Essai pour une nouvelle théorie de la vision
Titre original : An Essay towards a New Theory of Vision
Publication : 1709
Type : Essai
Analyse
Présentation
L'Essai pour une nouvelle théorie de la vision paraît à Dublin en 1709. George Berkeley a vingt-quatre ans, et il entreprend de répondre à une question que les traités d'optique de son temps croyaient réglée : comment voyons-nous la distance ?
Sa réponse est que nous ne la voyons pas. La distance, écrit-il, est une ligne dirigée vers l'œil par son extrémité, et qui ne projette donc qu'un point sur le fond de l'œil : rien dans l'image reçue ne la contient. Ce que nous appelons voir la profondeur est un jugement si rapide et si ancien que nous ne le remarquons plus.
De là une thèse plus générale, qui fait tout l'intérêt du livre : ce que la vue donne et ce que le toucher donne n'ont rien de commun. Il n'y a pas un objet unique, le cube, que je verrais d'un côté et toucherais de l'autre. Il y a un cube visible et un cube tangible, et c'est l'expérience répétée qui m'a appris à les associer, comme elle m'a appris à associer un mot et son sens.
Ce que la théorie reçue affirmait
Avant Berkeley, la réponse dominante était géométrique, et Descartes puis Malebranche l'avaient formulée avec précision. Les deux yeux et l'objet forment un triangle ; plus l'objet est proche, plus l'angle au sommet est ouvert ; l'esprit, par une sorte de géométrie naturelle, calcule la distance à partir de cet angle.
Berkeley objecte que l'explication suppose ce que personne n'éprouve. Nous ne percevons ni les lignes ni les angles dont elle parle ; les gens qui voient parfaitement les distances ignorent tout de la géométrie ; et il faudrait admettre que nous calculons sans cesse à partir de données que nous ne recevons jamais.
L'objection a une portée qui dépasse l'optique. Elle revient à dire qu'une explication causale correcte, en termes de rayons et d'angles, n'est pas pour autant une description de ce que l'esprit fait. On peut expliquer physiquement pourquoi une image se forme, et se tromper complètement sur ce qui est perçu.
Ce que nous percevons réellement
Berkeley substitue à la géométrie un inventaire de ce qui est effectivement senti.
Pour les objets proches, trois indices : la sensation que nous éprouvons en tournant les yeux l'un vers l'autre, et qui varie avec la proximité ; le brouillage de l'image quand l'objet s'approche trop ; l'effort que nous faisons pour corriger ce brouillage. Aucun de ces trois indices ne ressemble à une distance, et aucun ne permet de la déduire : ils l'annoncent, comme la rougeur du visage annonce la honte sans lui ressembler.
Pour les objets éloignés, d'autres signes jouent, en particulier la netteté, la vivacité des couleurs et le nombre des choses interposées. Berkeley en tire une explication de l'illusion de la lune, qui paraît plus grande à l'horizon qu'au zénith : ce n'est pas affaire d'angle, puisque l'angle est le même, mais de faiblesse et de confusion de l'image traversant une plus grande épaisseur d'atmosphère.
Il y a donc dans la vision un minimum perceptible, au-dessous duquel rien n'est vu, et ce minimum visible n'a aucun rapport avec le minimum tangible. Les deux ordres sont séparés jusque dans leurs unités.
Le problème de Molyneux
Le livre doit une part de sa célébrité à la réponse qu'il donne à une question posée en 1688 par le savant irlandais William Molyneux et transmise par Locke.
Supposez un homme aveugle de naissance, habitué à distinguer au toucher un cube et une sphère. Rendez-lui la vue, et posez les deux objets devant lui sans qu'il y touche. Saura-t-il dire lequel est le cube ?
Locke et Molyneux répondaient non. Berkeley le répète, mais pour une raison plus forte : pour eux, l'homme manquerait seulement d'entraînement ; pour Berkeley, il n'y a rien à transférer, car les idées de la vue et celles du toucher ne se ressemblent en rien. L'homme nouvellement voyant ne verrait d'abord que des taches colorées sans distance ni relief, et il lui faudrait apprendre le lien, lentement, par l'usage conjoint des deux sens.
En 1728, le chirurgien William Cheselden opère de la cataracte un adolescent aveugle de naissance et publie un compte rendu où le patient, d'abord incapable de juger des formes et des distances, ne distingue rien de ce qu'il connaissait par le toucher. Les partisans de Berkeley y virent une confirmation expérimentale. Les travaux ultérieurs sur les opérations de ce genre ont montré que l'interprétation du cas est plus délicate qu'on ne l'a dit, et la question reste ouverte dans la recherche contemporaine sur la plasticité de la perception.
Une difficulté qui se dissout
Berkeley consacre un long développement à une énigme classique : l'image se forme renversée au fond de l'œil, pourquoi voyons-nous les choses à l'endroit ?
