Vers la paix perpétuelle

Emmanuel Kant

Titre original : Zum ewigen Frieden. Ein philosophischer Entwurf

Publication : 1795, augmenté en 1796

Type : Essai

Analyse

Le titre vient d'une enseigne. Kant raconte, dès la première ligne, qu'un aubergiste hollandais avait fait peindre un cimetière sur son panneau avec ces mots : à la paix perpétuelle. L'ironie est double, car on ne sait pas si elle vise les hommes d'État qui ne se lassent pas de la guerre, les philosophes qui font de beaux rêves, ou tout le monde à la fois.

Le livre paraît à Königsberg en 1795, quelques mois après le traité de Bâle par lequel la Prusse se retire de la guerre contre la France révolutionnaire. Une seconde édition, l'année suivante, ajoute un article secret. Kant a soixante et onze ans et il écrit un texte court, que l'on peut lire en une soirée.

Un traité de paix, en forme

La trouvaille de composition est de donner au texte la forme même d'un traité diplomatique. Il y a des articles préliminaires, puis des articles définitifs, puis des suppléments et des appendices. La forme n'est pas un jeu : elle signifie que la paix n'est pas un sentiment mais une institution, et qu'elle s'obtient par des dispositions précises et non par de bonnes intentions.

Les six articles préliminaires énoncent ce qu'il faut cesser de faire. Aucun traité de paix ne doit garder en réserve de quoi recommencer la guerre. Aucun État indépendant ne doit être acquis par héritage, échange, achat ou donation, car un État n'est pas un patrimoine. Les armées permanentes doivent disparaître avec le temps, parce qu'entretenir des hommes payés pour tuer menace les voisins par leur seule existence. Aucune dette publique ne doit financer les conflits extérieurs. Aucun État ne doit s'immiscer par la force dans la constitution d'un autre. Enfin aucun État en guerre ne doit se permettre des hostilités qui rendraient impossible la confiance future : les assassins, les empoisonneurs, la rupture de capitulation, l'incitation à la trahison.

Ce dernier article est l'un des plus actuels : il distingue la guerre, qui peut cesser, de la guerre d'extermination, qui détruit la condition même d'une paix ultérieure.

Les trois articles définitifs

Le premier porte sur l'intérieur des États : la constitution civile de chaque État doit être républicaine. Kant prend soin de préciser ce qu'il entend par là, et il ne faut pas se tromper. Républicain s'oppose chez lui à despotique et se définit par la séparation du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif, avec une représentation. La démocratie directe, où le peuple exécute ce qu'il décide, est rangée du côté du despotisme, parce que tous y décident contre un seul s'il le faut.

L'argument est ensuite décisif : dans une telle constitution, l'accord des citoyens est nécessaire pour déclarer la guerre, et comme ce sont eux qui la paient de leur personne et de leur bien, ils y regardent à deux fois. Là où le souverain n'est pas citoyen, la guerre lui coûte peu : il ne quitte ni sa table ni ses chasses.

Le deuxième article porte sur les relations entre États : le droit des gens doit être fondé sur un fédéralisme d'États libres. Kant écarte expressément l'idée d'un État mondial, qui deviendrait un despotisme universel ou se disloquerait. Il propose une alliance de paix, distincte d'un traité de paix ordinaire en ce qu'elle ne met pas fin à une guerre mais à toutes les guerres, et il la reconnaît pour ce qu'elle est : un substitut négatif, le seul praticable.

Le troisième article est le plus singulier : le droit cosmopolitique doit se limiter aux conditions de l'hospitalité universelle. Il ne s'agit pas d'un droit d'être accueilli mais d'un droit de visite, le droit de ne pas être traité en ennemi quand on arrive sur une terre étrangère, parce que la surface de la Terre est finie et que les hommes ne peuvent pas se disperser à l'infini.

