Hasdaï Crescas

vers 1340 - fin 1410 ou début 1411 aragonaise 14 min de lecture

Juge suprême des juifs d'Aragon au lendemain des massacres de 1391, Hasdaï Crescas a mené contre la physique d'Aristote une critique d'une rare technicité. Il y défend l'infini en acte, le vide et une pluralité de mondes, et fait de l'amour, non de l'intellect, le but de la vie humaine.

Biographie

Hasdaï Crescas naît vers 1340 à Barcelone, dans une famille de marchands et de rabbins. Il y reçoit une formation talmudique auprès de Nissim de Gérone, le maître le plus respecté de la Catalogne juive, et s'y installe comme notable. On le trouve engagé dans les affaires de la communauté, dans le commerce et dans les discussions savantes qui occupent alors les cercles juifs d'Aragon, où la philosophie circule en hébreu depuis plus d'un siècle.

En 1389, il s'établit à Saragosse comme rabbin de la ville. L'année suivante, le roi et la reine d'Aragon le nomment juge suprême des juifs de la Couronne. La charge est lourde : elle fait de lui l'interlocuteur du pouvoir royal pour l'ensemble des communautés et l'arbitre de leurs conflits internes.

L'année 1391 brise cet ordre. Une vague de violences antijuives part de Séville et se propage à toute la péninsule. Des milliers de personnes sont tuées, des dizaines de milliers se convertissent au christianisme, souvent sous la contrainte. Les grandes communautés de Barcelone, de Valence et de Gérone cessent d'exister. Un fils de Crescas meurt à Barcelone. Lui-même consacre les années suivantes à tenter de reconstruire ce qui peut l'être, sans y parvenir pour Barcelone, et à organiser le retour au judaïsme de convertis forcés, parfois en les aidant à gagner les pays musulmans d'Afrique du Nord.

Cette biographie n'est pas un décor pour son œuvre. Crescas écrit en sachant que son monde vient de s'effondrer et que la pression de la controverse chrétienne est maximale. Autour de 1397 et 1398, il compose en catalan une Réfutation des principes chrétiens, qui examine dix doctrines, du péché originel à la transsubstantiation. Le texte original est perdu : il nous est parvenu par une traduction hébraïque due à Joseph ibn Shem Tov.

Il travaille dans le même temps à son grand ouvrage philosophique, Lumière du Seigneur, qu'il élabore pendant au moins quinze ans. Le livre devait former la première partie d'un ensemble plus vaste, dont la seconde partie, consacrée au droit, n'a pas vu le jour. Crescas meurt à la fin de l'année 1410 ou au début de 1411, sans avoir achevé son programme.

Ses élèves directs n'ont pas poursuivi son entreprise. Les raisons en sont débattues : la désorganisation des communautés après 1391, l'audace de thèses difficiles à assimiler, la méfiance envers certaines de ses sources, et peut-être une position trop inconfortable entre la philosophie et la tradition. Son livre a pourtant continué à être copié, imprimé et lu, et c'est par un chemin inattendu, celui de l'Amsterdam du XVIIe siècle, qu'il a fini par entrer dans l'histoire de la philosophie européenne.

Pensée principale

Démonter la physique pour sauver la théologie

La stratégie de Crescas est d'une grande netteté. Maïmonide avait fondé ses preuves de l'existence, de l'unité et de l'incorporéité de Dieu sur une série de prémisses empruntées à la physique d'Aristote. Crescas décide d'attaquer ces prémisses une à une. Si elles tombent, les preuves tombent avec elles, et il faudra chercher ailleurs ce que la raison peut établir de Dieu.

La démarche n'est donc pas antiphilosophique au sens où elle refuserait d'argumenter. Elle est au contraire d'une technicité redoutable, et c'est ce qui en fait le prix. Crescas combat Aristote avec les armes d'Aristote.

L'infini, le vide, les mondes

Trois conclusions, parmi d'autres, ont retenu l'attention des historiens des sciences.

