L'Utopie

Titre original : De optimo rei publicae statu deque nova insula Utopia

Publication : 1516

Type : Dialogue

Analyse

En 1516 paraît à Louvain un petit livre latin au titre interminable, dont l'avant-dernier mot allait devenir un nom commun dans toutes les langues d'Europe : De optimo rei publicae statu deque nova insula Utopia, « Du meilleur état de la république et de la nouvelle île d'Utopie ». Son auteur, Thomas More, est alors juriste et diplomate au service d'Henri VIII, familier du cercle humaniste européen et ami d'Érasme, qui surveille l'impression. Le livre décrit une île où la propriété est commune, où l'on travaille six heures par jour, où l'or sert à faire des pots de chambre. Cinq siècles plus tard, on discute encore pour savoir si More proposait un programme, se livrait à une satire, ou s'amusait entre gens de lettres.

Comment le livre est né

L'origine est circonstancielle. En 1515, More fait partie d'une ambassade anglaise envoyée en Flandre pour régler des différends commerciaux. Les négociations s'enlisent, il dispose de longues semaines d'attente à Anvers et à Bruges, et c'est là qu'il écrit la description de l'île. La partie qui précède, le dialogue d'ouverture, aurait été rédigée après son retour à Londres, l'année suivante. Les éditeurs modernes s'accordent assez largement sur cette chronologie inversée, et elle éclaire la facture du livre : le second mouvement est une fiction composée au loin, le premier un cadre ajouté pour la justifier et la compliquer.

La publication est une entreprise collective du réseau humaniste. Érasme veille sur l'édition de Louvain, Pierre Gilles y ajoute des pièces liminaires, et les rééditions se succèdent vite, à Paris en 1517, à Bâle en 1518 chez Froben. Ces éditions portent un appareil de lettres, de poèmes, de notes marginales et même d'un alphabet utopien, qui fait partie du dispositif : le lecteur du XVIe siècle ouvrait un livre qui se présentait comme un document, avec témoignages à l'appui.

Un livre en deux temps

Livre premier : l'Angleterre vue de près

Le narrateur, qui porte le nom de l'auteur, raconte sa rencontre à Anvers avec un voyageur portugais, Raphaël Hythlodée, compagnon des expéditions d'Amerigo Vespucci. La conversation s'engage dans un jardin, et elle porte d'abord non sur l'île mais sur l'Angleterre.

Hythlodée y dresse un réquisitoire. On pend les voleurs par centaines sans que le vol diminue, parce qu'on punit la conséquence d'une misère qu'on a soi-même fabriquée : les seigneurs enclosent les terres pour y mettre des moutons, les paysans chassés n'ont plus que la mendicité ou le larcin, et la laine rapporte plus qu'une communauté villageoise. Il attaque aussi l'oisiveté des nobles et de leur domesticité, le goût des princes pour la guerre, et l'entretien de soldats de métier qui sont une menace en temps de paix.

Le livre contient ensuite un débat qui n'est pas décoratif : le philosophe doit-il entrer au conseil des princes ? Hythlodée répond que non, parce qu'on n'y écoute que la flatterie et qu'un conseiller honnête n'y gagne que de se compromettre. Le personnage de Morus soutient l'inverse, que mieux vaut infléchir un peu le mal que de garder les mains pures en se taisant. Le dialogue reste ouvert. Il n'est pas indifférent qu'il ait été écrit par un homme qui allait, quelques années plus tard, devenir chancelier d'Angleterre, puis y perdre la tête.

Livre second : l'île

Hythlodée décrit alors Utopie. L'île était jadis rattachée au continent ; son conquérant, Utopus, fit creuser l'isthme et en fit une île, geste fondateur qui dit déjà que cette société résulte d'une décision et non d'une nature. Elle compte cinquante-quatre cités, toutes bâties sur le même plan, aucune à plus d'une journée de marche de ses voisines.

Les traits saillants : la propriété est commune et il n'y a pas de monnaie ; chacun apprend un métier et tous font un temps d'agriculture ; la journée de travail est de six heures, le reste du temps allant à l'étude et aux loisirs honnêtes ; les repas se prennent en commun dans de vastes salles ; les maisons sont attribuées par tirage et l'on en change tous les dix ans ; l'or et l'argent sont réservés aux usages vils, de sorte que les enfants jouent avec les pierres précieuses et s'en lassent en grandissant. Les magistrats sont élus, le prince est à vie mais révocable s'il tend à la tyrannie, et les lois sont peu nombreuses et sans avocats.

En matière de religion, les Utopiens pratiquent une large liberté de culte, Utopus l'ayant établie par une loi ; on exige seulement la croyance en une providence et en l'immortalité de l'âme, faute de quoi un homme est tenu pour indigne de confiance, écarté des charges, mais non persécuté. Les prêtres sont peu nombreux, très respectés, mariés, et des femmes peuvent y accéder.

