Le Kuzari
Titre original : Kitāb al-radd wa-'l-dalīl fī 'l-dīn al-dhalīl
Publication : vers 1140
Type : Dialogue
Analyse
Présentation
Le Kuzari est un dialogue philosophique écrit en arabe par Juda Halevi et achevé vers 1140, peu avant sa mort. Son titre complet, Le Livre de la réfutation et de la preuve en faveur de la religion méprisée, dit assez son projet : défendre le judaïsme non pas contre l'incroyance, mais contre deux religions dominantes qui le tolèrent en le méprisant, et contre une philosophie qui l'ignore.
Le cadre est emprunté à un épisode réel. Au VIIIᵉ siècle, le royaume khazar, installé entre la Volga et le Caucase, s'est converti au judaïsme. Halevi en fait une scène : un roi tourmenté par un rêve convoque un philosophe, un chrétien, un musulman, puis, faute de réponse, un sage juif. L'entretien avec ce dernier occupe les cinq parties du livre.
L'ouvrage est resté l'un des textes les plus lus de la pensée juive médiévale, et le principal contrepoint au rationalisme de Maïmonide, dont il précède pourtant le Guide des égarés d'une quarantaine d'années.
Un poète qui finit par partir
Juda Halevi naît vers 1075 à Tudèle, dans un nord de l'Espagne où les royaumes chrétiens avancent et où la coexistence andalouse se défait. Médecin, il vit et écrit à Tolède, puis à Cordoue. Comme Ibn Gabirol avant lui, il est d'abord un poète, et le plus célèbre de son temps : poèmes de cour, poèmes d'amitié, puis les Sionides, chants du désir de Sion qui ont fait entrer son nom dans la liturgie.
Le Kuzari et ces poèmes tardifs disent la même chose par deux moyens. Vers 1140, Halevi quitte l'Espagne pour la terre d'Israël, passe par Alexandrie et le Caire, et meurt peu après, sans qu'on sache avec certitude s'il a atteint son but. Les documents de la Gueniza du Caire, retrouvés à la fin du XIXᵉ siècle, ont permis de reconstituer une partie de ce voyage.
Le livre n'est donc pas un exercice. Son dernier mouvement, où le sage annonce son départ pour Jérusalem contre l'avis du roi qui voudrait le garder, est une décision que l'auteur a prise.
Ce que le sage répond
Le roi khazar, dans son rêve, entend qu'une voix lui dit que ses intentions sont agréées mais non ses actes. Il cherche donc l'acte juste, et interroge.
Le philosophe parle le premier. Il expose une doctrine aristotélicienne : Dieu ne connaît pas les particuliers, la perfection consiste à atteindre la conjonction avec l'intellect séparé, les actes rituels sont indifférents. Le roi l'écarte en trois lignes : cette réponse ne dit rien de ce qu'il faut faire, alors que son rêve portait précisément là-dessus.
Le chrétien et le musulman viennent ensuite, brièvement. Tous deux fondent leur religion sur des faits et des miracles, et tous deux renvoient à l'histoire d'Israël comme à leur propre présupposé. Le roi en tire la conséquence et convoque le juif.
La réponse du sage ouvre le livre. Il ne commence pas par une démonstration de l'existence de Dieu, mais par une formule : je crois au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, qui a fait sortir les enfants d'Israël d'Égypte. Le roi s'étonne de ce début abrupt. C'est tout l'argument : on ne rejoint pas Dieu par une preuve, mais par une histoire attestée.
Un argument par le témoignage
Halevi déplace le terrain de la discussion. Il ne reproche pas à Aristote de contredire l'Écriture, il lui reproche de ne pas démontrer ce qu'il avance. La métaphysique spécule, l'histoire témoigne. Un événement vu par une multitude, transmis de père en fils sans rupture, offre une certitude d'un autre ordre que les raisonnements sur les causes séparées.
L'événement en question est la révélation du Sinaï, reçue selon la tradition par tout le peuple et non par un individu isolé. Le sage y insiste : une religion fondée sur l'expérience d'un seul homme repose sur la parole de cet homme ; une révélation publique repose sur une chaîne de témoins.
L'argument a fait fortune bien au-delà du livre, sous le nom de principe du Kuzari, et reste discuté. On lui a objecté qu'il suppose ce qu'il veut établir, puisque c'est la tradition elle-même qui atteste la présence de la multitude ; ses défenseurs répondent qu'une tradition de masse n'aurait pas pu s'installer sans contradiction si rien ne s'était passé. Voir l'article raison et foi.
L'ordre divin
La pièce la plus discutée du livre est ce que Halevi nomme al-amr al-ilāhī, que l'on traduit par « la chose divine » ou « l'ordre divin ». Il s'agit d'une disposition, surajoutée à la nature et à la raison, qui rend la prophétie possible.
