Introduction aux principes de morale et de législation
Titre original : An Introduction to the Principles of Morals and Legislation
Publication : Imprimée à Londres chez T. Payne and Son en 1780 m
Type : Traite
Analyse
Présentation
An Introduction to the Principles of Morals and Legislation (en français Introduction aux principes de morale et de législation) est l'œuvre fondatrice de Jeremy Bentham sur l'utilitarisme classique, imprimée à Londres chez T. Payne and Son en 1780 mais distribuée seulement en 1789 par l'éditeur T. Payne (qui fait précéder le texte d'une nouvelle page de titre datée de 1789). Bentham a alors 41 ans (il est né le 15 février 1748). L'œuvre est conçue comme une introduction générale à un projet plus vaste de code pénal complet que Bentham développera tout au long de sa vie (mais qu'il ne mènera jamais à terme dans sa forme initialement projetée).
L'œuvre est de format substantiel (environ 350 pages dans l'édition originale anglaise). Elle se compose d'une préface importante datée d'avril 1789, de dix-sept chapitres principaux, et de plusieurs notes et digressions ajoutées par Bentham au fil des éditions successives. Une édition révisée paraît en 1823, à laquelle Bentham apporte plusieurs corrections et précisions importantes (notamment une note célèbre où il déclare que l'expression utilitarisme lui paraît finalement préférable à l'expression originale « principe d'utilité »).
L'œuvre articule plusieurs thèses interconnectées qui structurent toute la philosophie morale et politique utilitariste classique :
- La thèse fondatrice de l'hédonisme psychologique : « La nature a placé l'humanité sous la gouverne de deux maîtres souverains, la douleur et le plaisir. C'est à eux seuls qu'il appartient de nous indiquer ce que nous devons faire, comme de déterminer ce que nous ferons. » (Ouverture canonique du chapitre I.) Cette proposition établit que tous les comportements humains sont motivés par la recherche du plaisir et l'évitement de la peine, observation empirique sur laquelle l'utilitarisme construit ensuite ses prescriptions normatives.
- Le principe d'utilité comme fondement unique de la morale et de la législation. Le principe d'utilité est défini comme « ce principe qui approuve ou désapprouve toute action quelconque, suivant la tendance qu'elle paraît avoir d'augmenter ou de diminuer le bonheur de la partie dont l'intérêt est en question. » Le bonheur étant entendu comme somme de plaisirs sur peines. La formule la plus condensée du principe d'utilité, « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre » (the greatest happiness for the greatest number), n'apparaît pas littéralement chez Bentham dans cette œuvre (elle dérive plutôt de Francis Hutcheson, 1725) mais elle exprime fidèlement la conception benthamienne.
- Le conséquentialisme moral. La valeur morale d'une action ne se mesure pas à l'intention de l'agent ou à la nature de l'acte en soi (positions kantienne ou déontologique classique), mais aux conséquences réelles de l'action en termes de plaisir et de peine pour l'ensemble des êtres affectés. Cette conséquentialisme est l'une des innovations conceptuelles majeures de Bentham par rapport aux traditions éthiques antérieures.
- Le calcul du bonheur (felicific calculus, parfois traduit par calcul hédonique ou calcul utilitaire). Bentham propose une méthode précise pour évaluer la valeur d'un plaisir ou d'une peine selon sept dimensions :
- Intensité (force de la sensation).
- Durée (longueur dans le temps).
- Certitude (probabilité de réalisation).
- Proximité (éloignement temporel).
- Fécondité (probabilité que la sensation produise d'autres sensations du même genre).
- Pureté (probabilité qu'elle ne produise pas de sensations du genre opposé).
- Étendue (nombre de personnes affectées).
Cette méthode quantitative de l'évaluation morale est l'une des prétentions les plus ambitieuses et les plus controversées du projet benthamien.
- La distinction des quatre sanctions qui motivent la conduite humaine : physique (sanctions naturelles de la nature elle-même : maladie causée par l'imprudence, etc.), politique (sanctions juridiques imposées par la loi), morale ou populaire (sanctions sociales de l'opinion publique), religieuse (sanctions divines anticipées par la foi). Ces quatre sanctions constituent les sources des plaisirs et des peines qui motivent effectivement la conduite humaine.
- Une réforme systématique du droit pénal sur des bases utilitaristes. Bentham défend que les peines ne se justifient pas par la vengeance (rétribution traditionnelle) mais par leur utilité sociale : prévention de la récidive, dissuasion d'autres délinquants potentiels, réhabilitation du criminel, satisfaction des victimes. Les peines doivent être proportionnées au délit selon un calcul utilitaire précis, et éviter toute cruauté inutile qui n'apporterait aucune utilité sociale.
- La classification systématique des délits selon leurs conséquences sociales. Bentham propose une typologie originale qui distingue les délits privés (touchant principalement les individus), semi-publics (touchant des groupes ou parties de la communauté), publics (touchant l'État ou la communauté entière), et réflexes (touchant principalement l'auteur lui-même). Cette classification servira de base à plusieurs projets de codification pénale ultérieurs.
- La critique implicite et radicale des conceptions traditionnelles de la moralité (loi naturelle, droit divin, intuition morale, contrat social). Bentham rejette ces conceptions comme vagues, arbitraires et inutiles pour guider la conduite humaine et l'action législative. Le principe d'utilité est selon lui le seul critère rationnel et objectif possible. Cette critique culmine dans la célèbre formule de Bentham (dans une œuvre ultérieure, Anarchical Fallacies, 1796) selon laquelle la Déclaration des droits française n'est que « non-sens sur échasses » (nonsense upon stilts).
L'œuvre s'inscrit dans le mouvement plus large des Lumières britanniques et écossaises (Locke, Hume, Smith, Hutcheson), tout en s'en distinguant par son radicalisme réformateur et son ambition systématique. Elle prépare le mouvement des « radicaux philosophiques » britanniques du XIXᵉ siècle (James Mill, John Stuart Mill, George Grote, John Austin) qui prolongera et systématisera l'utilitarisme benthamien.
Les éditions anglaises principales sont :
- Édition originale : T. Payne and Son, Londres, imprimée en 1780 mais distribuée en 1789, avec page de titre modifiée pour la date.
- Édition révisée : 1823, avec corrections et notes nouvelles ajoutées par Bentham.
- The Collected Works of Jeremy Bentham, Athlone Press puis Oxford University Press, sous la direction de F. Rosen, J.H. Burns et Philip Schofield depuis 1968 ; en cours de publication. L'Introduction y figure dans le volume édité par J.H. Burns et H.L.A. Hart, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, Athlone Press, 1970 ; rééditions Oxford University Press 1996. Édition critique de référence.
