Phèdre

Platon

Titre original : Φαῖδρος

Publication : vers 370 av. J.-C.

Type : Dialogue

Analyse

Présentation

Le Phèdre est le seul dialogue de Platon qui se passe hors des murs d'Athènes. Socrate, qui ne sort jamais de la ville et qui dit apprendre des hommes et non des arbres, se laisse entraîner par un jeune homme le long de l'Ilissos, en pleine chaleur, et tous deux s'installent pieds nus dans l'eau, sous un platane.

Le dialogue a deux moitiés que l'on a longtemps jugées mal assorties. La première porte sur l'amour, et contient le mythe de l'attelage ailé. La seconde porte sur la rhétorique et sur l'écriture, et s'achève par une critique de l'écrit dont la postérité a été considérable.

Platon l'écrit vers 370 avant notre ère, à maturité. L'unité des deux parties est précisément ce qui fait la difficulté du texte : il s'agit dans les deux cas de savoir ce qu'un discours fait à une âme.

Trois discours sur l'amour

Phèdre arrive enthousiasmé par un discours du rhéteur Lysias, dont il a le texte sous son manteau. La thèse en est paradoxale : il vaut mieux accorder ses faveurs à qui ne vous aime pas qu'à qui vous aime, car l'amoureux est jaloux, instable et importun, tandis que celui qui n'aime pas raisonne froidement.

Socrate écoute, juge le discours mal composé, et en prononce un meilleur sur la même thèse, la tête voilée par honte. Il y définit l'amour comme un désir sans raison, qui l'emporte sur le jugement du bien.

Puis il s'arrête net. Son signe divin lui défend d'aller plus loin : il vient de blasphémer contre un dieu. Il se découvre et prononce un troisième discours, une palinodie, pour rétracter ce qu'il a dit.

La palinodie et l'attelage

C'est le cœur du dialogue, et l'un des grands textes de la littérature philosophique.

Socrate commence par soutenir que les plus grands biens nous viennent par une folie d'origine divine. Il en distingue quatre espèces : celle du devin, celle du prêtre initiateur, celle du poète, et celle de l'amoureux. L'amour n'est donc pas une maladie à éviter, mais un délire qui élève.

Il établit ensuite que l'âme est immortelle, par un argument de mouvement : elle est ce qui se meut soi-même, et ce qui se meut soi-même ne saurait ni commencer ni cesser d'être.

Vient alors le mythe. Toute âme ressemble à un attelage ailé conduit par un cocher : deux chevaux, l'un beau et docile, l'autre rétif et lourd, et un cocher qui tient les rênes. Les âmes suivent le cortège des dieux jusqu'aux confins du ciel, pour contempler la plaine de vérité, où se tiennent la justice en soi, la sagesse en soi, la beauté en soi. Les attelages divins montent sans peine ; les autres sont tirés vers le bas par leur mauvais cheval, se heurtent, se brisent les ailes et retombent. Selon ce qu'elles ont aperçu, les âmes s'incarnent dans des conditions différentes, du philosophe au tyran. Voir l'article âme tripartite.

Le ressouvenir est ce qui permet de remonter. Et parmi tout ce que l'âme a contemplé, la beauté seule possède ce privilège d'être visible ici-bas : c'est elle qui, rencontrée dans un corps, ébranle celui qui la voit, fait couler sous ses plumes la sève qui repousse les ailes, et lui donne ce mélange de tremblement et de chaleur que l'on nomme amour. Voir l'article réminiscence.

L'amour décrit ici n'est donc ni une possession ni un échange de services : c'est le moyen par lequel deux âmes se ressouviennent ensemble de ce qu'elles ont vu avant de naître.

La vraie rhétorique

La seconde partie paraît changer de sujet et ne change que d'objet.

Socrate demande ce qui distingue un bon discours d'un mauvais, et montre que les manuels de rhétorique en circulation n'enseignent pas un art mais des recettes : comment commencer, comment émouvoir, comment conclure. Ils ressemblent à un homme qui prétendrait connaître la médecine parce qu'il sait administrer un vomitif.

Un art véritable du discours exigerait trois choses. Connaître la vérité sur ce dont on parle, car on ne peut tromper durablement sans savoir. Savoir définir et diviser, c'est-à-dire rassembler sous une idée unique ce qui est dispersé, puis découper selon les articulations naturelles, comme un bon boucher, sans briser aucun membre. Et connaître les espèces d'âmes, afin d'ajuster tel discours à telle âme, comme un médecin ajuste un remède à un corps.

Cette description de la dialectique, qui procède par rassemblement et par division, deviendra l'une des méthodes que l'Académie transmettra. Voir l'article dialectique.

Theuth et le roi d'Égypte

Le dialogue s'achève sur un récit que Socrate dit tenir des anciens.

Le dieu égyptien Theuth, inventeur du nombre, du calcul et des lettres, vint présenter ses inventions au roi Thamous. De l'écriture, il dit qu'elle était un remède pour la mémoire et la sagesse.

