Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science

Emmanuel Kant

Titre original : Prolegomena zu einer jeden künftigen Metaphysik, die als Wissenschaft wird auftreten können

Publication : 1783

Type : Traite

Analyse

La Critique de la raison pure paraît en 1781 et n'est pas lue. Les rares recensions la jugent obscure, et l'une d'elles, parue anonymement à Göttingen en 1782, y voit un idéalisme à la manière de Berkeley, c'est-à-dire exactement ce que Kant avait voulu réfuter. Il répond deux ans plus tard par un livre court, les Prolégomènes, dont le titre complet annonce le programme : Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science.

Le mot grec prolegomena désigne ce qu'on dit en avant, l'introduction. Kant ne résume pas sa Critique, il la prend par l'autre bout. C'est la différence de méthode qui donne au livre son intérêt propre, et qui en fait autre chose qu'un abrégé.

Deux méthodes pour un même édifice

La Critique procède, dit Kant, selon la méthode synthétique : elle part des conditions les plus générales de toute connaissance, la sensibilité et ses formes, puis l'entendement et ses catégories, et construit de proche en proche jusqu'à montrer ce que la raison peut et ne peut pas. Le lecteur doit attendre huit cents pages avant de savoir où l'on va.

Les Prolégomènes suivent la méthode analytique, que Kant appelle aussi régressive. Ils partent d'un fait que personne ne conteste : il existe des connaissances synthétiques a priori, et les mathématiques en fournissent l'exemple. Puis ils remontent aux conditions qui rendent ce fait possible. On ne demande plus si une telle connaissance existe, on demande comment elle est possible, puisqu'elle existe.

Les commentateurs discutent la portée réelle de cette distinction. Paul Guyer a soutenu que les procédures argumentatives effectives ne diffèrent pas autant que Kant l'annonce. D'autres y voient une différence réelle d'ordre des raisons. Ce qui est certain, c'est que l'ordre d'exposition change tout pour qui lit : les Prolégomènes sont accessibles là où la Critique ne l'est pas.

La question centrale

Tout le livre s'organise autour d'une seule interrogation : comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ?

Il faut déplier les termes. Un jugement est analytique quand le prédicat est déjà contenu dans le sujet : dire que tout corps est étendu n'apprend rien, on ne fait qu'expliciter. Il est synthétique quand le prédicat ajoute quelque chose : dire que tout corps est pesant apprend quelque chose, et c'est l'expérience qui l'enseigne. Jusque-là, la tradition s'accordait à peu près.

La nouveauté est de soutenir qu'il existe des jugements à la fois synthétiques, donc informatifs, et a priori, donc indépendants de toute expérience. Kant tient que 7 + 5 = 12 en est un : le concept de la somme de sept et cinq ne contient pas le nombre douze, qu'il faut construire. Il en va de même, selon lui, de la proposition selon laquelle tout changement a une cause. Ces jugements existent, ils fondent les mathématiques et la physique, et aucune philosophie antérieure n'a expliqué d'où ils tiennent leur validité.

La dette envers Hume, et la dispute avec lui

Kant écrit que le souvenir de David Hume est ce qui l'a réveillé de son sommeil dogmatique. La formule est célèbre et les Prolégomènes lui donnent son contexte précis.

Hume avait examiné la liaison causale et montré qu'elle ne se tire ni de l'expérience, qui ne donne que des successions, ni de l'analyse des concepts, puisque l'idée de cause ne contient pas celle d'effet. Il en avait conclu que la nécessité attachée au lien causal vient d'une habitude de l'esprit, et qu'elle n'a pas de fondement objectif.

Kant accepte le problème et refuse la solution. Si Hume avait raison, la physique entière reposerait sur une coutume, et sa prétention à la nécessité serait illusoire. Mais Hume, selon Kant, n'a pas vu que son problème dépassait largement la causalité : il vaut pour toutes les notions par lesquelles nous pensons les objets, et surtout il vaut pour les mathématiques, dont Hume n'a pas aperçu le caractère synthétique parce qu'il les tenait pour de simples relations d'idées. Dès que l'on admet que les mathématiques sont synthétiques et a priori, la réduction à l'habitude devient impossible.

La réponse : la révolution copernicienne

La solution tient en un renversement. Si la connaissance devait se régler sur les objets, on ne verrait pas comment en savoir quoi que ce soit avant de les rencontrer. Que l'on suppose l'inverse - que les objets, en tant qu'ils nous apparaissent, se règlent sur la constitution de notre faculté de connaître - et tout s'éclaire.

