Les Guerres du Seigneur

Titre original : Milhamot ha-Shem

Publication : achevé en 1329

Type : Traite

Analyse

Les Guerres du Seigneur, en hébreu Milhamot ha-Shem, est le grand œuvre philosophique de Gersonide, de son nom hébreu Levi ben Gershom, savant juif de Provence né vers 1288 et mort en 1344. Achevé en 1329 après une douzaine d'années de travail, le livre se présente comme l'examen de six questions que Gersonide juge mal résolues par ses prédécesseurs, Maïmonide compris. Son titre est un emprunt biblique, mais ses adversaires l'ont retourné en jeu de mots, y lisant des guerres contre le Seigneur plutôt que des guerres du Seigneur.

Le contexte

Gersonide vit à Orange, avec des séjours à Avignon où la papauté est alors installée. Il n'écrit pas dans un désert : la Provence du XIVe siècle est l'un des foyers de la philosophie juive de langue hébraïque, nourrie des traductions des commentaires d'Averroès sur Aristote, que Gersonide commente à son tour entre 1319 et 1324. Il est en même temps astronome et mathématicien, auteur de tables d'observations faites à Orange, et il a décrit un instrument de mesure qui circulera sous le nom de bâton de Jacob. Cette double compétence explique une particularité du livre, qui surprend aujourd'hui : un traité d'astronomie technique y occupe un livre entier.

Le plan en six traités

L'ouvrage se divise en six parties. La première porte sur l'immortalité de l'âme. La deuxième sur la prophétie, les songes et la divination. La troisième sur la connaissance que Dieu a des choses. La quatrième sur la providence. La cinquième sur les sphères célestes, leurs mouvements et leurs moteurs. La sixième sur la création du monde et sur les miracles.

L'ordre n'est pas arbitraire. Gersonide procède du plus proche au plus lointain : il part de ce que nous pouvons savoir de notre propre intellect, puis remonte vers ce que nous pouvons établir de Dieu et du monde. Sa méthode est constante. Il expose les positions reçues, les discute une à une en montrant ce qui ne tient pas, puis propose la sienne en la présentant comme la seule qui résiste. Le ton est celui d'un démonstrateur plutôt que d'un commentateur.

L'immortalité par l'intellect

Que survit-il de nous ? Gersonide écarte l'immortalité de l'âme entière, qui ne se démontre pas, et celle d'un intellect unique commun à tous les hommes, position qu'on attribuait à Averroès et qui ne laisse rien subsister de l'individu. Sa solution passe par ce que la tradition appelle l'intellect acquis : en connaissant les intelligibles, l'homme acquiert un ensemble de connaissances qui ne dépend plus du corps et qui demeure. Ce qui dure de vous est donc ce que vous avez effectivement compris. L'immortalité se mérite, elle est inégale, et elle est intellectuelle.

Ce que Dieu sait du futur

Le troisième traité contient la thèse pour laquelle Gersonide est le plus connu, et la plus contestée. Le problème est ancien : si Dieu connaît par avance ce que je ferai demain, mon choix est-il encore un choix ? Les solutions disponibles consistaient à sauver la science divine en sacrifiant la contingence, ou à dire avec Maïmonide que la connaissance de Dieu n'a aucune commune mesure avec la nôtre, de sorte que la difficulté s'évanouit avec le sens de nos mots.

Gersonide refuse les deux. Il refuse la théologie négative de Maïmonide, qu'il juge un refus de penser déguisé en humilité, et soutient que les termes appliqués à Dieu et à nous ont un sens lié, même s'il est premier chez l'un et dérivé chez l'autre. Et il refuse d'abandonner la liberté humaine. Sa position est donc que Dieu connaît parfaitement l'ordre du monde, les espèces et les lois selon lesquelles les choses arrivent, y compris ce qui est déterminé par les causes célestes, mais qu'il ne connaît pas les futurs contingents en tant que tels, parce qu'il n'y a rien là à connaître avant que le choix soit fait. La thèse limite la science divine pour sauver la responsabilité humaine, et c'est précisément ce que ses adversaires ne lui ont pas pardonné.

Providence et astronomie

La providence, examinée au quatrième traité, n'est ni générale au point de ne concerner personne, ni individuelle au point de suivre chaque homme. Gersonide la fait passer par l'intellect : plus un homme développe le sien, plus il entre en relation avec l'ordre intelligible du monde et plus il est, au sens propre, protégé. Celui qui néglige son intellect retombe sous le régime commun des causes naturelles.

Le cinquième traité est le plus déroutant pour un lecteur de philosophie. Gersonide y expose une astronomie fondée sur ses propres observations, discute les modèles de Ptolémée et cherche une théorie compatible avec la physique aristotélicienne. Ce n'est pas une digression. Pour lui, les corps célestes et leurs moteurs appartiennent à l'enquête sur Dieu, et l'on ne peut pas raisonner sur l'ordre du monde sans savoir comment le ciel est fait.

La création du monde

Le dernier traité tranche entre deux positions que le Moyen Âge tenait pour exclusives. L'une, aristotélicienne, affirme l'éternité du monde. L'autre, soutenue par les théologiens des trois monothéismes, affirme une création à partir de rien. Gersonide écarte les deux. Le monde a commencé, soutient-il, mais à partir d'un corps préexistant, sans forme ni mouvement, que Dieu a informé. On évite ainsi l'éternité du monde sans recourir à une création à partir de rien, qu'il juge indéfendable par la raison. Les miracles, dans le même mouvement, reçoivent une explication naturalisée : ils ont des causes, et ces causes passent par l'intellect du prophète plutôt que par une suspension de l'ordre des choses.

Réception

Le livre a circulé en manuscrit dans les communautés juives de Provence, d'Espagne et d'Italie, et il a été attaqué avec une constance qui mesure son importance. Hasdaï Crescas en a fait l'une des cibles de sa propre critique de l'aristotélisme, et plusieurs auteurs ultérieurs ont vu dans la limitation de la science divine une doctrine inacceptable. Le cinquième traité, en revanche, a eu un destin distinct : l'astronomie de Gersonide a intéressé les savants chrétiens et une partie en a été traduite en latin.

L'ouvrage n'a longtemps existé que dans de rares éditions hébraïques et des traductions partielles, ce qui a limité sa diffusion. Les travaux de la seconde moitié du XXe siècle, en particulier les traductions anglaises et françaises des traités séparés, l'ont rendu accessible et ont remis Gersonide au rang qu'il occupe désormais : avec Maïmonide et Crescas, l'un des trois grands philosophes juifs du Moyen Âge.

Pourquoi le lire

Si vous abordez Les Guerres du Seigneur, sachez que vous n'y trouverez ni la beauté littéraire du Guide des égarés ni la concision d'un manuel. Vous y trouverez un homme qui pose des questions précises et refuse les réponses commodes, y compris quand la réponse commode est celle de l'autorité la plus respectée de sa tradition. Le troisième traité est le passage à lire d'abord : la discussion de la connaissance divine y est conduite avec une netteté qui n'a pas vieilli, et elle reste une pièce du dossier chaque fois qu'on se demande comment accorder une prescience parfaite et une liberté réelle.

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