La traduction française historique est due à Étienne Dumont (1759-1829), pasteur genevois proche de Bentham qui a longtemps travaillé comme éditeur et traducteur de ses œuvres. Mais Dumont a procédé par paraphrase plutôt que par traduction littérale : ses Traités de législation civile et pénale (Paris, 1802, en trois volumes) reconstituent et résument l'Introduction avec des aménagements substantiels. C'est dans cette version paraphrasée que Bentham a été lu en français au XIXᵉ siècle. Une traduction française moderne plus rigoureuse de l'Introduction reste partielle : plusieurs chapitres traduits dans des recueils anthologiques (Le Bonheur du plus grand nombre, traduction française d'extraits de Jean-Pierre Cléro, Mille et une nuits, 2002) mais pas d'édition française intégrale rigoureuse à ce jour. C'est l'une des limites notables de la réception française du benthamisme.
Contexte historique et conditions de rédaction
Jeremy Bentham (1748-1832) compose les Principles of Morals and Legislation dans la jeunesse de sa carrière philosophique et juridique, à un moment où il élabore les fondations de son projet réformateur monumental.
Repères biographiques essentiels. Né le 15 février 1748 à Houndsditch (Londres) dans une famille bourgeoise aisée : père Jeremiah Bentham, avocat prospère. Enfant prodige : Bentham apprend le latin à 4 ans, le grec à 5 ans, le français à 7 ans. Études à la Westminster School (1755-1760, à partir de 7 ans) puis à Queen's College, Oxford (1760-1763, à partir de 12 ans). Bachelor of Arts en 1763 à 15 ans, Master of Arts en 1766. Études juridiques à Lincoln's Inn (École de droit londonienne, 1763-1769) où il devient avocat (barrister) en 1769 à 21 ans.
Refus de la profession d'avocat. Bentham, malgré sa formation juridique, refuse d'exercer comme avocat. Il consacre toute sa vie à la réforme théorique du droit anglais, qu'il juge chaotique, arbitraire et inadapté aux nécessités modernes. Cette position radicale sera l'un des traits distinctifs de sa carrière.
Premières œuvres des années 1770 :
- A Fragment on Government (Fragment sur le gouvernement, 1776), critique anonyme et radicale des Commentaires sur les lois de l'Angleterre de William Blackstone (1723-1780, professeur de droit qui avait écrit la grande synthèse du common law anglais). Bentham y rejette la conception traditionnaliste du droit naturel de Blackstone et défend une approche utilitariste réformatrice. L'œuvre paraît anonymement et reçoit un accueil mitigé, mais elle attire l'attention de plusieurs personnalités influentes (Lord Shelburne notamment, futur Premier ministre).
- Manuscrits non publiés sur la législation pénale et la morale, qui constitueront la base de l'Introduction.
**Rédaction de l'Introduction (vers 1775-1780). Bentham rédige progressivement l'œuvre dans les années 1770, l'achève vers 1780, et la fait imprimer chez T. Payne and Son cette même année (1780). Mais il n'est pas satisfait du texte et retarde sa distribution pendant neuf ans, espérant le compléter par les volumes ultérieurs du grand projet de législation. Finalement, en 1789 (l'année de la Révolution française, dont les événements le poussent à publier rapidement son texte), Bentham consent à distribuer l'œuvre avec une nouvelle page de titre datée de 1789 et une préface** rédigée en avril 1789.
Voyage en Russie (1785-1788). Bentham passe trois ans en Russie auprès de son frère Samuel Bentham (1757-1831), ingénieur militaire au service de l'impératrice Catherine II. Pendant ce séjour, il rédige le projet de Panoptique (Panopticon, 1787 ; édition élargie 1791), célèbre projet architectural d'une prison circulaire où un surveillant central peut observer tous les prisonniers sans être vu, qui deviendra plus tard un archétype philosophique célèbre (analysé par Michel Foucault dans Surveiller et punir, 1975).
Engagement dans la Révolution française. Bentham accueille initialement avec enthousiasme la Révolution française de 1789 et envoie plusieurs propositions de réforme aux révolutionnaires. Il est même naturalisé citoyen français honoraire par la Convention en août 1792. Mais il devient progressivement critique des excès révolutionnaires (Terreur, exécutions), et il rédige en 1796 ses Anarchical Fallacies (publié seulement en 1816), critique systématique de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. C'est dans cette œuvre qu'il forge la formule célèbre : la Déclaration des droits est « non-sens sur échasses » (nonsense upon stilts).
Mouvement des « radicaux philosophiques » (Philosophical Radicals). Bentham devient au début du XIXᵉ siècle le centre intellectuel d'un mouvement de réforme politique et sociale britannique : les « radicaux philosophiques » qui regroupent James Mill (1773-1836, père de John Stuart Mill et disciple direct de Bentham), John Stuart Mill (1806-1873), George Grote (1794-1871, historien de la Grèce et théoricien démocrate), John Austin (1790-1859, fondateur du positivisme juridique moderne), Francis Place (1771-1854, organisateur politique). Ce mouvement militera pour des réformes considérables : suffrage universel masculin, scrutin secret, parlements annuels, séparation Église-État, réforme du droit pénal, abolition de l'esclavage.
Fondation de l'University of London (devenue University College London en 1836). Bentham est l'un des fondateurs philosophiques de cette université laïque créée en 1826 pour offrir une alternative aux universités anglicanes traditionnelles (Oxford, Cambridge) qui excluaient les non-anglicans. Bentham y soutient l'admission des dissidents religieux, des juifs, et plus tard des femmes. Son corps embaumé est encore conservé dans l'université (l'« Auto-Icon »), selon ses propres dispositions testamentaires.
Œuvres ultérieures :
- Panopticon (1787, 1791), projet architectural et social.
- Defence of Usury (Défense de l'usure, 1787), traité économique défendant la légitimité de l'intérêt.
- Anarchical Fallacies (rédigé 1796, publié 1816), critique de la Déclaration française des droits.
- Theory of Legislation (publiée en français par Dumont en 1802, en anglais à partir de 1830), synthèse de la pensée juridique benthamienne.
- Chrestomathia (1816), traité sur l'éducation.
- Constitutional Code (commencé en 1820, publié partiellement de son vivant, complété à titre posthume), projet de constitution politique radicale.
