Traité des principes de la connaissance humaine

George Berkeley

Titre original : A Treatise concerning the Principles of Human Knowledge

Publication : 1710

Type : Traite

Analyse

Présentation

Publié à Dublin en 1710, le Traité des principes de la connaissance humaine est l'ouvrage où George Berkeley, alors âgé de vingt-cinq ans, soutient qu'il n'existe aucune matière.

La thèse est si contraire au sens commun qu'elle a servi d'exemple d'extravagance pendant deux siècles. Elle repose pourtant sur un raisonnement court et difficile à prendre en défaut : nous n'avons jamais accès qu'à nos perceptions ; le mot de matière désigne un support supposé que personne n'a jamais perçu ; une chose dont il est par principe impossible d'avoir la moindre idée n'est pas une chose, c'est un mot. Exister, pour une chose sensible, c'est être perçu.

Berkeley ne se voyait pas en destructeur. Il croyait au contraire sauver le sens commun contre les philosophes, et sauver la religion contre le matérialisme. La matière, à ses yeux, est la racine du scepticisme, puisqu'elle place derrière les apparences un réel dont on ne peut rien savoir.

Un jeune homme pressé

George Berkeley naît en 1685 en Irlande, entre à Trinity College de Dublin à quinze ans, y devient fellow à vingt-deux. Ses carnets de jeunesse, publiés longtemps après sous le titre de Commentaires philosophiques, montrent un esprit qui tient sa thèse dès vingt ans et qui cherche la manière de la faire passer.

Il publie d'abord l'Essai pour une nouvelle théorie de la vision en 1709, où il établit que la vue et le toucher ne donnent pas les mêmes objets. Le Traité vient l'année suivante. Les Trois Dialogues entre Hylas et Philonous suivent en 1713, et reprennent la même doctrine sous une forme plus facile, parce que le Traité n'avait convaincu personne.

Une seconde partie du Traité était prévue, consacrée aux esprits et à la morale. Berkeley l'avait écrite ; il en a perdu le manuscrit au cours d'un voyage en Italie, et ne l'a jamais refaite.

Contre les idées abstraites

L'introduction du livre ne parle pas encore de matière. Elle s'en prend à une doctrine que Berkeley tient pour la source de presque toutes les erreurs : la croyance que l'esprit forme des idées générales abstraites.

Locke avait soutenu que nous formons l'idée de triangle en laissant de côté ce qui distingue les triangles particuliers. Berkeley répond qu'il a beau essayer, il n'y parvient pas : il ne peut se représenter un triangle qui ne soit ni rectangle, ni isocèle, ni scalène, et dont les côtés n'aient aucune longueur déterminée. Ce que nous faisons réellement, c'est prendre une idée particulière et la laisser valoir pour toutes celles de même sorte.

D'où vient alors l'illusion ? Du langage. Nous supposons qu'à chaque nom général correspond une idée générale, parce que nous croyons que les mots servent uniquement à communiquer des idées. Berkeley observe qu'ils servent aussi à émouvoir, à disposer à l'action, à régler la conduite, et qu'on peut fort bien manier un terme sans se représenter quoi que ce soit. Voir l'article nominalisme.

Cette critique est le levier de tout le reste. Car la matière est précisément l'exemple le plus pur d'une abstraction : l'existence conçue séparément du fait d'être perçu.

Être, c'est être perçu

Le corps du Traité procède par étapes brèves, numérotées, dans un style qui ressemble davantage à une série de remarques qu'à une démonstration continue.

Première étape : tout ce que nous connaissons est une idée, qu'elle vienne des sens, de la mémoire ou de l'imagination. Une cerise est un ensemble de sensations, rougeur, rondeur, saveur, résistance. Ôtez-les toutes, il ne reste rien.

Deuxième étape : qu'appellerait-on alors l'existence de cette cerise en dehors de toute perception ? Berkeley soutient que la formule n'a aucun sens assignable. Pour une chose sensible, être et être perçu sont la même chose, et c'est la formule latine restée attachée à son nom.

Troisième étape, la plus discutée. Berkeley met son lecteur au défi de concevoir un arbre existant sans être perçu de personne. Essayez, dit-il : vous vous représentez un arbre dans un bois désert, et vous ne remarquez pas que vous êtes en train de vous le représenter, c'est-à-dire de le percevoir. L'objection lui a été faite dès l'origine qu'il confond l'objet de la pensée et l'acte de penser ; ses défenseurs répondent qu'il ne confond rien et qu'il demande seulement qu'on produise l'idée en question, ce que personne n'a jamais pu faire.

Quatrième étape : la distinction de Locke entre qualités premières et qualités secondes tombe. Si la couleur et la saveur sont en nous parce qu'elles varient avec l'observateur, l'étendue et la figure le sont tout autant, puisqu'elles varient aussi avec la distance et le point de vue. On ne peut pas davantage concevoir une étendue sans couleur qu'une couleur sans étendue.

Si rien n'est matériel, qu'est-ce qui subsiste ?

