Henri Suso
Seul des mystiques rhénans à avoir défendu Eckhart sous son nom, il a donné à l'Europe son livre de piété le plus lu en décrivant l'union à Dieu dans la langue de l'amour courtois.
Biographie
Henri Suso, de son nom allemand Heinrich Seuse, naît vers 1295 à Constance ou dans ses environs. Son père appartient à la famille des Berg, sa mère aux Süs dont il a pris le nom, par un choix qu'il a lui-même signalé et qui dit l'attachement à la piété maternelle.
Il entre chez les dominicains de Constance vers treize ans, âge très jeune même pour l'époque. Il y passe près de vingt ans avant d'être envoyé au studium generale de Cologne, vers 1324, où il entend Maître Eckhart. Il appellera plus tard celui-ci son maître, et ce sera le seul des trois grands rhénans à le nommer et à le défendre publiquement.
La condamnation d'Eckhart par la bulle de 1329 décide de sa carrière. Suso écrit le Petit Livre de la vérité, où il reprend les thèses les plus hardies de son maître en les présentant d'une manière qu'il juge soutenable. L'ouvrage lui vaut d'être dénoncé devant un chapitre de l'ordre, et probablement d'être écarté de l'enseignement. Il n'aura jamais de charge universitaire.
Sa vie se passe ensuite dans la prédication et la direction spirituelle, surtout auprès des couvents de dominicaines de Suisse et de Souabe. Il voyage beaucoup, dans une région traversée par l'interdit, par la peste de 1348 et par les violences qui l'ont suivie. Les dernières années se passent à Ulm, où il meurt le 25 janvier 1366.
La Vie qu'il a laissée raconte une jeunesse d'ascèse extrême, avec un vêtement de crin, une croix garnie de clous portée sur le dos et des privations de sommeil et de boisson, puis l'abandon de ces pratiques sur un avertissement intérieur. Ce récit pose aux historiens une question de genre qu'on retrouve dans la section des controverses : témoignage ou modèle construit.
Son culte a été confirmé par Rome en 1831.
Pensée principale
Défendre Eckhart sans se faire condamner
Le Petit Livre de la vérité est un dialogue entre un disciple et la Vérité, écrit après 1329. Suso y traite les points sur lesquels son maître avait été condamné : l'identité de l'âme et de Dieu dans le fond, l'anéantissement de la créature, l'affirmation que le juste est un avec la justice.
Sa méthode consiste à distinguer. Il maintient que l'âme, dans son fond, est unie à Dieu sans intermédiaire, et il refuse qu'on en conclue que la créature cesse d'être créature : l'union se fait selon l'être reçu et non selon l'être propre. Il attaque au passage ce qu'il appelle le libre esprit, cette lecture radicale de la mystique selon laquelle celui qui est uni à Dieu n'a plus de loi.
Les interprètes se partagent sur le résultat. Pour les uns, Suso a sauvé l'essentiel en le rendant orthodoxe. Pour les autres, il a désamorcé ce qui faisait la force d'Eckhart.
Les fiançailles avec la Sagesse éternelle
C'est son apport propre, et il est d'ordre littéraire autant que doctrinal. Suso met en scène un rapport à Dieu décrit dans la langue de l'amour courtois : la Sagesse éternelle est une dame, le disciple son serviteur et la relation prend la forme d'un service, d'une fidélité et d'une épreuve.
Ce choix n'est pas un ornement. Il déplace la mystique du registre spéculatif vers celui de l'affection et de la volonté, et il la rend accessible à des lecteurs qui n'auraient pas suivi un sermon sur le fond de l'âme. Là où Maître Eckhart parle de la naissance de Dieu dans l'âme et Jean Tauler de l'amitié divine, Suso parle d'alliance.
La Passion comme chemin
La conformité au Christ souffrant est chez Suso le moyen du détachement. Méditer la Passion dans le détail, s'y attacher par l'imagination et accepter ses propres souffrances comme une participation : telle est la voie qu'il expose. Le Livre de la Sagesse éternelle consacre à cette méditation sa partie la plus développée, et elle explique son succès dans une Europe qui venait de perdre le tiers de sa population.
Cette insistance a un revers que Suso assume. Elle ne promet aucune consolation sensible, et les états d'abandon où Dieu semble absent appartiennent au chemin plutôt qu'ils ne l'interrompent.
Le laisser-être
Le mot allemand est Gelassenheit, et il nomme l'attitude où tout le reste aboutit. Il s'agit de se laisser, au double sens de s'abandonner et de se quitter : ne plus vouloir pour son compte, accepter ce qui vient, cesser de chercher à régler ce qui n'est pas de notre ressort.
