Francisco de Vitoria

vers 1483 - 12 août 1546 🇪🇸 espagnole 15 min de lecture

Théologien dominicain espagnol, Francisco de Vitoria enseigne la théologie à Salamanque au XVIe siècle. Ses leçons sur les Indiens et sur la guerre comptent parmi les sources de la réflexion moderne sur le droit international.

Biographie

Francisco de Vitoria naît vers 1483, très probablement à Burgos, en Castille. L'année exacte reste discutée : les documents manquent et plusieurs historiens proposent une date légèrement plus tardive, autour de 1486 ou 1492. Le lieu lui-même a fait débat, car son nom renvoie à la ville de Vitoria, en Álava, dont sa famille était originaire. Burgos, où son père exerce des fonctions municipales, est alors l'un des grands carrefours marchands du royaume, en lien direct avec les Flandres.

Formation

Vers 1505, l'adolescent entre au couvent dominicain Saint-Paul de Burgos. L'ordre des Prêcheurs l'envoie ensuite à Paris, où il demeure une quinzaine d'années, au collège Saint-Jacques. Il y suit l'enseignement des arts puis de la théologie à un moment charnière : son maître Pierre Crockaert, venu du nominalisme, avait réorienté le cours de théologie vers la Somme de Thomas d'Aquin. Vitoria participe à ce travail éditorial et collabore en 1512 à une édition parisienne de la deuxième partie de la Somme. Il côtoie aussi l'humanisme érasmien sans y adhérer, et il acquiert dans ce milieu international une connaissance précise des querelles qui agitent l'Europe.

Le professeur de Salamanque

De retour en Espagne en 1523, il enseigne d'abord au collège Saint-Grégoire de Valladolid. En 1526, il remporte au concours la chaire de prime de théologie de l'université de Salamanque, la plus prestigieuse de la péninsule. Il l'occupera vingt ans, jusqu'à sa mort.

Son enseignement transforme la faculté. Il dicte lentement, pour que les étudiants puissent écrire, impose la Somme comme texte de base et consacre chaque fin d'année universitaire à une leçon solennelle, la relectio, où il traite librement une question d'actualité. C'est dans ce cadre qu'il aborde le pouvoir civil, le pouvoir de l'Église, l'homicide, le mariage, puis, en 1538 et 1539, les deux questions qui l'ont rendu célèbre : le statut des Indiens d'Amérique et le droit de la guerre.

Vitoria n'a rien publié. Tout ce que nous lisons de lui provient de cahiers d'étudiants et de ses propres notes, rassemblés après sa mort. Cette situation n'est pas un accident : il se considérait comme un professeur et un conseiller, non comme un auteur.

Le conseiller

Sa réputation lui vaut d'être consulté par la couronne. Charles Quint le sollicite sur des cas de conscience politiques, dont la légitimité des titres espagnols aux Indes, et le gouvernement attend de Salamanque des avis qui engagent la morale publique. Vitoria y répond avec une indépendance qui lui a été reprochée de son vivant : il écrit que les nouvelles du Pérou lui glacent le sang et refuse de couvrir théologiquement ce qu'il juge être du pillage.

Il meurt à Salamanque le 12 août 1546, quatre ans avant la fameuse controverse de Valladolid, qui prolongera sans lui le débat qu'il avait ouvert.

Pensée principale

La pensée de Vitoria naît d'une question très concrète posée à un théologien : de quel droit la couronne de Castille occupe-t-elle les terres découvertes au-delà de l'Atlantique ? Pour y répondre, il reprend l'outillage de la loi naturelle hérité de Thomas d'Aquin et le soumet à une situation qu'aucun texte médiéval n'avait prévue.

Les Indiens sont propriétaires de leurs terres

Le premier geste consiste à examiner, puis à écarter un à un, les titres habituellement avancés. L'empereur n'est pas seigneur du monde entier. Le pape ne détient pas de pouvoir temporel universel et ne peut donc donner ce qu'il ne possède pas. La découverte ne fonde rien, puisque les terres n'étaient pas vacantes. Le refus de se convertir, l'ignorance de l'Évangile, les péchés contre nature ne constituent pas davantage des titres : nul ne peut être puni pour une loi qu'il n'a pas reçue.

Reste la question décisive, celle de la capacité juridique. Vitoria soutient que les habitants de l'Amérique étaient avant l'arrivée des Espagnols de véritables maîtres de leurs biens, publiquement et privément. Ils ont des cités, des magistrats, des échanges, des mariages, une religion : autant de signes qu'ils usent de leur raison. Le fondement du dominium, de la propriété et du pouvoir légitime, n'est ni la foi ni le degré de civilisation, mais la nature rationnelle. Cette thèse, en apparence technique, retire à la conquête sa justification la plus commode.

Un droit commun au monde entier

Si les peuples sont égaux en droit, ils doivent entretenir leurs relations sous une règle commune. Vitoria appelle ce droit le ius gentium, le droit des gens, et le décrit comme ce que la raison a établi entre toutes les nations. Il va plus loin : le monde entier forme d'une certaine manière une communauté politique, un totus orbis, qui possède l'autorité de donner des lois justes et convenables à tous. On comprend que le XXe siècle ait lu là une préfiguration de l'idée de communauté internationale, même si Vitoria raisonne en théologien et non en juriste de l'État.

