Qu'est-ce que les Lumières ?

Emmanuel Kant

Titre original : Beantwortung der Frage: Was ist Aufklärung?

Publication : décembre 1784

Type : Article

Analyse

Présentation

Ce texte de quelques pages, publié par Kant en décembre 1784 dans la Berlinische Monatsschrift, est sans doute le plus lu de tous ses écrits. Il répond à une question posée par un autre, dans une note de bas de page, et il y répond par une définition tenue depuis pour canonique : les Lumières sont la sortie de l'homme hors de l'état de minorité dont il est lui-même responsable.

Tout le texte tient dans l'analyse de cette formule. Minorité ne veut pas dire ignorance : c'est l'incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui. Et cette incapacité n'est pas due à un manque d'intelligence mais à un manque de résolution. D'où la devise que Kant emprunte à Horace et qu'il propose comme mot d'ordre : ose savoir, aie le courage de te servir de ton propre entendement.

L'article est aussi, pour une part qu'on oublie souvent, un texte de circonstance sur la liberté d'écrire dans un État monarchique, et il propose à ce sujet une distinction qui a fait couler beaucoup d'encre.

Une question posée dans une note

L'affaire commence en décembre 1783. Le pasteur et conseiller Johann Friedrich Zöllner publie dans la même revue un article hostile au mariage civil, dans lequel il laisse tomber une note : qu'est-ce que les Lumières ? Cette question, qui est presque aussi importante que celle de savoir ce qu'est la vérité, devrait bien recevoir une réponse avant qu'on entreprenne d'éclairer les esprits.

La question est relevée. Moïse Mendelssohn répond le premier, en septembre 1784, par un article qui distingue la culture, la civilisation et les Lumières, et qui met en garde contre les excès possibles de ces dernières. Kant répond en décembre, et prend soin de noter qu'il n'avait pas eu connaissance du texte de Mendelssohn en écrivant le sien.

La Berlinische Monatsschrift est le foyer d'un petit cercle berlinois qui débat de la tolérance, de la censure et de l'émancipation des juifs. Le ton du texte de Kant, à la fois assuré et prudent, s'explique par ce destinataire : des lettrés d'un royaume dont le souverain, Frédéric II, se piquait de philosophie.

La paresse et la peur

Kant ne décrit pas les Lumières comme l'arrivée d'un savoir nouveau, mais comme un changement d'attitude.

Il est si commode d'être mineur, écrit-il. Si j'ai un livre qui a de l'entendement à ma place, un directeur de conscience qui a de la conscience à ma place, un médecin qui décide de mon régime, je n'ai pas besoin de me donner de peine. D'autres se chargeront d'une affaire si ennuyeuse.

Les tuteurs, poursuit-il, veillent à ce que cet état dure. Ils commencent par abêtir leur troupeau, puis montrent le danger qu'il y aurait à marcher seul, alors que ce danger n'est pas si grand : on apprend à marcher en tombant quelquefois.

Ce qui frappe dans ces pages, c'est que la faute est partagée. L'état de minorité est dit imputable à celui qui s'y trouve, et Kant maintient ce point : nul ne peut être éclairé à sa place. Il observe pourtant que les tuteurs ont intérêt à la chose, et que des règlements et des formules qui dispensent de penser sont les fers d'une minorité perpétuelle.

De là une remarque qui tempère l'optimisme du texte. Un individu isolé se défait difficilement de cette condition, qui lui est devenue naturelle. Un public, en revanche, peut s'éclairer lui-même, pourvu qu'on lui en laisse la liberté. Voir l'article autonomie.

Public et privé : une distinction déroutante

Le cœur argumentatif du texte réside dans un partage que les lecteurs trouvent d'abord renversé.

Kant appelle usage public de la raison celui qu'un homme fait de son entendement en qualité de savant, devant l'ensemble du public qui lit. Cet usage doit être entièrement libre.

Il appelle usage privé celui qu'il en fait dans la charge civile qui lui est confiée. Cet usage peut être restreint, sans que les Lumières en souffrent.

Les exemples éclairent le propos. L'officier, à qui son supérieur commande, doit obéir ; mais on ne peut équitablement lui interdire, comme savant, de publier des remarques sur les fautes du service militaire. Le contribuable doit payer l'impôt dont il est redevable ; rien ne l'empêche d'écrire publiquement sur l'inconvenance de cet impôt. Le ministre du culte doit enseigner à ses catéchumènes la doctrine de l'Église qui l'emploie, puisqu'il parle alors au nom d'un autre ; comme savant, il garde toute liberté de communiquer au public ses pensées sur les défauts de cette doctrine.

Kant résume la position dans une phrase qui a fait sa fortune et son embarras : raisonnez tant que vous voudrez et sur ce que vous voudrez, mais obéissez.

On lui a reproché d'avoir cédé au despotisme éclairé, et de sauver la liberté de penser en abandonnant la liberté d'agir. Ses défenseurs font valoir que l'enjeu est ailleurs : ce que Kant protège absolument, c'est l'existence d'un espace de discussion sans frontières, où chacun s'adresse non à ses supérieurs mais à l'humanité entière, et que cet espace est selon lui le seul lieu où une réforme réelle puisse mûrir. Voir l'article liberté politique.

