Geneviève Fraisse

7 octobre 1948 - date inconnue 🇫🇷 française 13 min de lecture

Difficulté : 3/5

Philosophe française de la pensée féministe, Geneviève Fraisse a construit une œuvre majeure sur la généalogie de la démocratie et la controverse des sexes en Occident.

Biographie

Geneviève Fraisse naît le 7 octobre 1948 aux Murs blancs, à Châtenay-Malabry, dans un lieu tout à fait singulier : la communauté personnaliste fondée par Emmanuel Mounier, où vit aussi le philosophe Paul Ricœur, qui deviendra un voisin marquant. Cette naissance dans un foyer d'intellectuels catholiques engagés forme le premier cadre de sa formation.

Une famille de philosophes

Le père de Geneviève Fraisse, Paul Fraisse, est un psychologue expérimental pionnier de la perception du temps, professeur à la Sorbonne. Sa mère, Simone Fraisse, autrice d'ouvrages sur Charles Péguy, Ernest Renan et Simone Weil, collabore à la revue Esprit et enseigne également à la Sorbonne. Cet environnement familial, à la fois catholique de gauche, intellectuel et engagé, marque durablement sa trajectoire.

Une jeunesse militante

Geneviève Fraisse effectue ses études à Paris. Elle rejoint dans les années 1970 les luttes féministes issues de mai 1968. En 1975, elle cofonde avec le philosophe Jacques Rancière et un collectif la revue Les Révoltes logiques, qui interroge l'histoire des luttes populaires. Elle enseigne quelques années dans le secondaire avant d'être détachée en 1977 à l'Institut national de recherche pédagogique.

Le CNRS et le projet philosophique

En 1983, Geneviève Fraisse entre au Centre national de la recherche scientifique avec un projet intitulé "Les fondements philosophiques du discours féministe". Elle sera directrice de recherche jusqu'à son statut actuel d'émérite. Elle participe en 1984 à la création du Collège international de philosophie, foyer intellectuel important de la vie philosophique française. Elle est chercheuse invitée à l'Institute for Advanced Study de Princeton en 1990-1991, expérience qui nourrit son travail.

Muse de la raison

En 1989, Geneviève Fraisse publie "Muse de la raison. La démocratie exclusive et la différence des sexes", ouvrage qui l'installe comme l'une des voix majeures de la pensée féministe francophone. Le livre analyse les mécanismes philosophiques et politiques par lesquels la démocratie moderne s'est construite en excluant les femmes de la citoyenneté. Cette exclusion, montre-t-elle, n'est pas un simple retard à corriger : elle est constitutive du projet démocratique tel qu'il s'est historiquement formé.

L'engagement institutionnel

Geneviève Fraisse ne se contente pas d'une carrière académique. De 1997 à 1998, elle est déléguée interministérielle aux Droits des femmes auprès du Premier ministre Lionel Jospin. De 1999 à 2004, elle est députée européenne pour le Parti communiste français. De 2007 à 2009, elle préside le comité scientifique de l'Institut Émilie-du-Châtelet. Cette articulation entre pensée et action publique caractérise toute sa trajectoire.

Une œuvre continue

Depuis "Muse de la raison", Geneviève Fraisse a publié une trentaine d'ouvrages, jalons d'une œuvre cohérente et exigeante. Parmi les plus notables : "Les Deux Gouvernements. La famille et la cité" (2000), "Du consentement" (2007, augmenté en 2017), "Le Privilège de Simone de Beauvoir" (2008), "La Sexuation du monde" (2016), "Le Féminisme, ça pense !" (2023) et "L'égalité sans retour" (2024). Elle intervient régulièrement dans les médias et les débats publics et reste, à plus de soixante-quinze ans, une voix particulièrement écoutée du féminisme francophone.

Pensée principale

La pensée de Geneviève Fraisse s'organise autour d'un projet clair : construire une véritable épistémologie politique de la controverse des sexes, à partir d'une double démarche historique et philosophique. Elle refuse aussi bien la naturalisation des différences que l'abstraction d'un féminisme sans histoire, pour restituer la complexité des débats qui ont façonné notre modernité.