Suso a tiré de sa propre expérience une conséquence qui tempère la tradition ascétique où il avait commencé. Les pratiques violentes qu'il décrit dans sa jeunesse sont rapportées pour être abandonnées : il raconte s'être vu avertir qu'elles ne menaient plus nulle part, et avoir jeté ses instruments. La mortification extérieure est un commencement, et s'y installer serait encore une manière de se tenir à soi.
Œuvres majeures
Le Petit Livre de la vérité (après 1329)
Un dialogue entre un disciple et la Vérité, écrit pour défendre Maître Eckhart après la condamnation de ses thèses. Suso y maintient l'union de l'âme et de Dieu dans le fond tout en refusant d'en tirer la disparition de la créature, et il attaque la secte du libre esprit qui tirait de la mystique une dispense de toute loi. Le texte lui valut une dénonciation devant un chapitre de l'ordre.
Le Livre de la Sagesse éternelle (vers 1330)
Son chef-d'œuvre, et le livre de piété en langue allemande le plus copié de la fin du Moyen Âge. Il se compose d'un dialogue entre le serviteur et la Sagesse éternelle, d'une longue méditation sur la Passion et d'un traité sur l'art de bien mourir. Le registre emprunté à la poésie amoureuse, la clarté de la composition et la place faite à la souffrance expliquent sa diffusion : il a circulé dans des centaines de manuscrits, bien au-delà des couvents.
L'Horologium Sapientiae (vers 1334)
La refonte latine, plus ample, du livre précédent, destinée aux clercs et à la diffusion européenne. Elle a réussi mieux encore que l'original : on en connaît un nombre considérable de manuscrits, elle a été traduite dans la plupart des langues vernaculaires et elle figure parmi les premiers livres imprimés. Une bonne part de l'influence de Suso hors du domaine allemand passe par ce texte.
La Vie
Récit à la troisième personne de son itinéraire spirituel, depuis l'ascèse de la jeunesse jusqu'à son abandon, puis à travers les épreuves de la maturité, les calomnies et les voyages. Elle fut composée avec le concours d'Elsbeth Stagel, religieuse dominicaine de Töss, qui avait recueilli ses propos. C'est l'un des premiers récits de vie intérieure en langue allemande, et sa nature exacte est discutée.
L'Exemplar
Suso a réuni lui-même, vers la fin de sa vie, les quatre textes qu'il tenait pour authentiques et achevés : la Vie, le Livre de la Sagesse éternelle, le Petit Livre de la vérité et un choix de ses lettres. Cette initiative est remarquable pour l'époque : un auteur de langue vulgaire qui arrête lui-même son corpus pour prévenir les altérations. L'Exemplar sert de base aux éditions critiques modernes, et il permet de distinguer ce qui est de lui de ce qui a circulé sous son nom.
Postérité et influence
Le livre de piété le plus lu
Peu d'ouvrages médiévaux ont eu cette diffusion. Le Livre de la Sagesse éternelle et sa version latine ont été copiés, traduits, abrégés et imprimés dans toute l'Europe latine, du Portugal à la Pologne. La partie sur l'art de bien mourir a circulé séparément et a nourri le genre des artes moriendi qui prospérera au quinzième siècle.
Cette fortune doit être prise au sérieux dans l'histoire des idées : la mystique rhénane n'a pas atteint le public européen par les sermons d'Eckhart, dont les manuscrits sont rares et la lecture difficile, mais par Suso.
La devotio moderna et l'Imitation
Les milieux de la devotio moderna, aux Pays-Bas, le lisent et le recommandent. Les parentés entre son œuvre et l'Imitation de Jésus-Christ sont nettes, sur la méditation de la Passion comme sur la méfiance envers la curiosité savante, et les historiens de la spiritualité tiennent Suso pour l'un des maillons entre la mystique spéculative du quatorzième siècle et la piété pratique du quinzième.
Dans la mystique moderne
Les carmes espagnols du seizième siècle connaissaient l'Horologium. Les auteurs de l'école française du dix-septième, et plus tard les milieux de la spiritualité romantique allemande, l'ont relu. Nicolas de Cues possédait des manuscrits de la mystique rhénane, et la tradition qui mène d'elle à l'idéalisme allemand passe aussi par ces textes.
Chez les philosophes et les écrivains
Hegel connaissait la mystique allemande et y voyait un moment où la pensée spéculative se dit en langue vulgaire. Schopenhauer citait les mystiques allemands à l'appui de sa doctrine de la négation du vouloir, et c'est dans ce milieu qu'il prenait ses exemples de renoncement. Au vingtième siècle, le vocabulaire de la Gelassenheit est passé en philosophie par Heidegger, qui le prend chez Eckhart mais qui appartient au même fonds.
Le récit de sa jeunesse ascétique a par ailleurs intéressé l'histoire du corps et de la douleur, et la psychologie religieuse y est revenue comme à un document de première main sur des pratiques que leur auteur a lui-même désavouées.
Controverses et débats
La Vie est-elle une autobiographie ?
