Recherches logiques
Titre original : Logische Untersuchungen
Publication : 1900-1901
Type : Traite
Analyse
Présentation
Les Recherches logiques (Logische Untersuchungen) sont un ouvrage majeur d'Edmund Husserl, publié en deux volumes en 1900 et 1901. Le premier volume, intitulé Prolégomènes à la logique pure, développe une critique radicale du psychologisme en logique. Le second, plus imposant, contient six enquêtes qui posent les fondements d'une théorie de la signification, de la connaissance et de la conscience.
L'ouvrage marque le tournant décisif qui conduit Husserl de ses premières recherches en philosophie des mathématiques à la fondation d'une nouvelle discipline philosophique, la phénoménologie, dont il précisera l'appareil transcendantal dans les œuvres ultérieures. Les Recherches sont ainsi le texte fondateur de la phénoménologie et l'un des livres les plus influents de la philosophie européenne du vingtième siècle.
Contexte historique
Husserl entre en philosophie par les mathématiques : son premier ouvrage, Philosophie de l'arithmétique (1891), tentait de fonder les concepts arithmétiques dans des actes psychiques. La sévère critique adressée à ce livre par Frege, qui y voyait précisément une forme de psychologisme, joue un rôle dans l'infléchissement de sa pensée, même si les historiens en discutent l'ampleur exacte.
L'ouvrage paraît dans un contexte allemand marqué par la domination du néokantisme, la vigueur du courant historiciste des sciences de l'esprit et l'essor de la psychologie expérimentale. Le psychologisme, doctrine qui prétend fonder la logique et les mathématiques sur des lois de la pensée décrites par la psychologie, est alors largement diffusé. Husserl, qui a été l'élève de Franz Brentano à Vienne puis de Carl Stumpf à Halle, reprend à Brentano l'idée d'intentionnalité tout en s'en séparant sur d'autres points fondamentaux.
Structure de l'œuvre
Le premier volume, les Prolégomènes à la logique pure, est une longue démolition du psychologisme. Husserl y examine les principales thèses de cette doctrine et montre qu'elle conduit à un scepticisme incohérent : réduire les lois logiques à des régularités psychologiques revient à leur ôter la nécessité et l'universalité qui les définissent. Le volume culmine dans l'idée d'une « logique pure », discipline a priori portant sur les objets idéaux et leurs lois.
Le second volume, publié en 1901, comporte six recherches distinctes mais liées.
La première recherche porte sur l'expression et la signification. Husserl y distingue soigneusement le signe indicatif et le signe expressif, et propose une théorie de la signification idéale qui ne se réduit ni au signe matériel ni à l'acte psychique qui le porte.
La deuxième recherche traite de l'unité idéale de l'espèce, contre les théories nominalistes et abstractionnistes. Elle défend l'existence d'objets généraux idéaux, saisis dans une intuition spécifique.
La troisième recherche est une étude formelle des rapports du tout et de la partie, où Husserl introduit la distinction devenue classique entre parties indépendantes (les morceaux) et parties non indépendantes (les moments).
La quatrième recherche esquisse une grammaire logique pure, indépendante des langues empiriques particulières.
La cinquième recherche est décisive : elle expose la théorie des vécus intentionnels et leur structure. Husserl y analyse l'acte, la matière (le sens saisi) et la qualité (la manière de saisir) et clarifie le concept d'intentionnalité hérité de Brentano.
La sixième et dernière recherche traite des éléments d'une phénoménologie de la connaissance : elle culmine dans l'analyse de l'intuition catégoriale, qui étend la notion d'intuition au-delà de la sensibilité pour rendre compte de la saisie d'états de choses complexes.
Thèses centrales
La première thèse est la critique de fond du psychologisme. Les vérités logiques ne dépendent pas des lois empiriques de l'esprit humain : elles sont des vérités idéales, valables en soi. Cette thèse rejoint indépendamment celle défendue par Frege à la même époque et fera bientôt figure de position acquise dans une grande partie de la philosophie européenne.
La deuxième thèse concerne la signification. La signification d'une expression n'est ni le signe matériel qui la porte, ni l'acte psychique qui la vise, ni l'objet auquel elle se rapporte, mais un contenu idéal identique à travers ses effectuations. Cette théorie permet de rendre compte à la fois de l'objectivité du sens et de sa distinction avec l'objet visé.
La troisième thèse porte sur l'intentionnalité. Reprise à Brentano mais profondément remaniée, elle affirme que la conscience est toujours conscience de quelque chose : tout vécu vise un objet, non pas par une inhérence de cet objet à la conscience, mais par la structure même de l'acte. Husserl distingue rigoureusement l'acte psychique, la matière visée et l'objet visé, et rompt ainsi avec l'immanentisme brentanien.