La description comporte aussi des traits que les lecteurs modernes trouvent durs, et qu'il serait malhonnête de passer sous silence. Utopie a des esclaves, recrutés parmi les condamnés et les prisonniers de guerre. Elle encourage les malades incurables et souffrants à mettre fin à leurs jours, avec leur consentement. Elle colonise les terres voisines quand sa population croît. Elle fait la guerre par mercenaires et par l'argent, en achetant la trahison et la tête des chefs ennemis, procédé qu'Hythlodée présente comme plus économe en vies utopiennes. Elle surveille étroitement les déplacements et la vie privée de ses habitants.

Les noms, et ce qu'ils avertissent

Il faut lire les noms propres, car ils sont tous construits sur des négations grecques. Utopia signifie le lieu qui n'est pas, avec un jeu possible sur eu-topos, le bon lieu. Hythlodée veut dire quelque chose comme le distributeur de sornettes. Le fleuve de la capitale s'appelle Anydre, le sans-eau ; la capitale elle-même Amaurote, la ville obscure ou évanescente ; le prince Adème, celui qui n'a pas de peuple.

Un humaniste qui enfile de tels noms ne signe pas un manifeste. Il place dans son texte un avertissement destiné à ceux qui savent le grec, c'est-à-dire à ses pairs. Mais l'avertissement ne dit pas non plus que rien n'est sérieux : le réquisitoire du livre premier contre les enclosures et les pendaisons est trop précis, trop informé, pour être un jeu. Toute la difficulté d'interprétation tient à cette double signature.

Comment on a lu l'Utopie

Trois grandes lectures se sont succédé et coexistent.

La lecture programmatique y voit l'esquisse d'une société juste, et par conséquent une anticipation du communisme. Elle s'appuie sur la critique de la propriété privée, posée explicitement comme la cause des maux, et sur la cohérence du dispositif institutionnel. La tradition socialiste au XIXe siècle a largement adopté cette lecture, et Marx et Engels rangeaient More parmi les ancêtres du socialisme dit utopique.

La lecture satirique tient au contraire que le livre est un miroir tendu à l'Europe : les Utopiens sont des païens qui, par la seule raison naturelle, atteignent une justice dont les chrétiens sont incapables, et c'est cette comparaison qui est le véritable propos. L'onomastique négative et le ton ironique du livre premier soutiennent cette lecture.

La lecture humaniste, enfin, replace le texte dans les genres de son temps, le dialogue, le paradoxe, le récit de voyage, et dans les débats où More était engagé, sur le conseil au prince, sur la noblesse, sur l'usage des lettres antiques. Elle insiste sur le fait que le livre refuse de conclure, et que c'est son procédé, non son défaut.

Une quatrième question traverse les trois : que faire du catholique More, mort en 1535 pour avoir refusé de reconnaître la suprématie royale sur l'Église, et dont les écrits polémiques ultérieurs sont tout sauf tolérants ? Certains lecteurs soulignent la discipline presque monastique de la vie utopienne, qui rendrait le livre moins étranger à sa foi qu'il n'y paraît. D'autres y voient une contradiction qu'il ne faut pas lisser. Le dossier n'est pas clos.

Une postérité qui a changé la langue

L'effet le plus visible est lexical. Avant 1516, il n'existait pas de mot pour désigner une société imaginaire et meilleure ; après, il y en a un, et il a fait souche dans toutes les langues européennes, jusqu'à devenir un adjectif péjoratif dans la bouche des gens pressés.

L'effet littéraire est aussi considérable. Le livre fonde un genre, que Campanella illustre avec La Cité du Soleil et Bacon avec La Nouvelle Atlantide, et qui se poursuit chez les socialistes français du XIXe siècle puis dans les communautés expérimentales. Le genre a fini par produire son inversion, la contre-utopie du XXe siècle, qui emprunte à More sa méthode - décrire minutieusement une société entière - en en retournant le signe. Les lecteurs qui trouvent Utopie oppressante ne se trompent pas tout à fait : la surveillance, l'uniformité des villes, l'esclavage pénal sont bien dans le texte, et c'est une des raisons pour lesquelles il continue de se lire.

Reste un effet plus discret, et peut-être le plus durable. More a montré qu'on pouvait critiquer l'ordre existant non en le dénonçant point par point, mais en décrivant un autre ordre complet et en laissant le lecteur faire la comparaison. C'est devenu un outil permanent de la philosophie politique, et il sert encore, sous des formes assagies, chaque fois qu'un argument commence par « imaginons une société où ».

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