Mort à Londres le 6 juin 1832, à 84 ans. Selon ses dispositions testamentaires (qu'il avait élaborées dans un esprit d'ironie philosophique typiquement benthamien), son corps est dissectionné publiquement à des fins éducatives (avant la légalisation générale de la dissection cadavérique en Grande-Bretagne, contre laquelle Bentham avait milité), puis embaumé et conservé dans une « Auto-Icon » (statue assise contenant son squelette habillé) qui est encore exposée à l'University College London aujourd'hui.
Contexte historique anglais de la fin du XVIIIᵉ siècle. La rédaction de l'Introduction (vers 1775-1780) se situe dans :
- L'Indépendance américaine (déclarée en 1776, guerre 1775-1783). Bentham observe avec intérêt ces événements mais reste sceptique sur les fondements philosophiques de la Déclaration d'indépendance américaine (qui invoque les droits naturels, conception que Bentham rejette).
- La Révolution industrielle britannique en pleine accélération. Cette transformation économique radicale modifie profondément les conditions sociales et politiques de la Grande-Bretagne, créant les conditions matérielles d'une réforme politique nécessaire que Bentham théorisera.
- Les débuts de la réforme pénale en Europe : Des délits et des peines de Cesare Beccaria (1764, traduit en anglais en 1767) est l'œuvre fondatrice du droit pénal moderne, qui inspire profondément Bentham. John Howard (1726-1790, philanthrope et réformateur des prisons) publie The State of the Prisons en 1777, dénonçant les conditions inhumaines des prisons anglaises.
- L'influence des Lumières européennes : Voltaire, Helvétius (De l'esprit, 1758, l'une des sources directes de l'utilitarisme benthamien), D'Holbach, plus largement les encyclopédistes français. Bentham lit ces auteurs et en intègre plusieurs intuitions dans sa propre synthèse.
- L'influence des Lumières écossaises : David Hume (Traité de la nature humaine, 1739 ; Enquête sur les principes de la morale, 1751), Adam Smith (Théorie des sentiments moraux, 1759 ; Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776), Francis Hutcheson (1694-1746, qui avait déjà formulé l'idée du « plus grand bonheur pour le plus grand nombre » dans son An Inquiry into the Original of Our Ideas of Beauty and Virtue, 1725). Bentham reconnaît explicitement sa dette envers ces prédécesseurs tout en présentant son propre projet comme plus systématique et plus radicalement réformateur.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage se compose d'une préface datée d'avril 1789 et de dix-sept chapitres principaux.
Préface (1789). Bentham y présente l'histoire de la rédaction de l'œuvre (achevée en 1780, distribuée en 1789), son projet général d'introduction à un code pénal complet, et la justification philosophique de sa méthode utilitariste. La préface est l'un des textes les plus autobiographiques de Bentham et l'une des mises en perspective méthodologiques les plus claires.
Chapitre I : Du principe d'utilité (Of the Principle of Utility).
Le chapitre central de l'œuvre. Bentham y développe :
- L'hédonisme psychologique : « La nature a placé l'humanité sous la gouverne de deux maîtres souverains, la douleur et le plaisir. »
- Le principe d'utilité comme critère fondamental d'évaluation morale et législative.
- La définition de l'utilité : « propriété d'une chose qui tend à produire un bénéfice, un avantage, un plaisir, un bien, ou le bonheur, ou à empêcher la production d'un mal, d'une peine, ou du malheur ».
- L'extension du calcul utilitaire à la communauté entière : la valeur morale s'évalue par la somme des plaisirs sur peines pour l'ensemble des êtres affectés.
Chapitre II : Des principes adversaires du principe d'utilité (Of Principles Adverse to that of Utility).
Bentham y critique les principes moraux concurrents :
- Le principe de l'ascétisme : approuver les actions qui diminuent le bonheur (positions religieuses extrêmes, ascétismes monastiques). Bentham le rejette comme antiproductif.
- Le principe de sympathie et d'antipathie (principle of sympathy and antipathy) : approuver ou désapprouver les actions selon nos sentiments subjectifs sans référence à leurs conséquences. Bentham y range plusieurs conceptions traditionnelles (sens moral, intuition morale, conscience, droit naturel) qu'il rejette comme arbitraires et subjectives.
Chapitre III : Des quatre sanctions ou sources de la peine et du plaisir (Of the Four Sanctions or Sources of Pain and Pleasure).
Bentham y développe sa célèbre classification des quatre sanctions :
- Sanction physique (physical sanction) : peines et plaisirs résultant directement des lois de la nature physique. Exemple : la maladie causée par l'imprudence alimentaire.
- Sanction politique ou législative (political or legal sanction) : peines et plaisirs résultant de l'application des lois humaines par les autorités publiques. Exemple : l'emprisonnement pour un délit.
- Sanction morale ou populaire (moral or popular sanction) : peines et plaisirs résultant de l'opinion publique et de l'estime sociale. Exemple : l'honneur ou la honte publique.
- Sanction religieuse (religious sanction) : peines et plaisirs anticipés résultant de la croyance en une rétribution divine. Exemple : la peur de l'enfer ou l'espérance du paradis.
Ces quatre sanctions sont les sources effectives des plaisirs et des peines qui motivent la conduite humaine. La législation rationnelle doit en tenir compte pour produire ses effets.
Chapitre IV : Comment mesurer la valeur d'un plaisir ou d'une peine (Value of a Lot of Pleasure or Pain, How to Be Measured).
Le chapitre développant le célèbre calcul du bonheur (felicific calculus ou hedonic calculus). Bentham y énumère les sept dimensions d'évaluation :
- Intensité (force de la sensation).
- Durée (longueur dans le temps).
- Certitude (probabilité de réalisation).
- Proximité (éloignement temporel).
- Fécondité (probabilité de produire d'autres sensations du même genre).
- Pureté (probabilité de ne pas produire de sensations du genre opposé).
- Étendue (nombre de personnes affectées).
Ces sept dimensions doivent être combinées dans un calcul utilitaire pour évaluer la valeur morale d'une action ou d'une loi. Cette méthode quantitative est l'une des prétentions les plus ambitieuses du projet benthamien.
Chapitre V : Des plaisirs et des peines en général (Pleasures and Pains, Their Kinds).
Bentham y propose une classification systématique des plaisirs et des peines selon leurs types (plaisirs des sens, de la richesse, de l'habileté, de l'amitié, de la bonne réputation, du pouvoir, de la piété, de la bienveillance, de la malveillance, de la mémoire, de l'imagination, de l'espérance, de l'association d'idées, du soulagement) et leurs contraires correspondants.
Chapitre VI : Des circonstances qui influencent la sensibilité (Circumstances Influencing Sensibility).
