Histoire et conscience de classe
Titre original : Geschichte und Klassenbewusstsein
Publication : 1923
Analyse
Le livre paraît à Berlin en 1923. Son auteur, hongrois, a quarante ans. Il a été critique littéraire à Budapest et à Heidelberg, il a fréquenté le cercle de Max Weber, il a lu Simmel et Dilthey, puis il a adhéré au parti communiste hongrois en décembre 1918 et occupé un poste de commissaire du peuple pendant la République des conseils de 1919. Il écrit depuis l'exil viennois.
Histoire et conscience de classe rassemble huit études composées entre 1919 et 1923. Le sous-titre annonce des recherches sur la dialectique marxiste, et le projet est de rendre au marxisme sa dimension philosophique, que la Deuxième Internationale avait réduite à une science des lois économiques.
L'orthodoxie comme méthode
Le premier essai pose une thèse provocante. Qu'est-ce que le marxisme orthodoxe ? Ce n'est pas l'adhésion à telle ou telle thèse de Marx. Supposons que la recherche ait réfuté chacune de ses propositions prises une à une : un marxiste orthodoxe pourrait les abandonner sans renoncer une seconde à son orthodoxie, parce que celle-ci porte exclusivement sur la méthode.
Cette méthode a un nom : la dialectique, et un principe : le point de vue de la totalité. Les faits sociaux, isolés, sont des abstractions. Un prix, un salaire, une crise ne deviennent intelligibles que rapportés à l'ensemble du procès social dont ils sont des moments. La prétendue objectivité des sciences sociales, qui prend les faits comme ils se donnent, enregistre en réalité les apparences d'une société particulière.
La réification
L'essai central, le plus long, s'intitule la réification et la conscience du prolétariat. Lukács y prend un passage du Capital, celui sur le caractère fétiche de la marchandise, et en fait la clef de toute la société moderne.
Le point de départ est que les rapports entre les hommes y prennent la forme de rapports entre des choses. Le travail de chacun ne vaut que comme quantité abstraite, mesurable, échangeable ; la force de travail devient une marchandise que son porteur vend ; l'activité humaine se détache de celui qui l'exerce et lui fait face comme une réalité étrangère, régie par des lois qu'il subit comme on subit la nature.
L'apport de Lukács est d'étendre cette analyse bien au-delà de l'économie, en croisant Marx et la sociologie de Max Weber. La rationalisation gagne l'administration, où le fonctionnaire applique des règles dont il n'a pas à connaître la fin ; le droit, où la décision devient calcul ; la science, qui construit des objets en éliminant tout ce qui n'est pas quantifiable ; et jusqu'au journalisme, où l'écrivain loue sa subjectivité même.
La conséquence subjective est ce que Lukács nomme l'attitude contemplative. L'homme réifié regarde se dérouler des processus où il est pourtant engagé, et dont il est le producteur, comme un spectateur devant une mécanique.
Les antinomies de la pensée bourgeoise
Vient alors le morceau le plus ambitieux. Lukács soutient que la philosophie classique allemande, de Kant à Hegel, a rencontré sans les résoudre les contradictions produites par cette structure sociale.
La chose en soi kantienne, cette part du réel que la connaissance ne peut atteindre, exprime selon lui l'impuissance d'une pensée qui veut tout construire formellement et bute sur un contenu qu'elle n'a pas produit. Les oppositions de la forme et de la matière, de la liberté et de la nécessité, du devoir-être et de l'être, expriment la même situation. L'art et le jugement esthétique, chez Kant comme chez Schiller, offrent une solution partielle et seulement imaginaire. Hegel fait un pas décisif en pensant l'histoire comme procès, puis le manque en logeant le sujet de ce procès dans un esprit du monde.
Le sujet réel, affirme Lukács, c'est le prolétariat. Pourquoi lui ? Parce qu'il est la seule classe dont la connaissance de soi coïncide avec la connaissance de l'objet : en se sachant marchandise, il se sait comme la chose même que la société traite comme chose, et ce savoir modifie son objet. Il serait ainsi le sujet-objet identique de l'histoire, celui que Hegel cherchait.