Berkeley doit répondre à l'objection évidente : si les choses n'existent que perçues, elles s'évanouissent dès qu'on ferme les yeux, et le monde serait un chaos.

Sa réponse tient en deux pièces.

D'abord, il existe des esprits, qui ne sont pas des idées. Les idées sont inertes, passives, elles ne font rien ; un esprit est ce qui perçoit et ce qui veut. Nous n'en avons pas d'idée, puisqu'une idée serait passive, mais nous en avons ce que Berkeley appelle une notion, par l'expérience que nous faisons de notre propre activité.

Ensuite, Dieu. Les idées de l'imagination, je les produis à volonté ; celles des sens s'imposent à moi, se suivent dans un ordre constant que je n'ai pas réglé. Elles ont donc une autre cause, et cette cause est un esprit infini. Les lois de la nature ne sont pas les règles d'un mécanisme : ce sont les régularités d'un discours que Dieu tient aux hommes, et que la science apprend à lire sans jamais atteindre de cause efficiente autre que lui.

Le monde ne s'évanouit donc pas, parce qu'il est en permanence perçu. Et l'ordre de la nature n'en est pas affaibli : il est exactement ce qu'il était, puisque rien n'a changé dans ce que nous observons. Berkeley y insiste : il ne retire aucune réalité aux choses, il retire seulement un mot derrière elles.

Ce que le livre voulait empêcher

On comprend mal l'ouvrage si l'on néglige son intention. Berkeley vise deux adversaires.

Le sceptique, d'abord. Si l'on place derrière les apparences une substance matérielle inconnaissable, on ne saura jamais si nos idées lui ressemblent, et le doute est installé pour toujours. Supprimez la substance : la question disparaît, et nous connaissons les choses mêmes.

Le libre penseur, ensuite. Une matière qui subsiste par elle-même, dotée de pouvoirs propres, rend Dieu superflu. Si rien n'agit que les esprits, et si l'ordre sensible exige un esprit infini, l'existence de Dieu n'est plus un article de foi mais la conséquence immédiate de ce que nous voyons.

Ces motifs expliquent le ton de certaines pages et la place faite à la réfutation des objections, qui occupe une bonne moitié du livre.

Fortune

L'accueil fut mauvais. On tint l'auteur pour un jeune homme ingénieux et déraisonnable. L'anecdote la plus célèbre est due à Samuel Johnson, qui frappa du pied une grosse pierre en disant qu'il réfutait ainsi la doctrine, ce qui, comme l'ont fait remarquer tous les commentateurs depuis, ne réfute rien du tout, puisque Berkeley n'a jamais nié que la pierre résiste.

Hume prend au sérieux les arguments de Berkeley contre les idées abstraites et contre la substance, tout en refusant le recours à Dieu : il en tire un scepticisme que Berkeley voulait précisément éviter. Kant, dans la Critique de la raison pure, prend soin de distinguer son idéalisme transcendantal de ce qu'il appelle l'idéalisme dogmatique de Berkeley, et ajoute une réfutation de l'idéalisme à la seconde édition.

Au XIXᵉ puis au XXᵉ siècle, la doctrine est relue autrement. John Stuart Mill définit la matière comme une possibilité permanente de sensation, formule qui doit beaucoup à Berkeley ; les empiristes logiques y voient une tentative de réduire les énoncés sur les objets à des énoncés sur l'expérience. On a aussi retenu de lui la critique du concept d'action à distance et de l'espace absolu, reprise dans son traité De motu, qui a intéressé les physiciens bien plus tard.

Citations

Les passages suivants sont donnés d'après la traduction française de Dominique Berlioz.

Tout le chœur du ciel et tout ce que contient la terre, en un mot tous ces corps qui composent la formidable structure du monde, n'ont aucune subsistance hors d'un esprit.

Leur être est d'être perçus ou connus.

Je ne conteste pas l'existence d'une seule chose que nous puissions appréhender, soit par le sens, soit par la réflexion.

Sources principales

Berkeley, George, Principes de la connaissance humaine, traduction de Dominique Berlioz, GF-Flammarion, 1991. Le texte lui-même, lu pour l'introduction contre les idées abstraites, les paragraphes sur l'existence des choses sensibles et la réponse aux objections.

Berlioz, Dominique, introduction et notes de la même édition. Cette fiche lui doit la mise en place du rapport entre la critique de l'abstraction et la thèse immatérialiste.

Downing, Lisa, article « George Berkeley », Stanford Encyclopedia of Philosophy, consulté en novembre 2026. Utilisé pour l'histoire du texte, la seconde partie perdue et la discussion de l'argument du paragraphe 23. https://plato.stanford.edu/entries/berkeley/

Bibliographie et lectures recommandées

Berkeley, George, Trois Dialogues entre Hylas et Philonous, GF-Flammarion.

Brykman, Geneviève, Berkeley et le voile des mots, Vrin, 1993.

Charles, Sébastien, Berkeley au siècle des Lumières, Vrin, 2003.

Wikipédia FR, article « Traité des principes de la connaissance humaine », consulté en novembre 2026.

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