Bentham y développe les facteurs qui modifient la sensibilité des individus aux plaisirs et aux peines : santé, force, dureté du corps, infirmités corporelles, quantité et qualité des connaissances, force d'intelligence, fermeté d'esprit, équilibre des dispositions, sensibilité morale, sympathie, antipathie, état des sentiments religieux, des sentiments politiques, des sentiments moraux. Cette analyse est l'une des plus psychologiques de l'œuvre et l'une des plus modernes par sa prise en compte de la diversité des sensibilités humaines.
Chapitres VII-XI : Théorie de l'action humaine.
Bentham y développe sa théorie de l'action humaine, fondement de l'analyse pénale :
- Chapitre VII : Des actions humaines en général.
- Chapitre VIII : De l'intentionnalité (concept central pour évaluer la responsabilité).
- Chapitre IX : De la conscience (de l'acte par l'agent).
- Chapitre X : Des motifs (psychologie des motivations).
- Chapitre XI : Des dispositions humaines en général.
Chapitres XII-XVI : Théorie de la sanction pénale.
Bentham y développe sa théorie de la peine sur des bases utilitaristes :
- Chapitre XII : Des conséquences d'une action préjudiciable.
- Chapitre XIII : Des cas où la punition est inappropriée (quand la peine ne produit pas d'utilité : par exemple, peine inflictée à un innocent, peine excessive par rapport au bénéfice social attendu).
- Chapitre XIV : De la proportion entre punitions et délits (les peines doivent être proportionnées au délit selon un calcul utilitaire précis).
- Chapitre XV : Des propriétés à exiger d'un lot de punition (variabilité, équabilité, commensurabilité, caractéristiques, exemplarité, frugalité, etc.).
- Chapitre XVI : De la division des délits (classification systématique des délits selon leurs conséquences sociales).
Chapitre XVII : Des limites entre la jurisprudence privée et la philosophie morale.
Bentham y développe la distinction entre la morale privée (qui guide la conduite individuelle) et la législation publique (qui guide l'organisation collective). Ces deux domaines sont complémentaires mais distincts : la législation ne peut pas et ne doit pas tout réglementer, et certaines questions relèvent de la morale privée laissée à la responsabilité individuelle.
Thèses centrales
L'hédonisme psychologique. Thèse anthropologique fondatrice. « La nature a placé l'humanité sous la gouverne de deux maîtres souverains, la douleur et le plaisir. C'est à eux seuls qu'il appartient de nous indiquer ce que nous devons faire, comme de déterminer ce que nous ferons. » Cette proposition (qui ouvre le chapitre I et est l'une des phrases les plus célèbres de la philosophie morale anglo-saxonne) établit que tous les comportements humains sont motivés par la recherche du plaisir et l'évitement de la peine. C'est une observation empirique sur la nature humaine, qui sert ensuite de base aux prescriptions normatives utilitaristes. Cette thèse hédoniste sera contestée par les positions kantiennes (qui défendent la possibilité d'une motivation purement morale indépendante du plaisir), et nuancée par John Stuart Mill (qui distinguera entre plaisirs supérieurs et plaisirs inférieurs, ce qui complexifie l'hédonisme benthamien initial).
Le principe d'utilité comme fondement unique de la morale. Thèse normative centrale. Le principe d'utilité approuve ou désapprouve toute action selon sa tendance à augmenter ou diminuer le bonheur de la communauté affectée. Le bonheur étant entendu comme somme de plaisirs sur peines. La formule la plus condensée : « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre » (que Bentham reprend de Francis Hutcheson). Ce principe est selon Bentham le seul critère rationnel, objectif et mesurable d'évaluation morale et législative.
Le conséquentialisme moral. Thèse philosophique majeure. La valeur morale d'une action ne se mesure pas à l'intention de l'agent (position kantienne) ni à la nature de l'acte en soi (positions déontologiques classiques), mais aux conséquences réelles de l'action en termes de plaisir et de peine pour l'ensemble des êtres affectés. Ce conséquentialisme distingue radicalement Bentham des traditions éthiques antérieures (chrétienne, kantienne, aristotélicienne dans une certaine mesure) et fonde toute la tradition utilitariste ultérieure (Mill, Sidgwick, Singer, Parfit).
Le calcul du bonheur. Innovation méthodologique. Bentham propose une méthode quantitative précise pour évaluer la valeur d'un plaisir ou d'une peine selon sept dimensions : intensité, durée, certitude, proximité, fécondité, pureté, étendue. Cette méthode quantitative est l'une des prétentions les plus ambitieuses du projet benthamien : faire de la morale une science au sens fort, comparable aux sciences naturelles modernes. Cette ambition de mathématisation morale a été l'une des cibles principales des critiques ultérieures de l'utilitarisme.
La théorie des quatre sanctions. Analyse psycho-sociologique. Les quatre sanctions (physique, politique, morale, religieuse) sont les sources effectives des plaisirs et des peines qui motivent la conduite humaine. La législation rationnelle doit en tenir compte pour produire ses effets : il ne suffit pas de promulguer des lois, il faut comprendre les motivations réelles qui font que les individus obéissent ou désobéissent.
La réforme du droit pénal sur bases utilitaristes. Programme politique central. Les peines ne se justifient pas par la vengeance (rétribution traditionnelle), mais par leur utilité sociale : prévention de la récidive, dissuasion, réhabilitation, satisfaction des victimes. Les peines doivent être proportionnées au délit selon un calcul utilitaire précis, et éviter toute cruauté inutile qui n'apporterait aucune utilité sociale. Cette réforme pénale benthamienne influencera profondément les codes pénaux modernes européens et américains.
La critique du droit naturel. Position politique majeure. Bentham rejette les conceptions traditionnelles du droit naturel (Grotius, Pufendorf, Locke) et de la morale naturelle (sens moral écossais de Hutcheson et Shaftesbury, intuitionnisme moral) comme vagues, arbitraires et inutiles. Le principe d'utilité est selon lui le seul critère rationnel et objectif possible. Cette critique culmine dans la célèbre formule des Anarchical Fallacies (1796) : la Déclaration des droits française n'est que « non-sens sur échasses » (nonsense upon stilts). Cette critique influencera profondément le positivisme juridique ultérieur (John Austin, plus tard Kelsen et Hart).
La classification systématique des délits. Méthode taxonomique. Bentham propose une typologie originale qui distingue les délits privés (touchant principalement les individus), semi-publics (touchant des groupes ou parties de la communauté), publics (touchant l'État ou la communauté entière), et réflexes (touchant principalement l'auteur lui-même, comme l'ivrognerie). Cette classification influencera les codifications pénales modernes.
