Théologie platonicienne
Titre original : Theologia platonica de immortalitate animorum
Publication : 1482
Type : Traite
Analyse
La Théologie platonicienne, dont le titre latin complet est Theologia platonica de immortalitate animorum, est l'ouvrage philosophique majeur de Marsile Ficin. Il l'a rédigée entre 1469 et 1474 et l'a publiée en 1482 à Florence. Dix-huit livres y poursuivent un but unique, annoncé par le sous-titre : démontrer l'immortalité des âmes. Autour de cette démonstration, Ficin déploie une interprétation du platonisme destinée à montrer qu'il s'accorde avec la foi chrétienne mieux que l'aristotélisme qui dominait les universités depuis le XIIIe siècle.
Le projet
Marsile Ficin, né en 1433 et mort en 1499, est le traducteur qui a rendu Platon à l'Occident latin. Protégé de Cosme de Médicis, installé dans une villa à Careggi près de Florence, il a traduit l'ensemble des dialogues platoniciens, puis les Ennéades de Plotin, ainsi que des textes qu'il attribuait à une sagesse plus ancienne encore. Il devient prêtre en 1473, au milieu de la rédaction de la Théologie platonicienne, et cette simultanéité dit assez le sens de son entreprise.
Car le projet n'est pas d'exposer la doctrine de Platon. Il est de faire pour le platonisme chrétien ce que Proclus avait fait pour le platonisme païen : un ouvrage d'ampleur comparable, portant le même titre, mais compatible avec la foi. Ficin tenait d'ailleurs la théologie platonicienne de Proclus pour une dérivation de celle que l'on attribuait alors à Denys l'Aréopagite, inversant l'ordre réel de la filiation. Cette erreur de chronologie, courante à son époque, fait partie du dispositif : elle autorise à voir dans le néoplatonisme non une concurrence du christianisme mais un acheminement vers lui.
Un public à convaincre
L'ouvrage s'adresse aux lettrés florentins et aux élites politiques de la ville, et il répond à une inquiétude précise. Deux doctrines issues de l'aristotélisme universitaire menaçaient l'immortalité personnelle. L'une, attribuée à Averroès, fait de l'intellect une substance unique commune à tous les hommes, ce qui ne laisse rien subsister de l'individu. L'autre, qu'on rattachait à Alexandre d'Aphrodise, tient l'âme pour une forme du corps qui périt avec lui. Si ces lectures l'emportent, soutient Ficin, la religion perd son objet et la vie morale son sens. Le platonisme offre selon lui une tout autre perspective, et c'est à l'établir qu'il consacre ses dix-huit livres.
Les cinq degrés de l'être
La structure du réel que Ficin met en place compte cinq niveaux. Au sommet Dieu, puis l'esprit angélique, puis l'âme rationnelle, puis la qualité, enfin le corps. Les deux premiers degrés sont immobiles et au-dessus du temps ; les deux derniers sont étendus, divisibles et soumis au changement.
L'âme occupe le milieu exact, et c'est la thèse la plus féconde du livre. Elle n'est ni pure intelligence ni pure matière. Elle participe des deux ordres, ce qui lui permet de les relier : Ficin l'appelle le lien du monde. L'homme n'est donc pas une pièce parmi d'autres dans la hiérarchie des êtres, il en est la charnière. De cette position centrale découle une dignité particulière, que Ficin décrit comme la capacité de monter ou de descendre selon ce vers quoi l'âme tourne son attention. Pic de la Mirandole, son cadet, tirera de ce motif le discours qui a rendu célèbre l'idée de dignité humaine à la Renaissance.
L'argument du désir
Parmi les nombreuses preuves que Ficin accumule, l'une revient avec insistance et donne le ton de l'ouvrage. L'âme humaine désire naturellement connaître la vérité la plus haute et posséder le bien le plus haut, c'est-à-dire Dieu. Or cette connaissance et la béatitude qui l'accompagne ne sont pas accessibles dans la vie présente : l'expérience montre que rien ici ne rassasie ce désir. Si l'âme était mortelle, ce désir, qui lui vient de Dieu, serait donné en vain. Mais la nature ne travaille pas pour rien. L'âme est donc immortelle.
L'argument a été critiqué dès le XVIe siècle, parce qu'il suppose que la nature ne produit pas de désirs vides, ce qui est précisément ce qu'il faudrait établir. Il garde pourtant un intérêt : il déplace la question de l'immortalité de la métaphysique des substances vers une analyse de ce que l'homme cherche, et prépare à sa manière la place qu'occuperont plus tard l'inquiétude et l'insatisfaction dans les descriptions de la condition humaine.
Une sagesse ancienne
Ficin inscrit Platon dans une chaîne de révélations partielles, qu'il nomme l'ancienne théologie. Hermès Trismégiste, Orphée, Zoroastre et Pythagore auraient transmis, sous des voiles différents, une même sagesse dont Platon serait l'héritier le plus clair, et que le christianisme viendrait accomplir. Cette construction, aujourd'hui intenable sur le plan historique - les textes hermétiques sont bien postérieurs à ce qu'on croyait alors -, a eu une influence considérable. Elle a donné à la Renaissance l'idée qu'il existe une tradition de sagesse continue sous la diversité des religions, et cette idée a essaimé bien au-delà de la philosophie.
Réception et postérité
La Théologie platonicienne a fait de Florence un centre de la pensée platonicienne et a formé le cadre dans lequel plusieurs générations ont lu Platon. Son influence se mesure moins à ses démonstrations, rarement reprises telles quelles, qu'à ce qu'elle a rendu pensable : un platonisme chrétien non scolastique, une position centrale de l'âme humaine dans l'ordre du monde, une illumination par laquelle l'esprit s'élève vers l'intelligible.
On a avancé l'hypothèse que l'ouvrage aurait contribué à la décision du cinquième concile du Latran, qui a défini en 1513 l'immortalité de l'âme contre ceux qui la niaient. La filiation est plausible sans être établie, et il vaut mieux la présenter comme telle.
Sa trace est en revanche nette chez les auteurs qui suivent : chez Pic de la Mirandole, chez Giordano Bruno qui retient du néoplatonisme florentin bien plus qu'il ne l'avoue, dans la poésie amoureuse du XVIe siècle qui vit de la théorie ficinienne de l'amour, et jusque dans le platonisme anglais du XVIIe siècle. Longtemps réduite au rang de curiosité par les histoires de la philosophie, elle a été réévaluée depuis le milieu du XXe siècle, en particulier grâce aux travaux de Paul Oskar Kristeller, et l'édition bilingue latin-anglais parue dans les années 2000 l'a rendue accessible pour la première fois dans son ensemble.
Comment l'aborder
Dix-huit livres de démonstrations métaphysiques en latin de la Renaissance ne se lisent pas d'une traite, et personne ne vous le demandera. Le livre IV, où se trouve l'argument du désir naturel, et les passages sur la place médiane de l'âme donnent une idée juste de l'ouvrage et de son intérêt. Pour le reste, la Théologie platonicienne se lit utilement en regard du Commentaire sur le Banquet, plus court et plus brillant, qui montre le même auteur appliquant sa métaphysique à l'amour.