D'abord l'infini. Aristote tenait pour impossible une grandeur infinie en acte, notamment parce que des infinis ne sauraient être inégaux. Crescas répond qu'ils le peuvent : on peut concevoir une surface infinie dix fois plus grande qu'une autre, et l'on peut ajouter quelque chose à un infini sans absurdité. Il distingue par ailleurs soigneusement l'infini en puissance de l'infini en acte.

Ensuite le vide. Pour Aristote, le vide est impossible, parce qu'un mobile s'y déplacerait instantanément. Crescas conteste la théorie du mouvement qui soutient cet argument et redéfinit le lieu, non comme la limite du corps contenant, mais comme la portion de dimension qu'un corps occupe. Du même coup, il rejette l'idée que chaque élément serait porté vers un lieu naturel qui causerait son mouvement.

Enfin la pluralité des mondes. Si le vide est possible et si l'étendue peut être infinie, rien n'interdit qu'il existe une infinité de mondes. L'univers de Crescas est un vide infini peuplé d'une multitude de mondes, image qui surprend sous la plume d'un rabbin du XIVe siècle et que la science européenne ne reprendra que bien plus tard.

Ce que la raison peut encore prouver

Une fois la physique aristotélicienne démontée, que reste-t-il ? Crescas maintient que la philosophie peut établir l'existence d'une cause première et la simplicité de Dieu. Elle ne peut pas, en revanche, démontrer son unicité : rien n'interdit logiquement plusieurs premiers principes. C'est la révélation, et elle seule, qui enseigne que Dieu est un. La raison n'est pas congédiée, elle est circonscrite.

Sur les attributs divins, il adopte une position originale, qui combine des éléments pris chez plusieurs devanciers : les attributs sont réellement distincts de l'essence tout en étant infinis, et la différence entre les attributs divins et leurs homonymes humains est une différence de degré plutôt que de nature.

Un déterminisme assumé

La thèse la plus audacieuse de Lumière du Seigneur concerne la liberté. Crescas nie que la volonté humaine soit une cause non causée. Tout acte a ses causes, internes et externes, et l'homme ne fait pas exception : il est, dit-il, comme un métal que les circonstances façonnent. Le sentiment de choisir ne prouve rien, puisqu'il accompagne aussi bien des décisions dont nous savons par ailleurs qu'elles étaient déterminées.

Reste à sauver la responsabilité. Crescas la reconstruit sans la liberté d'indifférence. La récompense et le châtiment ne sont pas des sanctions extérieures mais les conséquences naturelles de nos actes : l'âme qui s'est attachée au bien en jouit, celle qui s'en est détournée en souffre. Quant à la Loi, elle est elle-même l'une des causes qui orientent la conduite. Commander n'est pas absurde dans un monde déterminé, c'est agir sur les déterminations.

L'amour plutôt que l'intellect

La philosophie médiévale, juive comme arabe, plaçait la perfection humaine dans la connaissance intellectuelle et faisait de la conjonction avec l'intellect agent le sommet de la vie. Crescas renverse cette hiérarchie. Le but de l'âme est l'amour de Dieu et la joie qui l'accompagne. L'intellect y aide, il n'est pas la fin. L'accomplissement des commandements n'est pas un détour pédagogique vers la théorie : c'est la manière la plus accessible d'exercer cet amour, et le plus grand nombre y a accès.

Ce déplacement a une portée sociale évidente. Dans une communauté désorganisée par les conversions forcées, affirmer que le salut passe par l'amour et par les actes plutôt que par la spéculation n'est pas une thèse abstraite.

Œuvres majeures

Lumière du Seigneur

L'œuvre majeure de Crescas, composée sur une quinzaine d'années au moins et achevée vers 1410, est organisée en quatre traités. Le premier porte sur l'existence et les attributs de Dieu : c'est là que se trouve la célèbre critique des prémisses aristotéliciennes reprises par Maïmonide. Le deuxième expose les fondements de la Loi, la science divine, la providence, la puissance, la prophétie, le libre arbitre et la finalité de la Torah. Le troisième traite des croyances obligatoires. Le quatrième examine une série de questions laissées ouvertes, discutées tour à tour par la tradition et par la raison, parmi lesquelles l'éternité du monde ou la pluralité des mondes.