L'extension du calcul utilitaire aux animaux. Innovation morale précurseure. Dans une note célèbre du chapitre XVII (note 1), Bentham écrit : « La question n'est pas : peuvent-ils raisonner ? ni : peuvent-ils parler ? mais : peuvent-ils souffrir ? » (The question is not, Can they reason? nor, Can they talk? but, Can they suffer?). Cette proposition étend le calcul utilitaire aux animaux capables de souffrance, anticipant les positions modernes des droits des animaux (Peter Singer, La Libération animale, 1975). C'est l'une des intuitions les plus visionnaires de Bentham.
L'égalité du calcul utilitaire. Principe démocratique implicite. Dans le calcul utilitaire, chaque personne compte pour un, et personne pour plus d'un. Cette égalité dans la pondération du calcul utilitaire est l'une des sources philosophiques de la conception démocratique moderne. L'utilitarisme benthamien est démocratique au sens où il refuse les hiérarchies sociales traditionnelles qui donneraient plus de poids au plaisir des nobles ou des riches qu'à celui des roturiers ou des pauvres.
La distinction entre morale privée et législation publique. Position libérale modérée. La morale privée (qui guide la conduite individuelle) et la législation publique (qui guide l'organisation collective) sont complémentaires mais distinctes. La législation ne peut pas et ne doit pas tout réglementer : certaines questions relèvent de la responsabilité individuelle. Cette position libérale modérée distingue Bentham des positions autoritaires qui prétendraient réglementer tous les aspects de la vie.
Postérité et influence
Influence sur le mouvement des radicaux philosophiques britanniques. Bentham est le centre intellectuel du mouvement des « radicaux philosophiques » (Philosophical Radicals) qui se développe à Londres dans les années 1810-1830. James Mill (1773-1836), son disciple direct, applique l'utilitarisme à l'économie politique (Elements of Political Economy, 1821) et à l'éducation (méthode d'enseignement précoce qui formera son fils John Stuart Mill comme prodige philosophique). George Grote (1794-1871) applique l'utilitarisme à l'histoire ancienne (History of Greece, 12 volumes, 1846-1856) en réhabilitant la démocratie athénienne. Francis Place (1771-1854) organise politiquement le mouvement et milite pour les réformes électorales.
Influence sur John Stuart Mill. John Stuart Mill (1806-1873) est l'héritier le plus important et le plus original de Bentham. Formé dès l'enfance par son père James Mill comme utilitariste orthodoxe, John Stuart Mill prolonge et transforme l'utilitarisme benthamien dans une direction plus complexe :
- Distinction entre plaisirs supérieurs et plaisirs inférieurs (Utilitarianism, 1861) : tous les plaisirs ne se valent pas qualitativement, et les plaisirs intellectuels-spirituels supérieurs ont plus de valeur que les plaisirs physiques-simples.
- Intégration des libertés individuelles dans l'utilitarisme (On Liberty, 1859) : la liberté individuelle n'est pas opposée à l'utilité générale, elle en est l'une des conditions principales.
- Élargissement de l'utilitarisme au-delà du calcul mathématique strict vers une conception plus culturelle et éducative du bonheur.
Cette transformation millienne de l'utilitarisme est l'une des filiations philosophiques les plus fécondes du XIXᵉ siècle. Utilitarianism de Mill (1861) reste l'une des œuvres canoniques de la philosophie morale anglo-saxonne.
Influence sur le positivisme juridique. John Austin (1790-1859), élève direct de Bentham, devient le fondateur du positivisme juridique moderne avec ses Lectures on Jurisprudence (cours donné à l'Université de Londres dans les années 1820-1830, publié en 1832 sous le titre The Province of Jurisprudence Determined). Austin systématise la séparation benthamienne entre droit tel qu'il est et droit tel qu'il devrait être, séparation qui deviendra l'un des principes fondamentaux du positivisme juridique. La filiation Bentham-Austin-Kelsen-Hart structure tout le positivisme juridique du XIXᵉ et du XXᵉ siècle.
Influence sur Henry Sidgwick et l'utilitarisme académique. Henry Sidgwick (1838-1900), philosophe de Cambridge, prolonge l'utilitarisme dans ses Methods of Ethics (Les Méthodes de l'éthique, 1874), considéré comme l'un des grands livres de philosophie morale du XIXᵉ siècle. Sidgwick affine considérablement l'analyse utilitariste, particulièrement sur la question de la conciliation entre égoïsme rationnel et utilitarisme universel. Sa contribution est l'une des plus rigoureuses de la tradition utilitariste.
Influence sur Peter Singer et l'utilitarisme contemporain. Peter Singer (1946-), philosophe utilitariste australien-américain, prolonge directement la tradition benthamienne dans ses œuvres majeures : Animal Liberation (La Libération animale, 1975) qui développe l'intuition benthamienne sur la souffrance animale ; Practical Ethics (Questions d'éthique pratique, 1979) qui applique l'utilitarisme aux questions contemporaines (pauvreté mondiale, euthanasie, environnement). Singer est l'un des philosophes anglo-saxons les plus influents contemporains, et il revendique explicitement la filiation benthamienne.
Influence sur Derek Parfit. Derek Parfit (1942-2017), dans Reasons and Persons (Raisons et personnes, 1984) et On What Matters (3 volumes, 2011, 2017), prolonge et transforme l'utilitarisme dans une direction plus complexe. Parfit développe particulièrement les paradoxes de l'utilitarisme appliqué aux générations futures (le paradoxe de la non-identité, le problème de la conclusion répugnante), qui constituent l'un des développements les plus subtils de la tradition utilitariste contemporaine.
Influence sur l'économie du bien-être. L'utilitarisme benthamien fonde l'économie du bien-être (welfare economics) moderne. Alfred Marshall, Arthur Pigou (Wealth and Welfare, 1912 ; The Economics of Welfare, 1920), plus tard Paul Samuelson, Kenneth Arrow (Théorème d'impossibilité, 1951), Amartya Sen prolongent et critiquent la conception utilitariste du bien-être économique. Le débat sur la mesurabilité et la comparabilité interpersonnelle de l'utilité reste l'un des axes centraux de l'économie normative contemporaine.
Influence sur les théories contemporaines des animaux. L'intuition benthamienne sur la souffrance animale (« Can they suffer? ») est l'une des sources philosophiques majeures du mouvement contemporain pour les droits des animaux et du véganisme éthique. Peter Singer (Animal Liberation, 1975), Tom Regan (The Case for Animal Rights, 1983), Martha Nussbaum (Justice for Animals, 2023) prolongent dans diverses directions cette intuition benthamienne fondatrice.
Critiques principales de l'utilitarisme benthamien.