Cette disposition n'est pas distribuée également. Elle suit une lignée, d'Adam à Abraham puis à Israël, et elle réclame des conditions : la terre d'Israël, située selon lui dans le climat tempéré qui convient, et les actes prescrits par la Loi, qui ne sont pas des symboles mais les gestes exacts par lesquels la chose divine est reçue.
Le sage compare Israël aux autres nations comme le cœur aux autres organes : plus sensible, donc plus vite malade, et en même temps ce par quoi le reste vit. L'image sert à répondre d'avance à l'objection tirée de l'exil et de l'humiliation, qui est le fait massif dont le livre part.
Cette thèse est la plus difficile du Kuzari, et celle qui a valu à son auteur les lectures les plus opposées : les uns y voient une doctrine de l'élection spirituelle, les autres une naturalisation de la différence juive qu'ils jugent intenable.
Trois adversaires
L'ouvrage mène de front trois polémiques, qui ne se recouvrent pas.
Contre les philosophes, Halevi conteste moins les résultats que la prétention : la métaphysique ne tient pas ce qu'elle promet, elle n'a jamais produit l'accord que les mathématiques obtiennent, et elle ne dit rien de ce qu'il faut faire. On remarquera que l'auteur connaît fort bien la falsafa qu'il attaque et en reprend le vocabulaire : la cinquième partie expose longuement des doctrines aristotéliciennes avant de les congédier.
Contre le christianisme et l'islam, il retourne un argument : ces deux religions reconnaissent l'élection d'Israël et la révélation du Sinaï, puisqu'elles s'y rattachent, et elles ne peuvent donc contester la racine sans scier la branche.
Contre les Karaïtes, qui rejettent la tradition orale pour s'en tenir au texte écrit, la troisième partie défend l'autorité rabbinique par un argument pratique : l'Écriture seule ne dit pas comment faire, et le rite se transmet par une chaîne vivante ou ne se transmet pas.
Fortune du livre
Traduit en hébreu par Juda ibn Tibbon en 1167, le Kuzari a connu une diffusion continue, et une première édition imprimée à Fano en 1506. L'original arabe n'a été publié qu'en 1887.
Sa postérité est double. Dans le monde juif, il est devenu le texte de référence de ceux qui refusent de fonder la foi sur la raison démonstrative, et une source abondante pour la kabbale puis pour le hassidisme. On l'a lu aussi, au XXᵉ siècle, comme un précurseur des philosophies de l'existence et de l'histoire, contre les philosophies de l'essence.
Hors du judaïsme, il a été remarqué par les lecteurs du dialogue philosophique. Leo Strauss lui a consacré une étude restée célèbre, où il soutient que le livre est écrit sur deux niveaux : la réfutation apparente de la philosophie y cacherait une exposition sérieuse de ce qu'elle a de redoutable, et le philosophe du début serait bien moins vaincu qu'il n'y paraît. Cette lecture reste contestée, mais elle a renouvelé l'attention portée à la forme dialoguée de l'ouvrage.
La question de la composition du livre divise encore. Certains lecteurs, dont Julius Guttmann, ont jugé que le dialogue passe d'un sujet à l'autre sans ordre. D'autres défendent une construction concertée, où les reprises et les abandons de thèmes font partie du dispositif : un roi qui apprend ne suit pas un plan.
Citations
Les passages ci-dessous sont donnés d'après la traduction française de Charles Touati.
Je crois au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, qui a fait sortir les enfants d'Israël d'Égypte par des signes et des prodiges.
Le Dieu d'Abraham n'est pas le Dieu d'Aristote.
Israël est parmi les nations comme le cœur parmi les organes : c'est l'organe le plus malade de tous, et le plus sain de tous.
Sources principales
Touati, Charles, traduction et introduction du Kuzari. Apologie de la religion méprisée, Verdier, 1994. La présentation du cadre narratif, du statut de l'ordre divin et de la succession des interlocuteurs suit cette édition.
Kogan, Barry et Lobel, Diana, article « Judah Halevi », Stanford Encyclopedia of Philosophy, consulté en novembre 2026. Utilisé pour la structure littéraire de l'ouvrage et pour la distinction des trois polémiques. https://plato.stanford.edu/entries/halevi/
Strauss, Leo, « The Law of Reason in the Kuzari », dans Persecution and the Art of Writing, 1952. La section sur la lecture à deux niveaux lui est redevable.
Bibliographie et lectures recommandées
Halevi, Juda, Poèmes, traduction française de Joseph Gerard Valet, Arfuyen.
Lobel, Diana, Between Mysticism and Philosophy. Sufi Language of Religious Experience in Judah Ha-Levi's Kuzari, SUNY Press, 2000.
Guttmann, Julius, Histoire des philosophies juives, traduction française, Gallimard.
Wikipédia FR, article « Kuzari », consulté en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Abû Bakr Muhammad ibn Yahyâ ibn al-Sâ'igh, dit Avempace
- Al-Fârâbî
- Aristote figure dans le dialogue
- Leo Strauss a commenté
- Moïse Maïmonide figure dans le dialogue