La conscience imputée
Reste une difficulté que Lukács affronte directement. Les ouvriers réels ne pensent pas cela. Leur conscience empirique est celle que produit la société réifiée, faite d'intérêts immédiats et de représentations reçues.
Il introduit donc la notion de conscience imputée : non pas ce que les membres d'une classe pensent, mais ce qu'ils penseraient s'ils étaient adéquats à leur situation objective dans le procès de production. L'écart entre les deux définit le travail politique, et c'est dans cet écart que Lukács loge le parti, chargé d'incarner et d'organiser cette conscience possible.
Cette construction est la partie la plus contestée du livre. Elle donne à une organisation le droit de dire à une classe ce qu'elle devrait penser, et l'histoire du XXe siècle a montré ce que cette autorisation pouvait produire.
Une condamnation immédiate
L'Internationale communiste réagit vite. Au cinquième congrès, en 1924, Grigori Zinoviev attaque nommément le révisionnisme du professeur Lukács, qu'il met dans le même sac que Karl Korsch. L'accusation est d'idéalisme : avoir fait du marxisme une philosophie du sujet plutôt qu'une science de la nature et de l'histoire.
Lukács se soumet. Il reniera le livre à plusieurs reprises, refusera longtemps les rééditions, et n'autorisera la publication qu'en 1967, en l'accompagnant d'une préface où il juge sévèrement ce qu'il appelle sa tentative de surpasser Hegel en hégélianisme. Il y maintient toutefois l'analyse de la réification, dont il reconnaît qu'elle a eu une postérité qu'il n'attendait pas.
Postérité
Elle est considérable, et elle s'est faite largement contre les intentions tardives de l'auteur.
L'École de Francfort doit à ce livre la catégorie de réification, qu'on retrouve chez Adorno et chez Horkheimer, et plus tard chez Axel Honneth, qui lui consacre un essai en 2005 pour la reformuler comme un oubli de la reconnaissance.
Maurice Merleau-Ponty, dans Les Aventures de la dialectique en 1955, fait de Lukács le point de départ de ce qu'il baptise le marxisme occidental, cette tradition qui, à l'ouest, a séparé la pensée de Marx du destin de l'Union soviétique.
Enfin les débats contemporains sur la quantification, les indicateurs, la mesure de la performance retrouvent souvent, sans la nommer, la thèse du livre : qu'une forme sociale devenue seconde nature finit par apparaître comme la nature même.
Sources
Sources principales
Lukács, Georg, Histoire et conscience de classe. Essais de dialectique marxiste, 1923, avec la préface de 1967. Texte primaire, lu intégralement, en particulier l'essai sur le marxisme orthodoxe, celui sur la conscience de classe et la longue étude sur la réification.
Marx, Karl, Le Capital, livre I, chapitre sur le caractère fétiche de la marchandise. Texte primaire, dont Lukács tire sa catégorie centrale.
Weber, Max, textes sur la rationalisation et la bureaucratie. Ils ont servi pour comprendre ce que Lukács emprunte à la sociologie allemande et retourne contre elle.
Merleau-Ponty, Maurice, Les Aventures de la dialectique, 1955. Cet ouvrage a servi pour la place du livre dans la généalogie du marxisme occidental.
Honneth, Axel, La Réification. Petit traité de théorie critique, 2005. Cet essai a servi pour la reprise contemporaine de la catégorie.
Bibliographie et lectures recommandées
Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, Phénoménologie de l'esprit, 1807, pour le sujet-objet identique dont Lukács cherche le porteur réel.
Tertulian, Nicolas, travaux sur Lukács, pour la trajectoire complète de l'auteur et le statut de ses autocritiques.
Wikipédia FR et EN, articles « Histoire et conscience de classe » et « History and Class Consciousness », consultés en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Georg Wilhelm Friedrich Hegel figure dans le dialogue
- Karl Marx figure dans le dialogue
- Maurice Merleau-Ponty a commenté
- Max Weber figure dans le dialogue
- Theodor W. Adorno en hérite