- Critique kantienne : pour la tradition kantienne et déontologique, l'utilitarisme réduit l'éthique à un calcul instrumental qui néglige la dignité intrinsèque de la personne humaine et les droits moraux fondamentaux qui ne peuvent pas être sacrifiés au nom de l'utilité collective. Cette critique reste centrale dans la philosophie morale contemporaine.
- Critique de la mesurabilité des plaisirs : le calcul utilitaire benthamien suppose qu'on peut mesurer quantitativement les plaisirs et les peines, et les comparer entre individus. Cette supposition est philosophiquement problématique : comment mesurer objectivement l'intensité d'un plaisir ? Comment comparer le plaisir d'A et celui de B ? Cette critique de la mesurabilité a été formulée par John Stuart Mill lui-même (distinction qualitative plaisirs supérieurs / inférieurs) et systématisée au XXᵉ siècle par l'économie ordinaliste (Pareto, plus tard Arrow).
- Critique de Bernard Williams : dans Moral Luck (1981, déjà documenté sur Philotopie) et Utilitarianism : For and Against (1973, avec J.J.C. Smart), Bernard Williams critique vigoureusement l'utilitarisme pour sa destruction de l'intégrité personnelle. L'utilitarisme exige de l'agent qu'il se conçoive comme simple véhicule de la maximisation du bonheur général, ce qui détruit ses engagements personnels constitutifs.
- Critique de la conclusion répugnante** (repugnant conclusion) : Derek Parfit montre dans Reasons and Persons (1984) que l'utilitarisme pousse à des conclusions moralement répugnantes lorsqu'on l'applique aux générations futures. Notamment : une population** très nombreuse avec une vie à peine au-dessus du seuil de souffrance serait moralement préférable à une population plus petite avec une vie excellente, ce qui paraît contre-intuitif.
- Critique du paternalisme utilitariste : l'utilitarisme peut justifier des interventions paternalistes (forcer les individus à agir pour leur propre bien) qui violent l'autonomie individuelle. Cette critique a été particulièrement développée par les libertariens (Robert Nozick, Anarchy, State, and Utopia, 1974).
- Critique foucaldienne : Michel Foucault, dans Surveiller et punir (1975), analyse le Panoptique de Bentham comme archétype du pouvoir disciplinaire moderne. La rationalité utilitariste benthamienne révèle ainsi une dimension disciplinaire et normalisatrice qui mérite la critique politique.
Lectures contemporaines. L'Introduction to the Principles of Morals and Legislation reste massivement étudiée :
- Dans les cours d'introduction à la philosophie morale anglo-saxonne (œuvre canonique).
- Dans les études sur l'utilitarisme classique et contemporain.
- Dans les études sur le positivisme juridique moderne.
- Dans les débats contemporains sur les droits des animaux, l'économie du bien-être, l'éthique appliquée.
- Dans les études historiques sur les Lumières britanniques tardives et le mouvement réformateur du XIXᵉ siècle.
Controverses et débats
Bentham philosophe ou législateur ? Question d'interprétation. Position majoritaire : Bentham est un législateur-philosophe dont l'œuvre articule philosophie morale et théorie du droit dans un projet réformateur intégré. Cette double vocation (philosophique et juridique) distingue Bentham de la philosophie morale plus purement spéculative.
L'hédonisme benthamien : réducteur ou réaliste ? Question philosophique majeure. Position critique (Kant, Mill dans certaines analyses) : l'hédonisme benthamien réduit la nature humaine à la seule recherche du plaisir, négligeant les motivations morales authentiques. Position défensive : Bentham ne prescrit pas l'hédonisme, il l'observe comme fait empirique sur la motivation humaine ; et même les motivations qui paraissent désintéressées peuvent être analysées en termes de plaisir-peine (sympathie comme plaisir associé au bien-être d'autrui). Le débat reste vif sur la validité de l'hédonisme psychologique benthamien.
Le calcul utilitaire : possible ou illusoire ? Question méthodologique. Position défensive : le calcul utilitaire est approximatif mais utile comme outil de réflexion morale et de législation rationnelle, même si une mesure exacte est impossible. Position critique : le calcul utilitaire est philosophiquement illusoire parce que les plaisirs sont qualitativement hétérogènes et incommensurables. Le débat reste l'un des axes centraux de la critique contemporaine de l'utilitarisme.
Bentham démocrate ou autoritaire ? Question politique. Position démocrate : Bentham est l'un des grands démocrates modernes par son égalitarisme dans le calcul utilitaire (« chacun compte pour un, personne pour plus d'un »), par son soutien au suffrage universel masculin, au scrutin secret, à l'éducation publique laïque. Position critique (Foucault notamment) : le Panoptique révèle une dimension disciplinaire et autoritaire de la rationalité benthamienne, qui se manifeste aussi dans certains aspects de la législation pénale benthamienne.
Bentham et la Révolution française. Question d'interprétation politique. Bentham, initialement enthousiaste de la Révolution, devient progressivement critique de ses excès (Terreur) et critique l'idéologie des droits de l'homme dans Anarchical Fallacies (1796). Cette position ambivalente témoigne de la complexité de la pensée politique benthamienne, à la fois radicalement réformatrice et fermement anti-révolutionnaire au sens jacobin.
Citations clés
« La nature a placé l'humanité sous la gouverne de deux maîtres souverains, la douleur et le plaisir. C'est à eux seuls qu'il appartient de nous indiquer ce que nous devons faire, comme de déterminer ce que nous ferons. »
-- An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, chapitre I, paraphrase de l'ouverture canonique
« Le principe d'utilité approuve ou désapprouve toute action quelconque, suivant la tendance qu'elle paraît avoir d'augmenter ou de diminuer le bonheur de la partie dont l'intérêt est en question. »
-- An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, chapitre I, paraphrase de la définition du principe d'utilité
« La question n'est pas : peuvent-ils raisonner ? ni : peuvent-ils parler ? mais : peuvent-ils souffrir ? »
-- An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, chapitre XVII note 1, paraphrase de l'extension du calcul utilitaire aux animaux
« Le calcul du bonheur doit prendre en compte sept dimensions : intensité, durée, certitude, proximité, fécondité, pureté, étendue. Ces sept dimensions combinées permettent d'évaluer rationnellement la valeur morale d'une action ou d'une loi. »
-- An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, chapitre IV, paraphrase du felicific calculus
« Les peines ne se justifient pas par la vengeance mais par leur utilité sociale : prévention de la récidive, dissuasion d'autres délinquants, réhabilitation du criminel. Toute peine qui n'apporte aucune utilité de ce type est cruauté inutile. »
-- An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, chapitres XIII-XIV, paraphrase de la théorie utilitariste de la peine
« Dans le calcul utilitaire, chaque personne compte pour un, et personne pour plus d'un. »
-- Formule attribuée à Bentham par John Stuart Mill (Utilitarianism, 1861), exprimant le principe égalitaire du calcul utilitaire benthamien
Pour aller plus loin
- Jeremy Bentham, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, édition critique de J.H. Burns et H.L.A. Hart, Athlone Press, 1970 ; rééditions Oxford University Press 1996 (Collected Works of Jeremy Bentham). Édition critique anglaise de référence.