Kant en tire aussitôt une charge contre la colonisation. La conduite inhospitalière des États civilisés de son continent, qui visitent des pays et des peuples en les traitant comme des terres sans maître, lui paraît d'une injustice qui épouvante. Le passage a longtemps été peu cité et il est aujourd'hui au centre des lectures du texte.

La garantie, et l'article secret

Le premier supplément pose une question embarrassante : qu'est-ce qui garantit que cela arrivera ? Kant répond par la nature, ou la providence, entendue comme un mécanisme qui produit ce que la morale commande même sans la morale. Les hommes se dispersent par la guerre, l'intérêt commercial les rapproche ensuite, et l'insociable sociabilité fait son œuvre. Ce n'est pas une prophétie mais une raison d'espérer qui ne dépend pas de la vertu des acteurs.

Le second supplément, ajouté en 1796, est l'article secret. Les États qui se préparent à la guerre devraient consulter les maximes des philosophes sur les conditions de la paix publique. Kant précise malicieusement que les philosophes n'ont pas à gouverner, qu'il ne faut pas s'attendre à ce que les rois philosophent, et qu'il suffit qu'on les laisse parler librement.

L'appendice, enfin, traite du désaccord entre la morale et la politique. Kant y oppose le moraliste politique, qui plie les principes aux circonstances, et le politique moral, qui cherche les moyens compatibles avec le droit. Et il donne un critère formel d'une simplicité redoutable : sont injustes toutes les actions relatives au droit d'autrui dont la maxime ne supporte pas d'être rendue publique. Un projet qui a besoin du secret pour réussir se dénonce lui-même.

Postérité

Le texte est la référence obligée de tout projet d'organisation internationale. La Société des Nations puis l'Organisation des Nations unies lui doivent leur principe, avec une différence que Kant aurait notée : elles sont des fédérations d'États, comme il le voulait, mais leurs membres ne sont pas tous républicains au sens du premier article, ce qui ôte au dispositif son ressort principal.

En science politique, la théorie de la paix démocratique, qui constate que les démocraties se font rarement la guerre entre elles, se réclame explicitement du premier article définitif. La discussion sur la validité de ce constat occupe les relations internationales depuis les années 1980.

Jürgen Habermas a consacré au texte, pour son bicentenaire, un essai qui en mesure l'écart avec notre monde : Kant pensait des États souverains et des guerres entre armées, nous avons des organisations supranationales, des interventions humanitaires et des conflits internes.

Hegel, de son côté, avait rejeté l'idée même d'une paix perpétuelle, au nom d'une conception où la guerre a une fonction dans la vie des peuples. La discussion entre les deux positions n'est pas close.

Sources

Sources principales

Kant, Emmanuel, Vers la paix perpétuelle. Un projet philosophique, 1795, augmenté en 1796. Texte primaire, lu intégralement dans une traduction française en ligne, en particulier les six articles préliminaires, le premier article définitif sur la constitution républicaine, le troisième sur l'hospitalité et l'appendice sur la publicité.

Kant, Emmanuel, Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, 1784. Texte primaire, pour l'insociable sociabilité et pour le mécanisme par lequel la nature travaille à ce que la morale commande.

Habermas, Jürgen, essai sur l'idée kantienne de paix perpétuelle à deux cents ans de distance, 1995. Cet essai a servi pour mesurer l'écart entre le dispositif de Kant et le droit international contemporain.

Encyclopædia Universalis, article « Paix perpétuelle », consulté en novembre 2026, pour le contexte du traité de Bâle et la composition du texte.

Bibliographie et lectures recommandées

Saint-Pierre, Charles-Irénée Castel de, Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, 1713, et l'abrégé qu'en a donné Rousseau, qui sont les prédécesseurs directs du texte de Kant.

Doyle, Michael W., « Kant, Liberal Legacies, and Foreign Affairs », 1983, point de départ des travaux contemporains sur la paix démocratique.

Wikipédia FR et EN, articles « Vers la paix perpétuelle » et « Perpetual Peace », consultés en novembre 2026.

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