Michel Serres
Philosophe français des passages entre les sciences et les humanités, Michel Serres a proposé un Contrat naturel avec la Terre et pensé les mutations de la communication.
Biographie
Michel Serres naît le 1er septembre 1930 à Agen, dans le Lot-et-Garonne, au bord de la Garonne. Fils de batelier, il grandit dans un monde de rivières et de paysages qui nourrira son goût pour les passages, les flux et les mélanges.
Formation et premiers pas
En 1949, il entre à l'École navale de Brest, mais la quitte rapidement pour préparer le concours de l'École normale supérieure, où il est admis en 1952. Agrégé de philosophie en 1955, il sert ensuite comme officier de marine de 1956 à 1958. Ces années en mer, qui le font participer à la réouverture du canal de Suez et à la guerre d'Algérie, laissent sur lui une empreinte durable. Le spectacle de la violence et de la mort, mais aussi l'expérience du monde physique, de l'eau et du vent, marqueront toute sa pensée.
Une carrière entre deux continents
De retour à l'université, Michel Serres est nommé assistant à Clermont-Ferrand, où enseigne alors Michel Foucault. En 1968, il soutient une thèse de doctorat sur Leibniz et ses modèles mathématiques. Nommé professeur d'histoire des sciences à l'université Paris 1 en 1969, il enseigne parallèlement à l'université Stanford en Californie à partir de 1984. Cette double attache, entre la France et les États-Unis, nourrit l'ouverture internationale de sa pensée.
L'Académie française et la reconnaissance publique
En 1990, Michel Serres est élu à l'Académie française, consécration d'une œuvre déjà considérable. Son succès auprès du grand public s'amplifie avec "Petite Poucette" (2012), un essai sur les mutations que le numérique fait subir au savoir, vendu à plus de 270 000 exemplaires. Penseur prolixe, conteur exceptionnel, il publie plus d'une soixantaine de livres et devient l'un des intellectuels français les plus écoutés.
La mort
Michel Serres meurt le 1er juin 2019 à Vincennes, à l'âge de quatre-vingt-huit ans. Sa disparition suscite de nombreux hommages, qui saluent un penseur inclassable, aussi à l'aise dans la philosophie des sciences que dans la littérature ou l'écologie.
Pensée principale
La pensée de Michel Serres est d'une ampleur rare, traversant les sciences, la littérature, la philosophie et l'écologie. Un fil la parcourt tout entière : l'attention aux passages, aux mélanges et aux communications entre les domaines du savoir, contre les cloisonnements qui les séparent.
Le philosophe des passages
Michel Serres refuse les frontières disciplinaires. Sa grande série "Hermès", publiée en cinq volumes, développe une théorie de la communication conçue dans un sens très large : tout système, physique, biologique ou social, échange de l'énergie et de l'information avec ce qui l'entoure. Comprendre un phénomène, c'est cartographier ces flux, identifier les nœuds, repérer les transformations. De Leibniz, qu'il préfère à Descartes, il retient l'idée d'un monde fait de relations plutôt que de substances isolées.
Le Tiers-Instruit
Cette passion des passages se traduit par une conception originale du savoir. Dans "Le Tiers-Instruit" (1991), Serres défend l'idée d'un savoir métis, né du mélange entre les disciplines, entre les sciences et les humanités. Pour apprendre véritablement, il faut quitter son rivage, traverser, se mêler, revenir transformé. Le tiers-instruit n'est ni le scientifique pur ni le lettré pur, mais celui qui a fait le voyage entre les deux rives.
Le Contrat naturel
En 1990, Michel Serres publie "Le Contrat naturel", l'un de ses livres les plus influents et le plus directement lié à l'écologie. Il y soutient que le contrat social, tel que la tradition l'a pensé depuis le XVIIe siècle, ne lie que les hommes entre eux. Or la Terre, que nous traitons comme un simple décor, est devenue un partenaire de notre histoire. Il faut donc élargir le contrat en y incluant la nature, reconnue comme sujet de droit. Cette proposition, qui anticipait les débats contemporains sur les droits de la nature et sur le statut juridique des écosystèmes, a fait de Serres l'un des précurseurs de la pensée écologique.
Petite Poucette
Dans les dernières années de sa vie, Michel Serres s'intéresse de près aux mutations du savoir à l'ère numérique. "Petite Poucette" (2012) décrit une génération transformée par l'accès immédiat à l'information. Ni technophobe ni naïvement optimiste, il y voit une mutation anthropologique comparable à l'invention de l'écriture ou de l'imprimerie. Ce regard confiant sur le changement, qui se méfie autant du catastrophisme que du conservatisme, est l'une des marques de sa pensée.
Le parasite et le bruit
Un thème plus discret traverse son œuvre : celui du parasite et du bruit. Dans "Le Parasite" (1980), Serres montre que le désordre, le bruit et l'interférence ne sont pas des obstacles à la communication, mais en font partie. Cette attention au tiers exclu, à ce qui dérange et transforme, irrigue sa philosophie des sciences comme sa réflexion sur la nature, où le vivant se caractérise précisément par sa capacité à intégrer le désordre.