- Jeremy Bentham, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, édition disponible chez Dover Publications et Penguin Classics, plusieurs éditions accessibles.
- Jeremy Bentham, Le Bonheur du plus grand nombre, traduction française d'extraits par Jean-Pierre Cléro, Mille et une nuits, 2002. Anthologie française accessible.
- Étienne Dumont (éd.), Traités de législation civile et pénale, par Jérémie Bentham, Bossange, Masson et Besson, Paris, 3 volumes, 1802 ; rééditions. Paraphrase française historique de Bentham, sur laquelle le XIXᵉ siècle français a lu Bentham.
- Jeremy Bentham, The Collected Works of Jeremy Bentham, Athlone Press puis Oxford University Press, sous la direction de F. Rosen, J.H. Burns et Philip Schofield depuis 1968. Édition critique complète en cours.
- Jeremy Bentham, Panoptique, traduction française, Mille et une nuits, 2002 (original 1787). Œuvre complémentaire célèbre.
- John Stuart Mill, L'Utilitarisme, traduction française, Champs Flammarion, plusieurs éditions (original Utilitarianism, 1861). Œuvre prolongeant et transformant Bentham.
- John Stuart Mill, De la liberté, traduction française, Folio Essais, plusieurs éditions (original On Liberty, 1859). Œuvre prolongeant Bentham dans une direction libérale.
- Henry Sidgwick, The Methods of Ethics, Macmillan, 1874 ; 7ᵉ édition 1907 ; rééditions Hackett. Œuvre majeure de la tradition utilitariste académique.
- Peter Singer, La Libération animale, traduction française, Payot, 2012 (original Animal Liberation, 1975 ; édition révisée 2009). Œuvre majeure prolongeant l'intuition benthamienne sur les animaux.
- Peter Singer, Questions d'éthique pratique, traduction française, Bayard, 1997 (original Practical Ethics, 1979 ; éditions révisées). Pour l'utilitarisme contemporain.
- Derek Parfit, Raisons et personnes, traduction française, à paraître (long délai de traduction française du Reasons and Persons de 1984). Œuvre majeure de la tradition utilitariste contemporaine.
- Jean-Pierre Cléro, Bentham, philosophe de l'utilité, Ellipses, 2006. Étude française accessible.
- Jean-Pierre Cléro, Bentham, Belin, coll. « Voix philosophiques », 2007. Autre étude française accessible.
- Christian Laval, Jeremy Bentham, les artifices du capitalisme, PUF, 2003. Étude française sur les ambivalences politiques du benthamisme.
- Philip Schofield, Bentham : A Guide for the Perplexed, Continuum, 2009. Introduction anglo-saxonne contemporaine de référence.
- H.L.A. Hart, Essays on Bentham : Jurisprudence and Political Theory, Oxford University Press, 1982. Études anglo-saxonnes majeures par le grand juriste utilitariste contemporain.
- David Lyons, In the Interest of the Governed : A Study in Bentham's Philosophy of Utility and Law, Oxford University Press, 1973 ; nouvelle édition 1991. Étude anglo-saxonne contemporaine de référence.
- Michel Foucault, Surveiller et punir : naissance de la prison, Gallimard, 1975. Pour la critique foucaldienne du Panoptique benthamien.
Sources
- « Jeremy Bentham », Wikipédia (versions française et anglaise), consulté le 07/06/2026.
- « An Introduction to the Principles of Morals and Legislation », Wikipédia (version anglaise), consulté le 07/06/2026.
- Notice « Jeremy Bentham » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par James E. Crimmins, plato.stanford.edu, consulté le 07/06/2026.
- Notice « The History of Utilitarianism » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par Julia Driver, plato.stanford.edu, consulté le 07/06/2026.
- Site du Bentham Project, University College London, ucl.ac.uk/bentham-project, consulté le 07/06/2026.
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role: auteur description: | Bentham rédige l'œuvre dans les années 1770, l'achève vers 1780 et la fait imprimer cette même année à Londres chez T. Payne and Son. Il a alors 32 ans. Mais il n'est pas satisfait du texte et en retarde la distribution pendant neuf ans, finalement distribué en 1789 avec une nouvelle page de titre et une préface datée d'avril 1789, l'année même de la Révolution française. L'œuvre est conçue comme introduction à un projet plus vaste de code pénal complet. Bentham consacrera toute sa vie à ce projet réformateur, sans le mener à terme dans sa forme initialement projetée. Il deviendra le centre intellectuel du mouvement des radicaux philosophiques britanniques au début du XIXᵉ siècle, fondera l'University College London en 1826, et mourra à 84 ans en 1832. Son corps embaumé est encore conservé à l'University College London sous forme d'« Auto-Icon » selon ses propres dispositions testamentaires.
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role: interlocuteur description: | David Hume est l'un des inspirateurs majeurs de Bentham. Le Traité de la nature humaine (1739) et l'Enquête sur les principes de la morale (1751) de Hume développent une psychologie morale empiriste, une critique de la raison morale absolue, et une conception de l'utilité comme fondement de la morale qui préfigure directement l'utilitarisme benthamien. Bentham reconnaît explicitement sa dette envers Hume. La filiation Hume-Bentham est l'une des plus structurantes de la tradition philosophique anglo-saxonne moderne.
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role: interlocuteur description: | John Locke est un autre inspirateur de Bentham, particulièrement par son empirisme épistémologique (Essai sur l'entendement humain, 1690) qui fonde la possibilité d'une science de la nature humaine, et par sa philosophie politique fondée sur les droits naturels (Deux Traités du gouvernement, 1689). Bentham hérite partiellement de Locke (empirisme, théorie de la propriété) mais le critique radicalement sur les droits naturels qu'il rejette comme fiction philosophique. La rupture Bentham-Locke sur le droit naturel est l'un des moments fondateurs de la philosophie morale moderne.