L'histoire des idées féministes

Le premier apport de Geneviève Fraisse consiste à faire exister un véritable champ d'histoire des idées féministes. Contre l'idée que le féminisme serait une pensée mineure ou seulement militante, elle démontre qu'il a produit depuis plusieurs siècles des œuvres philosophiques de premier plan, souvent oubliées ou marginalisées. Son livre "Clémence Royer, philosophe et femme de sciences" (1985), consacré à la première traductrice française de Darwin, a été l'un des jalons de ce travail de restitution. La pensée féministe pense, écrit-elle. Cette pensée fait partie intégrante de l'histoire philosophique.

La démocratie exclusive

Le concept central de son œuvre est celui de démocratie exclusive, développé dans "Muse de la raison" (1989). Geneviève Fraisse y démontre que la démocratie moderne, telle qu'elle s'est construite au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, n'a pas simplement oublié les femmes : elle s'est explicitement construite en les excluant. Cette exclusion n'est pas un accident réparable, mais un mécanisme constitutif. Le concept de démocratie exclusive permet de penser cette contradiction sans y voir une simple imperfection historique.

La controverse des sexes

Geneviève Fraisse préfère parler de controverse des sexes plutôt que de rapports entre les sexes ou d'oppression, termes qui figent selon elle des positions. La controverse implique un débat, une histoire, des positions qui se déplacent. Cette manière de nommer signale son refus des essentialismes (y compris féministes) et son attention aux débats concrets qui ont façonné les positions philosophiques et politiques sur les sexes. La controverse est un mode de pensée, pas un obstacle à surmonter.

Trois axes d'émancipation

Le projet philosophique de Geneviève Fraisse se déploie selon trois axes solidaires. Une généalogie de la démocratie, qui remonte aux débats philosophiques et politiques de la Révolution française et de son après-coup. Une réflexion sur les concepts de l'émancipation, à la fois citoyenne et artistique, pour penser les figures concrètes de la libération. Enfin, une problématisation philosophique de l'objet sexe et genre, qui refuse aussi bien la fixité biologique que la construction discursive totale, pour maintenir la controverse comme espace vivant.

Du consentement

Dans "Du consentement" (2007, réédité et augmenté en 2017), Geneviève Fraisse analyse une notion souvent supposée aller de soi. Elle montre que le consentement, dans les rapports entre les sexes, est un piège autant qu'une solution, tant les rapports de pouvoir qui le structurent le rendent souvent illusoire. Ce livre, très en avance sur les débats contemporains (notamment ceux qui suivront l'affaire Weinstein et le mouvement #MeToo), reste une référence majeure.

Le privilège de Simone de Beauvoir

Un aspect original de son travail concerne sa lecture nuancée de Simone de Beauvoir. Dans "Le Privilège de Simone de Beauvoir" (2008), Geneviève Fraisse rend hommage à la fondatrice du féminisme philosophique français tout en interrogeant les conditions qui lui ont permis, presque seule, d'occuper cette place. Ce privilège n'est pas une critique : c'est une invitation à multiplier les voix pour que la pensée féministe ne dépende plus d'exceptions.

Une pensée de l'émancipation

Un fil traverse toute son œuvre : l'émancipation comme projet philosophique et politique majeur. Contre les découragements contemporains, Geneviève Fraisse défend l'idée que l'émancipation n'est pas révolue, qu'elle continue de produire des effets, qu'elle exige d'être pensée dans ses formes actuelles. Cette confiance dans la pensée émancipatrice fait la singularité de sa voix dans le paysage féministe contemporain.

Œuvres majeures

Clémence Royer, philosophe et femme de sciences (1985)

Premier livre important de Geneviève Fraisse, il redonne sa place à Clémence Royer (1830-1902), première traductrice française de Darwin et l'une des rares femmes philosophes du XIXe siècle. Ce travail de restitution inaugure la démarche qui traversera toute son œuvre : donner aux femmes philosophes leur place dans l'histoire des idées. Réédité à La Découverte.