Le livre devait constituer la première partie d'un ensemble en deux volets, dont le second, consacré au droit, est resté à l'état de projet. Il existe une traduction française moderne, due à Éric Smilevitch, ainsi qu'une traduction anglaise récente.

Réfutation des principes chrétiens

Rédigée en catalan vers 1397 et 1398, cette œuvre de controverse examine dix doctrines chrétiennes, dont le péché originel, la Trinité, l'Incarnation, la transsubstantiation et la venue du Messie. Crescas y procède par analyse logique plutôt que par invective, et il refuse d'invoquer l'Écriture contre des adversaires qui la lisent autrement. L'original catalan est perdu. Le texte survit dans la traduction hébraïque de Joseph ibn Shem Tov.

Le sermon de Pâque

On conserve sous ce titre un texte bref, issu selon toute vraisemblance d'un sermon prononcé lors de la nuit pascale, consacré à la croyance aux miracles et au libre arbitre. Sa place dans la chronologie de l'œuvre est discutée : certains chercheurs y voient un état antérieur de la réflexion de Crescas, et relèvent que sa position sur les miracles n'est pas tout à fait celle de Lumière du Seigneur.

Attributions incertaines

Un opuscule sur le Kaddish lui est parfois attribué. L'attribution est défendue par certains spécialistes et contestée par d'autres. Mieux vaut ne pas s'appuyer dessus pour caractériser sa pensée.

Postérité et influence

Une influence sans école

Le destin de Crescas est paradoxal. Dans le monde juif, son entreprise n'a pas fait souche : aucun de ses élèves n'a repris le programme, et la philosophie juive du XVe siècle s'est largement détournée de la métaphysique. Hors de ce monde, en revanche, ses arguments ont voyagé loin.

Pic de la Mirandole

Le premier relais connu est italien. Pic de la Mirandole a fait traduire en latin une partie des critiques de Crescas contre la science aristotélicienne et les a utilisées dans son examen de la vanité des doctrines des gentils. L'étendue exacte de la dette est discutée, mais le fait de la transmission est établi et il explique comment des arguments écrits en hébreu à Saragosse ont pu circuler dans l'Italie de la Renaissance.

Spinoza

Le relais le plus célèbre est amstellodamois. Spinoza cite Crescas avec faveur dans sa correspondance consacrée à l'infini, à propos de la démonstration de l'existence de Dieu. Plusieurs traits de l'Éthique ont été rapprochés de Lumière du Seigneur : le refus d'une volonté libre comprise comme cause non causée, l'identification de la béatitude à une forme d'amour intellectuel, le traitement de l'étendue infinie. Les spécialistes divergent sur l'ampleur de cette dette. Qu'il y ait eu lecture est très probable, que Spinoza en ait tiré sa philosophie est une autre affaire.

C'est à ce titre que Crescas figure dans l'histoire générale de la philosophie occidentale, souvent comme le seul penseur juif médiéval dont la critique d'Aristote ait eu une postérité hors du judaïsme.

L'histoire des sciences

Les historiens des sciences ont redécouvert Crescas au XXe siècle, à la suite des travaux de Harry Austryn Wolfson, qui a édité et traduit en anglais la section critique de Lumière du Seigneur en l'accompagnant d'un commentaire considérable. On a parfois présenté Crescas comme un précurseur de la physique moderne. La formule demande de la prudence : ses thèses sur le vide, l'infini et la pluralité des mondes ne reposent pas sur l'expérimentation, et son objectif reste théologique. Mais elles montrent qu'une critique interne et rigoureuse du système aristotélicien était possible avant la révolution scientifique, et qu'elle a eu lieu.

Lectures juives contemporaines

Depuis quelques décennies, Crescas est relu pour lui-même et non plus seulement comme un maillon vers Spinoza. On s'intéresse à sa théorie des attributs divins, à sa conception de l'amour comme fin de l'âme, et à la manière dont il articule un déterminisme strict avec une doctrine de la responsabilité. Lumière du Seigneur est disponible en traduction française et anglaise, ce qui a élargi le cercle de ses lecteurs.