Œuvres majeures
Hermès (1969-1980, 5 volumes)
Cette série de cinq livres développe une théorie de la communication pensée à partir des sciences, de la littérature et de la philosophie. Chaque volume explore un aspect des échanges entre systèmes : l'interférence, la traduction, la distribution, le passage. L'ensemble constitue le socle théorique de toute l'œuvre de Serres.
Le Parasite (1980)
Dans cet essai original, Serres montre que le parasite, au sens biologique comme au sens social, n'est pas un simple obstacle : il est un opérateur de transformation, qui interrompt un circuit pour en créer un autre. Cette réflexion sur le bruit et le désordre irrigue sa philosophie des sciences et annonce sa pensée écologique.
Le Contrat naturel (1990)
Livre-manifeste de l'écologie serrienne. Il propose d'élargir le contrat social en y incluant la nature comme partenaire. La Terre n'est plus un simple décor, elle est un sujet avec lequel nous devons passer un accord. Cette idée a profondément marqué les débats sur les droits de la nature.
Le Tiers-Instruit (1991)
Serres y défend une éducation fondée sur le métissage des savoirs. Pour apprendre, il faut quitter son rivage et se mêler aux disciplines voisines. Le tiers-instruit est celui qui a fait ce voyage entre les sciences et les humanités.
Petite Poucette (2012)
Succès populaire considérable, cet essai décrit les transformations du savoir à l'ère numérique. Sans céder au catastrophisme ni à l'enthousiasme béat, Serres voit dans le numérique une mutation anthropologique majeure, qui redistribue les cartes de l'éducation et de la démocratie.
Postérité et influence
L'influence de Michel Serres est à la fois profonde et diffuse, à l'image d'une œuvre qui traverse les frontières.
Un précurseur de l'écologie juridique
"Le Contrat naturel" a anticipé de plusieurs décennies les débats contemporains sur les droits de la nature. L'idée d'accorder un statut juridique aux écosystèmes, longtemps jugée utopique, est aujourd'hui discutée dans les parlements et les tribunaux de plusieurs pays. Serres y apparaît comme un visionnaire.
Le philosophe du mélange
Sa conception d'un savoir métis, fondé sur le passage entre les disciplines, a inspiré de nombreux chercheurs et enseignants. À l'heure où l'interdisciplinarité est devenue un mot d'ordre, sa pensée en fournit le modèle philosophique le plus achevé.
Un penseur populaire
Peu de philosophes français contemporains ont touché un public aussi large. Le succès de "Petite Poucette" témoigne de sa capacité à mettre en mots des transformations que chacun perçoit sans toujours les comprendre. Cette popularité, qui lui a parfois valu la méfiance du monde universitaire, est aussi la preuve de la pertinence de ses intuitions.
Controverses et débats
L'œuvre de Michel Serres, malgré son succès, n'a pas échappé aux critiques.
Un marginal dans l'université
La communauté philosophique française a souvent regardé Michel Serres avec une certaine distance. Son style littéraire, son goût des métaphores et sa popularité médiatique lui ont valu le reproche de manquer de rigueur. On lui a aussi reproché de préférer le survol à l'approfondissement, en touchant à trop de sujets sans s'arrêter assez longtemps sur aucun. Ses défenseurs répondent que cette amplitude est précisément sa force et que son attention aux passages entre les savoirs est en elle-même une position philosophique exigeante.
Le Contrat naturel en débat
Sa proposition d'un contrat avec la nature a été discutée. Peut-on vraiment traiter la nature comme un sujet de droit, alors qu'elle ne peut ni parler ni consentir ? Certains philosophes du droit y ont vu une métaphore stimulante plutôt qu'une proposition juridique viable. D'autres, au contraire, ont salué l'audace du geste et montré qu'il ouvrait des pistes concrètes.
Le rapport au numérique
"Petite Poucette" a lui aussi divisé. Si beaucoup ont salué son optimisme mesuré, d'autres ont jugé son analyse trop bienveillante à l'égard des transformations numériques, insuffisamment attentive aux risques de surveillance et de fragmentation de l'attention. Ce débat, très actuel, prolonge les questions que Serres avait le mérite de poser.
Pour aller plus loin
Lire Michel Serres
Pour découvrir sa pensée, "Le Contrat naturel" (François Bourin, 1990) est le texte le plus directement lié à l'écologie. "Petite Poucette" (Le Pommier, 2012), très court, donne accès au penseur du numérique. "Le Tiers-Instruit" (François Bourin, 1991) expose sa vision du savoir. Pour les lecteurs prêts à un parcours plus exigeant, la série "Hermès" (Minuit, 1969-1980) reste le socle de son œuvre.
Autour de son œuvre
La philosophie de Serres dialogue avec celle de Leibniz, son maître en philosophie. Elle prend ses distances avec Descartes. Du côté de l'écologie, on pourra la rapprocher des travaux de Bruno Latour, qui partage avec lui la critique du grand partage entre nature et société. On pourra aussi lire Catherine Larrère, dont les analyses sur l'éthique environnementale prolongent certaines de ses intuitions.
Écouter et voir
Michel Serres était un conteur exceptionnel. De très nombreuses conférences et émissions sont disponibles en ligne, où l'on peut entendre sa voix singulière, faite de récits, de métaphores et d'érudition portée avec légèreté.