Sa réponse est de montrer que la question est mal posée. Haut et bas ne sont pas des déterminations visibles : ce sont des notions tirées du mouvement de nos membres, donc tangibles. Demander pourquoi nous ne voyons pas renversé, c'est appliquer au visible un vocabulaire qui n'appartient qu'au tangible. Il n'y a rien à expliquer.
Ce geste est caractéristique de l'auteur, et on le retrouvera dans tout son œuvre : beaucoup de problèmes philosophiques, selon lui, naissent de mots employés hors de leur domaine.
La vision comme langage
La dernière partie du livre donne la formule qui a fait sa fortune. Si les idées visibles n'ont aucune ressemblance avec les idées tangibles, mais qu'elles les annoncent avec constance, alors elles en sont les signes. La vue est un langage.
La comparaison est développée point par point. Un mot ne ressemble pas à ce qu'il désigne ; le lien entre les deux est institué, non naturel ; il s'apprend dans l'enfance et devient si familier qu'on croit entendre le sens dans le son. De même, les couleurs et les figures visibles nous avertissent de ce que nous éprouverons en nous approchant ou en étendant la main.
Berkeley en tire une conséquence qu'il développera plus tard : ce langage a un auteur. Si la liaison entre le visible et le tangible n'est ni nécessaire ni produite par nous, et qu'elle est pourtant constante et nous instruit sans cesse de ce qui nous est utile, elle est le discours continu que Dieu tient aux hommes. Il consacrera en 1733 un ouvrage entier à ce point, La Théorie de la vision défendue et expliquée.
Ce que le livre prépare
L'Essai ne nie pas l'existence de la matière. Berkeley y écrit même, à plusieurs reprises, comme si les objets tangibles existaient hors de l'esprit, et il s'en expliquera plus tard en disant qu'il n'avait pas voulu tout dire à la fois.
Le lien avec le Traité des principes de la connaissance humaine, publié l'année suivante, est pourtant direct. Une fois admis que les objets de la vue sont séparés de ceux du toucher, l'idée d'une chose unique située derrière les deux perd son appui naturel. Et une fois admis que le lien entre nos perceptions est institué plutôt que causal, les lois de la nature cessent d'être les règles d'un mécanisme pour devenir les régularités d'un discours.
L'Essai a été lu bien au-delà de ce programme. Diderot le discute dans sa Lettre sur les aveugles de 1749, en y mêlant le cas réel de l'aveugle du Puiseaux. Les psychologues du XIXᵉ siècle en ont fait l'un des textes fondateurs de l'étude expérimentale de la perception, et la querelle entre partisans d'une perception apprise et partisans d'une perception innée, ouverte par lui, n'est pas close.
Citations
Les passages suivants sont donnés d'après la traduction française de Marilène Phillips.
La distance, étant une ligne dirigée vers l'œil par son extrémité, ne projette qu'un seul point au fond de l'œil, lequel point demeure invariablement le même, que la distance soit plus longue ou plus courte.
Les objets propres de la vue constituent un langage universel de l'Auteur de la nature.
Un homme né aveugle, à qui l'on rendrait ensuite la vue, ne penserait pas d'abord que les choses qu'il voit soient de même nature que les objets du toucher.
Sources principales
Berkeley, George, Essai pour une nouvelle théorie de la vision, traduction de Marilène Phillips, dans Œuvres, PUF. Le texte lui-même, lu pour la critique de la théorie géométrique, les trois indices de la distance et le traitement du problème de l'image renversée.
Brykman, Geneviève, Berkeley et le voile des mots, Vrin, 1993. Cette fiche lui doit la lecture du rapport entre l'Essai de 1709 et le Traité de 1710, et l'insistance sur le modèle linguistique.
Atherton, Margaret, Berkeley's Revolution in Vision, Cornell University Press, 1990. Utilisé pour la discussion du problème de Molyneux et pour la portée de la thèse d'hétérogénéité.
Downing, Lisa, article « George Berkeley », Stanford Encyclopedia of Philosophy, consulté en novembre 2026, pour l'histoire des éditions et le rapport au cas Cheselden. https://plato.stanford.edu/entries/berkeley/
Bibliographie et lectures recommandées
Diderot, Denis, Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient, GF-Flammarion.
Berkeley, George, La Théorie de la vision défendue et expliquée, dans les Œuvres, PUF.
Degenaar, Marjolein, Molyneux's Problem. Three Centuries of Discussion on the Perception of Forms, Kluwer, 1996.
Wikipédia FR, article « Essai pour une nouvelle théorie de la vision », consulté en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Denis Diderot en hérite
- John Locke figure dans le dialogue
- Nicolas Malebranche figure dans le dialogue
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