L'espace et le temps ne sont pas des propriétés des choses mais les formes de notre sensibilité : voilà pourquoi la géométrie vaut nécessairement pour tout ce que nous percevrons. Les catégories de l'entendement, dont la causalité, ne sont pas tirées de l'expérience mais la rendent possible en ordonnant le divers sensible : voilà pourquoi tout phénomène aura une cause.

Le prix de cette solution est explicite. Nous connaissons les phénomènes, c'est-à-dire les choses telles qu'elles nous apparaissent sous les conditions de notre sensibilité et de notre entendement, et non les choses en elles-mêmes. Le noumène reste pensable et demeure inconnaissable.

Contre l'accusation d'idéalisme

Kant consacre un appendice entier à la recension de Göttingen, écrite par Christian Garve puis remaniée par Johann Feder, et il y revient dans le corps du livre. Son idéalisme, qu'il nomme transcendantal ou formel, n'a rien de commun avec celui de Berkeley, qu'il appelle matériel ou dogmatique.

Berkeley nie l'existence des corps hors de l'esprit. Kant la maintient : quelque chose existe indépendamment de nous, qui affecte notre sensibilité. Ce qu'il nie est seulement que l'espace et le temps appartiennent à ce quelque chose. Il y a donc une réalité extérieure, mais la forme sous laquelle elle nous est donnée vient de nous. Kant ajoutera dans la seconde édition de la Critique, en 1787, une « Réfutation de l'idéalisme » destinée à couper court définitivement à la confusion.

Ce que devient la métaphysique

La dernière partie tire la conséquence qui donne son titre au livre. La métaphysique traditionnelle prétendait connaître l'âme, le monde comme totalité et Dieu. Ces objets ne sont pas donnés dans l'expérience, et les catégories appliquées hors de l'expérience ne produisent que des raisonnements qui s'opposent sans se résoudre, ce que la Critique appelle les antinomies.

Toute métaphysique future devra donc se limiter à l'usage immanent de l'entendement, c'est-à-dire se faire critique des conditions de la connaissance. Les Idées de la raison ne disparaissent pas : elles perdent leur usage constitutif et gardent un usage régulateur, qui oriente la recherche sans prétendre à l'objet. La morale, que Kant traitera l'année suivante dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, leur rendra une portée d'un autre ordre.

Place du livre

Les Prolégomènes sont la meilleure porte d'entrée dans le criticisme, et c'est l'usage qu'en fait l'enseignement depuis deux siècles. Leur brièveté a un coût : la Déduction transcendantale des catégories, pièce la plus difficile et la plus importante de la Critique, n'y est qu'esquissée, et Kant la réécrira entièrement en 1787. Qui s'en tient aux Prolégomènes a compris le projet et pas encore la démonstration.

Sources

Sources principales

Kant, Emmanuel, Prolegomena zu einer jeden künftigen Metaphysik, die als Wissenschaft wird auftreten können, 1783 ; trad. fr. courante Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science. Texte primaire, cité d'après l'édition de l'Académie, vol. IV. Les paragraphes 1 à 5 et l'appendice sur la recension de Göttingen ont servi de base.

Kant, Emmanuel, Critique de la raison pure, 1781 et 1787. La comparaison des deux éditions a servi pour la Réfutation de l'idéalisme et pour la réécriture de la Déduction transcendantale.

Grandjean, Antoine, et les travaux francophones sur le criticisme publiés dans les Kant-Studien et sur HAL, pour la discussion de la distinction entre méthode analytique et méthode synthétique.

Gava, Gabriele, « Kant's Synthetic and Analytic Method », université de Turin. Cet article a servi pour l'état du débat, dont l'objection de Paul Guyer selon laquelle la distinction ne recouvre pas de différence argumentative réelle.

Bibliographie et lectures recommandées

Alquié, Ferdinand, La Critique kantienne de la métaphysique, PUF, 1968.

Guyer, Paul, Kant and the Claims of Knowledge, Cambridge University Press, 1987.

Internet Encyclopedia of Philosophy, entrée « Kant: Philosophy of Mathematics », pour le statut synthétique des jugements mathématiques.

Wikipédia EN, article « Prolegomena to Any Future Metaphysics », consulté en novembre 2026.

Fiches liées

Philosophes liés à ce texte

Explorer les thèmes

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science », Philotopie, - CC BY-SA 4.0