Controverses et débats

Le déterminisme laisse-t-il une place au sujet ?

La question la plus débattue porte sur les chapitres où Crescas traite de la responsabilité. Certains interprètes y lisent le maintien d'un noyau du sujet qui échapperait à la détermination, une forme de consentement intérieur qui ferait la différence entre l'acte imposé et l'acte assumé. D'autres soutiennent que ces pages visent uniquement un problème pratique très concret, celui de la culpabilité des convertis forcés de 1391, et qu'il ne faut pas y chercher une théorie générale du libre arbitre. Le contexte historique rend la seconde lecture tentante, le texte ne la rend pas obligatoire.

D'où vient ce déterminisme ?

On a cherché les sources de Crescas du côté de la théologie musulmane, transmise en milieu juif par Abner de Burgos, converti au christianisme et défenseur d'un déterminisme rigoureux. La filiation est plausible et plusieurs indices la soutiennent, mais elle n'est pas démontrée, et l'usage d'une source venue d'un apostat a pu gêner les lecteurs juifs de Crescas.

Combien de prémisses ?

Détail révélateur des difficultés du texte : la tradition parle des vingt-cinq prémisses de Maïmonide, mais le décompte de Crescas lui-même n'est pas constant, une prémisse supplémentaire étant parfois attribuée au philosophe. Les éditions et les traductions ne tranchent pas toutes de la même manière. C'est un bon rappel que Lumière du Seigneur est un livre travaillé pendant quinze ans et jamais complètement unifié.

La chronologie des œuvres

Le sermon de Pâque précède-t-il Lumière du Seigneur ou le suit-il ? Certains chercheurs y voient une étape antérieure de la réflexion, d'autres non. L'enjeu est réel, car la position de Crescas sur les miracles n'est pas identique dans les deux textes.

Crescas précurseur ?

L'image d'un Crescas annonçant Galilée, Bruno ou Newton circule depuis Wolfson. Elle n'est pas sans fondement, puisque le vide infini et la pluralité des mondes y figurent effectivement. Elle risque cependant de masquer ce que Crescas cherchait : non pas une nouvelle physique, mais la ruine d'un dispositif philosophique qui enfermait la théologie. Lire ses arguments comme des anticipations, c'est les sortir de leur usage.

Que doit Spinoza à Crescas ?

La question fait l'objet d'un débat ancien, qui recoupe une controverse plus large sur la part de la pensée juive médiévale dans la formation de Spinoza. La citation explicite dans la correspondance est un fait. L'inférence qui irait de cette citation à une dépendance doctrinale est une hypothèse, défendue par certains, jugée excessive par d'autres.

Pour aller plus loin

Lire Crescas

  • Lumière du Seigneur est accessible en français dans la traduction d'Éric Smilevitch. Si vous n'avez pas le temps de tout lire, allez à la seconde partie du premier traité : c'est le cœur de la critique d'Aristote, et c'est aussi la partie la plus accessible pour qui a des notions de physique ancienne.
  • La Réfutation des principes chrétiens existe en traduction moderne. Elle donne une idée de ce qu'était la controverse interreligieuse dans l'Espagne de la fin du XIVe siècle.

Études

  • Wolfson, Harry Austryn, Crescas' Critique of Aristotle, 1929 : édition, traduction anglaise et commentaire de la section critique. Travail ancien mais toujours fondateur.
  • Wolfson, Harry Austryn, Crescas on the Problem of Divine Attributes, 1916.
  • Les études récentes sur la philosophie juive de la couronne d'Aragon replacent Crescas dans le contexte des conversions forcées et de la polémique chrétienne.

Prolonger

  • Comparez avec Maïmonide, dont Crescas attaque méthodiquement les prémisses.
  • Lisez la fiche Juda Halevi : l'un et l'autre contestent les prétentions de la philosophie, mais par des moyens opposés, le témoignage historique chez Halevi, la démonstration technique chez Crescas.
  • Pour la postérité, la fiche Spinoza permet de mesurer ce qui a pu passer, et ce qui reste conjectural.
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