Muse de la raison. La démocratie exclusive et la différence des sexes (1989)

Ouvrage majeur qui l'installe comme une voix centrale du féminisme francophone. Geneviève Fraisse y déploie sa thèse de la démocratie exclusive : la démocratie moderne s'est construite en excluant les femmes. Cette exclusion n'est pas un accident mais un mécanisme constitutif. Le livre a été réédité chez Folio-Gallimard en 1995 et en 2017.

Les Deux Gouvernements. La famille et la cité (2000)

Dans cet essai, Geneviève Fraisse analyse la manière dont la modernité a construit deux sphères, celle de la famille (privée, féminine) et celle de la cité (publique, masculine), en les articulant l'une à l'autre. Ce double gouvernement organise selon elle l'ensemble des rapports contemporains entre les sexes. Réédité chez Folio-Gallimard en 2001.

Du consentement (2007)

Livre pionnier sur une notion devenue centrale dans les débats féministes des années 2010. Geneviève Fraisse y analyse comment le consentement, dans les rapports entre les sexes, est piégé par les rapports de pouvoir qui le rendent souvent illusoire. Réédité en version augmentée au Seuil en 2017, il a joué un rôle important dans les discussions issues du mouvement #MeToo.

Le Privilège de Simone de Beauvoir (2008)

Essai original sur la fondatrice du féminisme philosophique français. Geneviève Fraisse rend hommage à Beauvoir tout en interrogeant les conditions qui lui ont permis, presque seule, d'occuper cette place. Réédité chez Actes Sud en 2018.

La Sexuation du monde. Réflexions sur l'émancipation (2016)

Publié aux Presses de Sciences Po, ce livre approfondit sa réflexion sur l'émancipation, en insistant sur la manière dont la sexuation traverse tous les aspects de l'existence sociale et politique. Il propose une refondation de la pensée émancipatrice à l'ère contemporaine.

Le Féminisme, ça pense ! (2023)

Publié aux éditions du CNRS, ce livre récent revient sur le parcours intellectuel de Geneviève Fraisse en défendant, contre toutes les récupérations, l'idée que le féminisme est d'abord et avant tout une pensée. Il rassemble en un volume synthétique les grandes intuitions de son œuvre.

Postérité et influence

L'influence de Geneviève Fraisse sur la pensée féministe francophone est considérable et durable.

Fonder un champ

Geneviève Fraisse a joué un rôle décisif dans l'institutionnalisation d'une véritable histoire des idées féministes en France. En documentant, en analysant et en publiant les grandes voix féministes historiques, elle a contribué à faire exister un champ que l'université française reconnaissait mal. Son travail précoce, dès les années 1970 et 1980, a préparé le terrain à la génération suivante de chercheuses et de chercheurs.

Une voix reconnue

Aujourd'hui, Geneviève Fraisse est régulièrement citée dans les débats féministes français et intervient fréquemment dans les médias. Sa position singulière, à la fois savante et engagée, académique et publique, en fait une intellectuelle particulièrement écoutée. Elle a formé plusieurs générations d'étudiantes et d'étudiants. Son influence se lit dans les travaux d'une génération plus récente incluant notamment Elsa Dorlin, même quand celle-ci s'en démarque sur certains points.

Le concept de démocratie exclusive

L'un des concepts qu'elle a introduits, celui de démocratie exclusive, a pris une résonance particulière dans les débats contemporains sur les inégalités structurelles. Bien au-delà du seul champ féministe, il est mobilisé pour penser d'autres formes d'exclusion (raciales, sociales) qui traversent les démocraties modernes tout en prétendant à l'universalité.

Une pensée du consentement en avance sur son temps

Le livre "Du consentement" (2007), largement en avance sur les débats issus du mouvement #MeToo, a connu une reconnaissance nouvelle à partir de 2017. La sortie de la version augmentée coïncide avec l'affaire Weinstein et fait de Geneviève Fraisse l'une des voix théoriques les plus mobilisées dans le débat public sur les violences sexuelles et sexistes.