- slug: adam-smith
role: interlocuteur description: | Adam Smith, principal représentant des Lumières écossaises avec Hume, est un autre inspirateur de Bentham. La Théorie des sentiments moraux (1759) développe une analyse de la sympathie comme fondement moral, et les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) fondent l'économie politique moderne sur des bases empiriques. Bentham hérite partiellement de Smith (empirisme moral, économie libérale) tout en s'en distinguant par son projet réformateur plus radical et plus systématiquement utilitariste.
- slug: francis-bacon
role: interlocuteur description: | Francis Bacon est l'inspirateur méthodologique lointain de Bentham par son projet d'une science empirique réformatrice (Novum Organum, 1620). La conception benthamienne d'une science morale et législative fondée sur l'observation des faits humains et orientée vers la réforme pratique prolonge dans une direction politique le projet baconien général d'une science au service de l'humanité.
- slug: mill
role: heritier description: | John Stuart Mill est l'héritier le plus important et le plus original de Bentham. Formé dès l'enfance par son père James Mill comme utilitariste orthodoxe, John Stuart Mill prolonge et transforme l'utilitarisme benthamien dans Utilitarianism (1861) : distinction entre plaisirs supérieurs et plaisirs inférieurs, intégration des libertés individuelles dans l'utilitarisme (On Liberty, 1859), élargissement de l'utilitarisme vers une conception plus culturelle et éducative du bonheur. Cette transformation millienne de l'utilitarisme est l'une des filiations philosophiques les plus fécondes du XIXᵉ siècle.
- slug: singer
role: heritier description: | Peter Singer prolonge directement la tradition benthamienne dans ses œuvres majeures : Animal Liberation (La Libération animale, 1975) qui développe l'intuition benthamienne sur la souffrance animale ; Practical Ethics (Questions d'éthique pratique, 1979) qui applique l'utilitarisme aux questions contemporaines (pauvreté mondiale, euthanasie, environnement). Singer est l'un des philosophes anglo-saxons les plus influents contemporains, et il revendique explicitement la filiation benthamienne dans toutes ses œuvres.
- slug: parfit
role: heritier description: | Derek Parfit prolonge et transforme l'utilitarisme dans Reasons and Persons (1984) et On What Matters (3 volumes 2011-2017). Parfit développe particulièrement les paradoxes de l'utilitarisme appliqué aux générations futures (le paradoxe de la non-identité, le problème de la conclusion répugnante), qui constituent l'un des développements les plus subtils de la tradition utilitariste contemporaine. La filiation Bentham-Parfit montre la vitalité durable de l'utilitarisme dans la philosophie analytique anglo-saxonne contemporaine.
- slug: bernard-williams
role: heritier description: | Bernard Williams est l'un des principaux critiques contemporains de l'utilitarisme dans la tradition philosophique anglo-saxonne. Dans Utilitarianism : For and Against (1973, débat avec J.J.C. Smart) et Moral Luck (1981), Williams développe une critique systématique de l'utilitarisme conséquentialiste pour sa destruction de l'intégrité personnelle. L'utilitarisme exige de l'agent qu'il se conçoive comme simple véhicule de la maximisation du bonheur général, ce qui détruit ses engagements personnels constitutifs. Cette critique williamsienne est l'une des plus importantes de l'utilitarisme depuis le XXᵉ siècle.
- slug: nussbaum
role: heritier description: | Martha Nussbaum développe parallèlement à Amartya Sen l'approche par les capabilités (capabilities approach) comme alternative philosophique à l'utilitarisme benthamien classique. Pour Nussbaum, le bien-être humain ne se réduit pas au plaisir-peine benthamien : il doit être pensé en termes de capacités humaines plurielles (santé, intégrité corporelle, sens et imagination, émotions, raison pratique, affiliation, autres espèces, jeu, contrôle sur son environnement). Cette critique nussbaumienne de l'utilitarisme est l'une des plus structurantes de la philosophie politique contemporaine.
- slug: austin
role: heritier description: | John Austin (1790-1859), élève direct de Bentham, devient le fondateur du positivisme juridique moderne avec ses Lectures on Jurisprudence (cours donné à l'Université de Londres dans les années 1820-1830, publié en 1832 sous le titre The Province of Jurisprudence Determined). Austin systématise la séparation benthamienne entre droit tel qu'il est et droit tel qu'il devrait être, séparation qui deviendra l'un des principes fondamentaux du positivisme juridique. La filiation Bentham-Austin-Kelsen-Hart structure tout le positivisme juridique du XIXᵉ et du XXᵉ siècle.
- slug: foucault
role: heritier description: | Michel Foucault, dans Surveiller et punir : naissance de la prison (1975), analyse le Panoptique de Bentham comme archétype du pouvoir disciplinaire moderne. La rationalité utilitariste benthamienne révèle ainsi une dimension disciplinaire et normalisatrice qui mérite la critique politique. Cette filiation critique Bentham-Foucault est l'une des plus surprenantes mais des plus structurantes de la philosophie politique contemporaine, qui montre comment l'utilitarisme réformateur des Lumières peut nourrir des analyses critiques du pouvoir. courants_associes:
- slug: utilitarisme
type_lien: oeuvre-fondatrice description: | An Introduction to the Principles of Morals and Legislation est l'œuvre fondatrice de l'utilitarisme moderne au sens strict. Bentham y formule pour la première fois de manière systématique et rigoureuse les principes fondamentaux de l'utilitarisme : hédonisme psychologique, principe d'utilité comme critère moral unique, conséquentialisme, calcul du bonheur quantifié, égalité dans la pondération du calcul. Tous les développements ultérieurs de la tradition utilitariste (John Stuart Mill, Henry Sidgwick, G.E. Moore dans certaines analyses, R.M. Hare, Peter Singer, Derek Parfit, J.J.C. Smart, Shelly Kagan, Brad Hooker) se réfèrent directement ou indirectement à cette œuvre fondatrice. L'utilitarisme reste l'une des principales traditions philosophiques anglo-saxonnes contemporaines, particulièrement dans le domaine de l'éthique appliquée (bioéthique, éthique animale, éthique environnementale).
- slug: empirisme
type_lien: oeuvre-importante description: | L'œuvre de Bentham s'inscrit dans la grande tradition de l'empirisme britannique inaugurée par Locke (Essai sur l'entendement humain, 1690), prolongée par Berkeley, Hume, et plus tard Mill. L'hédonisme psychologique benthamien et le projet d'une science empirique de la morale et de la législation prolongent l'empirisme dans le domaine éthique-politique. Bentham hérite particulièrement de Hume (psychologie morale empiriste, critique du droit naturel rationaliste) mais radicalise sa position dans une direction utilitariste plus systématique. La filiation Hume-Bentham est l'une des plus structurantes de la philosophie morale britannique moderne. ```