Un passage va d'ailleurs plus loin que la prudence qu'on lui prête. Kant y examine le cas d'une assemblée de clercs qui prêterait serment à un symbole de foi immuable, et conclut qu'un tel engagement serait nul : nulle génération ne peut jurer de maintenir l'humanité dans l'état où elle se trouve, et un contrat qui interdirait tout progrès serait un crime contre la nature humaine.

Un siècle qui n'est pas encore éclairé

La dernière partie du texte revient à la question posée.

Vivons-nous dans un siècle éclairé ? Non, répond Kant, mais dans un siècle des Lumières. La distinction compte : l'état est un résultat, le mouvement est un processus, et il ne fait que commencer. Il manque encore beaucoup pour que les hommes soient en état de se servir de leur propre entendement en matière de religion, mais le champ leur est désormais ouvert.

Kant rend hommage à Frédéric II pour avoir déclaré qu'il n'est pas de son ressort de prescrire aux sujets ce qu'ils doivent croire. Il relève ensuite le paradoxe apparent du siècle : un prince qui dispose d'une armée nombreuse, donc de l'ordre public, peut accorder une liberté de penser qu'une république mal assurée n'ose pas accorder.

Il ajoute enfin une remarque qui éclaire son rapport à la politique. Une révolution, écrit-il, peut bien abattre un despotisme et mettre fin à une oppression ; elle ne produit jamais une réforme véritable de la manière de penser. De nouveaux préjugés y remplacent les anciens et servent de lisière à la grande foule. Il y faut du temps, de la liberté d'écrire et de la patience.

Ce que le texte est devenu

Kant reviendra sur ces questions, notamment dans Théorie et pratique et dans Le Conflit des facultés, mais c'est ce bref article qui a été retenu, parce qu'il offre une définition courte et maniable de ce qu'une époque entière voulait être.

Au XXᵉ siècle, le texte a été relu de trois manières au moins.

Horkheimer et Adorno partent d'une tout autre lecture des Lumières, qu'ils tiennent pour un processus de maîtrise retourné en domination. Leur diagnostic est la contestation la plus sévère de l'optimisme kantien, et le dialogue avec ce texte y est implicite plus qu'explicite.

Jürgen Habermas retient au contraire la notion d'espace public : la liberté de l'usage public de la raison décrit selon lui la naissance historique d'une sphère de discussion bourgeoise dont les institutions démocratiques sont les héritières.

Michel Foucault consacre à l'article un commentaire en 1984, deux siècles exactement après sa parution. Il y voit un texte inaugural parce que le philosophe y interroge pour la première fois son propre présent : non plus quelle est la vérité éternelle, mais qu'est-ce qui se passe aujourd'hui, et qu'est-ce que nous sommes en train de devenir. Foucault propose d'appeler attitude de modernité ce rapport critique à l'actualité, et de maintenir ce geste plutôt que le contenu de la doctrine.

Citations

Les passages suivants sont donnés d'après la traduction française de Jean-Michel Muglioni.

Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de minorité où il se maintient par sa propre faute.

Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement : telle est la devise des Lumières.

Raisonnez tant que vous voudrez et sur ce que vous voudrez, mais obéissez.

Si l'on demande : vivons-nous actuellement dans un siècle éclairé ? la réponse est : non, mais bien dans un siècle des Lumières.

Sources principales

Kant, Emmanuel, Qu'est-ce que les Lumières ?, traduction et présentation de Jean-Michel Muglioni, Hatier, et traduction de Françoise Proust dans Vers la paix perpétuelle, GF-Flammarion. Le texte lui-même, lu pour la définition de la minorité, la distinction des deux usages de la raison et la conclusion sur le siècle.

Foucault, Michel, « Qu'est-ce que les Lumières ? », 1984, repris dans Dits et Écrits, tome IV, Gallimard. La dernière section doit à ce commentaire l'idée du texte comme interrogation du philosophe sur son propre présent.

Habermas, Jürgen, L'Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, traduction française, Payot, 1978. Utilisé pour la portée historique de l'usage public de la raison.

Hinske, Norbert (dir.), Was ist Aufklärung ? Beiträge aus der Berlinischen Monatsschrift, Wissenschaftliche Buchgesellschaft. Source du contexte éditorial, de la note de Zöllner et de la réponse de Mendelssohn.

Bibliographie et lectures recommandées

Mendelssohn, Moïse, Sur la question : que signifie éclairer ?, traduction française, Éditions Bayard.

Kant, Emmanuel, Le Conflit des facultés, Vrin.

Ferrone, Vincenzo, Les Lumières. Histoire d'une idée, traduction française, Honoré Champion.

Wikipédia FR, article « Qu'est-ce que les Lumières ? », consulté en novembre 2026.

Fiches liées

Philosophes liés à ce texte

Explorer les thèmes

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « Qu'est-ce que les Lumières ? », Philotopie, - CC BY-SA 4.0