Le roi répondit que l'inventeur d'un art n'est pas le meilleur juge de ses effets. L'écriture produira l'oubli dans l'âme de ceux qui l'apprennent, car ils cesseront d'exercer leur mémoire : ils se fieront à des marques extérieures au lieu de se souvenir du dedans. Et elle donnera à ses disciples l'apparence de la sagesse, non sa réalité, car ils auront beaucoup lu sans rien avoir appris.

Socrate ajoute deux reproches. Un écrit ressemble à une peinture : interrogez-le, il garde un silence solennel et répète indéfiniment la même chose. Et il roule partout, indifféremment chez ceux qui s'y connaissent et chez ceux que cela ne regarde pas, sans savoir à qui parler ni à qui se taire ; maltraité, il ne peut se défendre lui-même et a toujours besoin de son père.

À l'écrit, Socrate oppose le discours vivant et animé, celui qui s'écrit avec la science dans l'âme de celui qui apprend, qui sait à qui parler et devant qui se taire.

Un paradoxe et sa postérité

Le passage pose un problème immédiat : c'est un texte écrit qui condamne l'écriture, et son auteur a laissé une œuvre considérable.

Les réponses sont nombreuses. La plus simple relève que Socrate ne condamne pas l'écrit mais l'illusion qu'il procure : un livre est un bon aide-mémoire pour qui sait déjà, un mauvais maître pour qui ne sait pas. D'autres rappellent que Platon écrit des dialogues, c'est-à-dire la forme écrite la plus proche d'une parole vivante. D'autres encore, depuis l'Antiquité, en tirent l'idée qu'il réservait l'essentiel de sa doctrine à l'enseignement oral, hypothèse que soutient une école d'interprètes allemands et que d'autres contestent fermement.

Jacques Derrida a consacré à ces pages une étude restée célèbre, en s'arrêtant sur le mot grec employé par Theuth, pharmakon, qui signifie à la fois le remède et le poison. Il y voit moins une condamnation de l'écriture qu'un symptôme : toute la métaphysique occidentale reposerait sur la préférence accordée à la parole présente et vivante, et le texte de Platon laisse voir l'indécision que cette préférence recouvre.

Le mythe a reparu à chaque changement de support. On l'a cité à propos de l'imprimerie, puis de l'enregistrement sonore, puis des moteurs de recherche, et l'argument de Thamous est régulièrement repris par ceux qui s'inquiètent de ce que les mémoires externes font à la mémoire.

Controverses

L'unité du dialogue. On a longtemps tenu le Phèdre pour mal composé, la rhétorique n'ayant rien à voir avec l'amour. La lecture dominante aujourd'hui est que les deux parties traitent du même objet sous deux angles : ce qu'un discours peut faire à une âme, l'élever ou la flatter, et à quelles conditions.

L'amour des garçons. Le dialogue se situe dans le cadre de la pédérastie athénienne, qu'il suppose et dont il discute les règles. Les lecteurs modernes doivent tenir ensemble deux choses : que ce contexte social est celui du texte, et que ce que Platon en tire, à savoir un amour qui se détourne de la possession pour la contemplation, le transforme assez pour que l'expression d'amour platonique soit devenue, à tort ou à raison, le nom d'autre chose.

Les quatre délires. Faire de la folie une voie vers le vrai est difficile à concilier avec le rationalisme qu'on prête d'ordinaire à Platon. Certains y voient une concession à la religion traditionnelle, d'autres une thèse sérieuse sur les limites du calcul délibéré, que l'on rapprochera de ce que le Ion dit de l'inspiration poétique.

Citations

Les passages suivants sont donnés d'après la traduction de Luc Brisson.

Toute âme est immortelle, car ce qui se meut toujours est immortel.

Comparons l'âme à une puissance qui résulte de l'union naturelle d'un attelage ailé et d'un cocher.

Cette invention produira l'oubli dans l'âme de ceux qui l'auront apprise.

Il faut diviser selon les articulations naturelles, et ne pas s'efforcer d'y briser aucune partie, à la façon d'un mauvais boucher.

Sources principales

Platon, Phèdre, traduction, introduction et notes de Luc Brisson, GF-Flammarion, 1989. Le texte lui-même, lu pour les trois discours, la palinodie, le mythe de l'attelage, la méthode de division et le récit de Theuth.

Brisson, Luc, introduction de la même édition. Cette fiche lui doit la datation, la discussion de l'unité du dialogue et la mise au point sur le cadre social des discours sur l'amour.

Derrida, Jacques, « La Pharmacie de Platon », dans La Dissémination, Seuil, 1972. Source directe de la lecture du pharmakon et de la portée qu'elle donne au passage sur l'écriture.

Nussbaum, Martha, La Fragilité du bien, traduction française, L'Éclat, 2016, pour la lecture de la palinodie et du rôle de la beauté.

Bibliographie et lectures recommandées

Platon, Le Banquet, GF-Flammarion, l'autre grand dialogue sur l'amour.

Platon, Gorgias, GF-Flammarion, sur la rhétorique et son usage.

Hadot, Pierre, Qu'est-ce que la philosophie antique ?, Gallimard, 1995.

Wikipédia FR, article « Phèdre (Platon) », consulté en novembre 2026.

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