Aristote, source principale de nos informations, Démocrite pour la suite de la physique ionienne et Platon, à qui l'on doit l'anecdote du puits.