C'est la question la plus débattue. Le texte raconte à la troisième personne l'itinéraire d'un serviteur de la Sagesse éternelle, et il a longtemps été lu comme le journal intérieur de Suso. Les travaux du vingtième siècle ont montré qu'il est construit : les épisodes s'enchaînent selon un ordre de progression spirituelle, les détails obéissent à des modèles hagiographiques et le récit est manifestement destiné à servir d'exemple.
Deux positions s'opposent. L'une tient que ce caractère construit n'ôte rien à la véracité des faits rapportés, et qu'un auteur médiéval ne distinguait pas comme nous le témoignage de l'édification. L'autre considère qu'on ne peut plus se servir de la Vie comme d'une source biographique, et qu'elle documente un idéal plutôt qu'une existence.
Quelle est la part d'Elsbeth Stagel ?
La Vie dit qu'Elsbeth Stagel, dominicaine de Töss, avait recueilli les propos de Suso, et que celui-ci lui ordonna de brûler ses notes avant d'en reprendre une partie. L'aveu est embarrassant pour qui veut établir le texte. Les interprètes se partagent entre une Stagel simple secrétaire, une collaboratrice dont la main est repérable dans certains chapitres et une figure littéraire construite par Suso pour donner à son livre une destinataire. L'enjeu dépasse l'attribution : il engage la question de la place des femmes dans la production de la littérature spirituelle du quatorzième siècle.
A-t-il sauvé Eckhart ou l'a-t-il désarmé ?
Suso est le seul des rhénans à avoir défendu son maître sous son nom, et il l'a fait en distinguant jusqu'à rendre les thèses recevables. Pour une part des commentateurs, c'est l'opération intelligente qui a permis à la doctrine de survivre à la condamnation. Pour d'autres, elle supprime ce qu'Eckhart avait de tranchant : affirmer que l'union se fait selon l'être reçu, c'est réintroduire la distance que son maître voulait abolir.
Que faire de l'ascèse ?
Le récit des mortifications de jeunesse occupe des pages précises et difficiles. On a voulu y voir une pathologie, une convention de genre ou le témoignage d'une pratique répandue dans les couvents du Rhin supérieur. La question est compliquée par le fait que Suso raconte ces pratiques pour dire qu'il les a abandonnées, ce qui en fait un document sur leur critique autant que sur leur exercice.
Un philosophe ou un auteur spirituel ?
Suso ne construit pas d'argumentation suivie et ses textes sont des exercices plutôt que des traités. On peut donc le ranger hors de la philosophie. On peut aussi relever que le Petit Livre de la vérité traite une question strictement métaphysique, celle du mode d'union de l'âme à Dieu, et qu'il y prend position contre deux lectures rivales. La réponse dépend de ce qu'on accepte d'appeler philosophie dans un siècle où elle s'écrivait aussi en langue vulgaire.
Pour aller plus loin
Par où commencer
Le Livre de la Sagesse éternelle est l'entrée naturelle : c'est le texte qui a fait sa réputation, il est composé clairement et il se lit sans connaissance préalable de la mystique spéculative. Prenez ensuite la Vie, en sachant qu'elle est construite. Le Petit Livre de la vérité vient en dernier, parce qu'il suppose de savoir ce qui avait été reproché à Eckhart.
Les textes
L'Œuvre mystique de Suso a été traduite en français par Jeanne Ancelet-Hustache, aux Éditions du Seuil, et c'est l'édition la plus accessible. Les textes allemands sont établis d'après l'Exemplar que Suso avait lui-même constitué, dans l'édition critique de Karl Bihlmeyer. L'Horologium Sapientiae latin a été édité par Pius Künzle.
Pour aller plus loin
Alain de Libera, Eckhart, Suso, Tauler ou la divinisation de l'homme, collection L'aventure intérieure, 1996. Introduction générale aux trois rhénans, avec le tri entre œuvres authentiques et apocryphes et une anthologie thématique.
Jeanne Ancelet-Hustache, Le Bienheureux Henri Suso, pour la biographie en français.
Jeffrey Hamburger et Susan Marti (dir.), les travaux sur l'image et la dévotion dans les couvents dominicains, pour le contexte où les textes de Suso étaient lus et illustrés.
Marie-Anne Vannier (dir.), les publications du groupe de recherche sur la mystique rhénane de l'université de Lorraine.
Si vous préparez un examen
Trois points le situent. Les fiançailles avec la Sagesse éternelle, qui déplacent la mystique du registre spéculatif vers celui de l'amour et du service. La conformité au Christ souffrant comme moyen du détachement, qu'il partage avec Tauler. Et sa défense d'Eckhart, dont il faut savoir qu'elle procède par distinctions et que son résultat est discuté. Ne vous servez pas de la Vie comme d'une source biographique sans dire qu'elle est composée.