Une articulation entre pensée et politique

Enfin, Geneviève Fraisse incarne un modèle rare d'articulation entre travail philosophique et engagement institutionnel. Ses années comme déléguée interministérielle aux Droits des femmes puis comme députée européenne montrent qu'une pensée exigeante peut aussi se traduire en action politique concrète. Ce modèle inspire les nouvelles générations qui cherchent à concilier rigueur théorique et transformation sociale.

Controverses et débats

L'œuvre de Geneviève Fraisse a suscité des débats, moins polémiques que ceux entourant Judith Butler, mais bien réels.

Le rapport aux théories du genre anglo-saxonnes

Geneviève Fraisse a maintenu une distance critique à l'égard des théories du genre importées du monde anglophone, en particulier de la théorie queer et de la performativité butlerienne. Sans les rejeter en bloc, elle privilégie une approche historique et philosophique enracinée dans la tradition européenne. Cette position a pu lui être reprochée comme un défaut d'ouverture à des théorisations plus radicales. Ses défenseurs y voient au contraire une exigence de rigueur, qui refuse les modes intellectuelles pour ancrer le travail dans l'histoire longue des idées.

L'universalisme républicain en question

Sa proximité avec un certain universalisme républicain français a également fait débat. Contrairement à des courants plus intersectionnels ou décoloniaux, Geneviève Fraisse maintient un vocabulaire républicain d'égalité et d'émancipation qu'elle refuse de considérer comme dépassé. Cette position, articulée dans plusieurs interventions publiques, l'a parfois opposée à des courants féministes plus jeunes attachés à la reconnaissance des identités multiples.

Le féminisme et l'engagement politique

Son passage par des fonctions politiques, notamment comme députée européenne pour le Parti communiste français, a suscité des interrogations sur les compromis inévitables de l'engagement institutionnel. Elle assume ces choix comme cohérents avec sa conviction que la pensée féministe doit aussi se traduire en action politique concrète, même imparfaite.

Le débat sur le consentement

Enfin, sa position nuancée sur le consentement, ni naïvement libérale ni entièrement critique, a suscité des débats au sein même du mouvement féministe. Certaines féministes lui reprochent une trop grande prudence dans la remise en cause des rapports de pouvoir, tandis que d'autres saluent au contraire sa capacité à préserver la complexité des situations concrètes plutôt que de les réduire à des positions tranchées.

Pour aller plus loin

Lire Geneviève Fraisse

Pour découvrir sa pensée, "Le Féminisme, ça pense !" (CNRS Éditions, 2023) offre l'entrée la plus récente et la plus synthétique. "Muse de la raison" (Folio-Gallimard, 1989 puis rééditions) est l'ouvrage fondateur, incontournable pour saisir sa thèse de la démocratie exclusive. "Du consentement" (Seuil, version augmentée 2017) est essentiel pour la question du consentement dans les rapports entre les sexes. "La Sexuation du monde" (Presses de Sciences Po, 2016) déploie sa réflexion sur l'émancipation contemporaine.

Autour de son œuvre

Sa pensée dialogue étroitement avec celle de Simone de Beauvoir, à qui elle a consacré un livre entier. Elle s'inscrit dans une tradition philosophique française marquée par Paul Ricœur, qu'elle a côtoyé dès l'enfance aux Murs blancs. Ses cofondations avec Jacques Rancière témoignent d'un dialogue continu avec la philosophie politique française contemporaine. Elle prend ses distances, sans les rejeter, avec les théories anglophones de Judith Butler. Pour situer son travail dans la génération suivante du féminisme français, on lira Elsa Dorlin.

Écouter et voir

Geneviève Fraisse intervient très régulièrement à la radio, en particulier sur France Culture et France Inter. De nombreuses conférences universitaires et rencontres publiques sont accessibles en ligne. Son site personnel, hébergé par le CNRS, rassemble une grande partie de ses interventions récentes.

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