La quatrième thèse est l'idée d'une intuition catégoriale. À côté de l'intuition sensible, qui donne les objets individuels, existe une intuition d'ordre supérieur qui saisit des états de choses, des relations et des essences. Cette thèse, fondamentale pour la phénoménologie ultérieure, permet à Husserl d'échapper à la fois à l'empirisme classique et au formalisme logique pur.
Réception et postérité
L'ouvrage produit un effet immédiat considérable. Le premier volume est salué comme la réfutation définitive du psychologisme et impose Husserl au premier plan de la philosophie allemande. Le second volume, plus difficile, ouvre à toute une génération d'étudiants l'accès à un nouveau style de philosophie, à la fois rigoureux et attentif à l'expérience.
Autour de Husserl, à Göttingen puis à Fribourg, se constitue un mouvement phénoménologique dont les figures les plus importantes seront Martin Heidegger, Max Scheler, Roman Ingarden, Edith Stein, Alexandre Koyré, Eugen Fink, puis en France Maurice Merleau-Ponty, Jean-Paul Sartre et Emmanuel Levinas.
Les Recherches logiques sont particulièrement importantes pour Heidegger, qui reconnaîtra dans la sixième recherche et sa théorie de l'intuition catégoriale l'un des points de départ de son propre questionnement sur l'être. Merleau-Ponty s'appuiera sur les analyses de la conscience perceptive esquissées dans le livre pour développer sa Phénoménologie de la perception.
Dans le monde anglophone, la réception des Recherches a été plus tardive mais s'est renouvelée dans les dernières décennies, notamment autour des débats en philosophie de l'esprit sur l'intentionnalité et le contenu mental.
Controverses et interprétations
Une controverse majeure porte sur le statut philosophique de l'ouvrage. Husserl lui-même, dans les préfaces successives et dans ses œuvres ultérieures, reviendra sur les Recherches pour préciser ce qui, selon lui, y demeurait encore trop « naturaliste » ou « objectiviste ». Le tournant transcendantal opéré dans les Idées directrices (1913) et la refondation phénoménologique des Méditations cartésiennes modifieront le cadre général sans invalider les analyses concrètes.
La question de savoir si les Recherches représentent une phénoménologie déjà transcendantale ou seulement une phénoménologie descriptive fait débat. Une partie des lecteurs, dont beaucoup des premiers phénoménologues « réalistes » de l'école de Göttingen, ont estimé que le tournant transcendantal ultérieur était une trahison de l'ouvrage de 1900-1901.
Une autre controverse porte sur le rapport à Frege. Les affinités entre les deux critiques du psychologisme sont patentes, mais les interprètes discutent de l'influence effective de Frege sur Husserl et de la profondeur de leurs désaccords, notamment sur le statut du sens.
Enfin, la théorie de l'intentionnalité proposée par Husserl a été comparée, discutée, parfois contestée par les développements de la philosophie analytique de l'esprit, notamment sous la plume de John Searle et de Dagfinn Føllesdal.
Citations clés
« Toute conscience est conscience de quelque chose », formule qui condense la thèse centrale de la cinquième recherche, résume en une phrase la reprise husserlienne de l'intentionnalité et en fait le principe directeur de toute analyse phénoménologique.
« Retour aux choses mêmes ! » (« Zu den Sachen selbst! »), mot d'ordre programmatique posé dans l'introduction du second volume, appelle à décrire les phénomènes tels qu'ils se donnent, avant toute théorie ou construction interprétative. Cette formule deviendra la devise de tout le mouvement phénoménologique.
Pour aller plus loin
La lecture peut être conduite à partir de la traduction française d'Hubert Élie, Arion Kelkel et René Schérer aux Presses Universitaires de France, qui reste la référence en langue française.
Une entrée par les premiers travaux de Husserl et par la Psychologie du point de vue empirique de Brentano éclaire l'arrière-plan immédiat de l'ouvrage. Pour prolonger, les Méditations cartésiennes offrent une reformulation ramassée de la phénoménologie husserlienne mûre.
Les commentaires classiques sont ceux de Jean-François Courtine, Rudolf Bernet, Iso Kern et Eduard Marbach.
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrées « Edmund Husserl » et « Phenomenology ».
Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Recherches logiques » et « Edmund Husserl ».
Rudolf Bernet, Iso Kern et Eduard Marbach, Edmund Husserl. Darstellung seines Denkens, ouvrage de synthèse de référence.