De cette communauté il tire des titres légitimes, et c'est le point le plus contesté de son œuvre. Les hommes ont le droit de circuler, de commercer, de communiquer pacifiquement entre eux : c'est le ius communicationis. Empêcher ce droit serait une injustice, et une injustice ouvre la voie à une réaction armée. Vitoria admet aussi la défense des innocents contre les sacrifices humains et la liberté de prêcher l'Évangile, sans contrainte de conversion.

La guerre comme instance de justice

Sa doctrine de la guerre juste resserre considérablement les conditions admises. Une seule cause juste existe : une injustice grave reçue. La différence de religion, l'extension de l'empire, la gloire ou l'intérêt du prince n'en sont pas. Encore faut-il que l'autorité soit légitime, l'intention droite et les moyens proportionnés : une guerre juste dans son principe devient injuste si le mal qu'elle produit excède le bien qu'elle répare.

Vitoria ajoute deux considérations qui tranchent avec son époque. Le soldat doit examiner la justice de la cause et refuser de servir une guerre manifestement injuste. Et l'ignorance invincible peut rendre les deux camps subjectivement innocents, ce qui interdit de traiter l'adversaire comme un criminel. La guerre n'est pas un duel entre le bien et le mal, mais un recours imparfait, à manier avec une crainte extrême.

Une méthode plus qu'un système

Il n'y a pas de traité de Vitoria, et cette absence est instructive. Sa pensée procède par cas, examine les opinions reçues, distingue les titres, pèse les probabilités. Elle vaut moins par un corps de doctrine achevé que par ce déplacement : la théologie morale s'y mesure à des faits nouveaux, et accepte de conclure contre les intérêts du pouvoir qui l'interroge.

Œuvres majeures

Vitoria n'a publié aucun livre. Les textes qui portent son nom sont des reconstitutions : notes prises par ses étudiants, cahiers de cours, parfois ses propres brouillons. Il faut donc les lire en gardant en tête qu'ils restituent une parole, avec les incertitudes que cela suppose.

Relectiones theologicae

Le recueil de ses leçons solennelles, publié à Lyon en 1557, onze ans après sa mort. Chaque relectio clôt une année d'enseignement et traite une question débattue : le pouvoir civil, le pouvoir de l'Église, le pouvoir du pape et du concile, l'homicide, le mariage, la magie, la tempérance. C'est le seul ensemble qui approche de ce qu'on pourrait appeler l'œuvre de Vitoria, et c'est par lui que l'Europe savante l'a connu.

De indis

Leçon prononcée en janvier 1539. Vitoria y examine successivement les titres qui ne justifient pas la domination espagnole aux Indes, puis ceux qui pourraient la justifier. La première partie ruine la donation pontificale, le droit de découverte et l'argument de l'infidélité. La seconde introduit le droit de communication et de commerce entre les peuples, la protection des innocents et la liberté de prédication. Le texte est bref, serré, et sa postérité tient à cette double démarche.

De iure belli

Leçon de juin 1539, qui prolonge la précédente. Elle pose quatre questions : les chrétiens peuvent-ils faire la guerre, qui en détient l'autorité, quelle en est la cause juste, ce qui est permis contre l'ennemi. Vitoria y réduit la cause juste à l'injustice reçue, exige la proportionnalité et discute le sort des non-combattants. C'est le texte le plus cité par les théoriciens ultérieurs de la guerre juste.

De potestate civili

Première relectio, donnée en 1528. Elle examine l'origine et les limites du pouvoir politique. La communauté tient son autorité de la nature elle-même, non d'une concession du prince ni d'une autorité spirituelle, et elle la confie à des gouvernants qu'elle peut obliger à répondre de leur usage. Cette leçon fournit la base sur laquelle les textes de 1539 pourront discuter d'un pouvoir indien légitime.

Le commentaire de la Somme

L'essentiel de son activité réelle consiste à commenter année après année Thomas d'Aquin devant ses étudiants. Ces cours, conservés par des cahiers et édités tardivement, montrent comment les questions nouvelles - la monnaie, le commerce, la conquête, le prêt à intérêt - entrent dans le cadre scolastique et le déforment de l'intérieur.

Postérité et influence

L'école de Salamanque

La postérité immédiate de Vitoria est une école. Ses étudiants et successeurs - Domingo de Soto, Melchor Cano, Diego de Covarrubias, puis Luis de Molina et Francisco Suárez - prolongent pendant un siècle la même manière de faire : partir d'un cas, mobiliser la loi naturelle, conclure même contre l'usage établi. Cet ensemble, qu'on appelle l'école de Salamanque, a traité du juste prix, de la monnaie, de l'esclavage, du prêt à intérêt et de la souveraineté. Des historiens de l'économie y ont vu l'un des premiers lieux où se pensent la valeur et le marché, ce qui dépasse largement le propos initial de Vitoria.

Le droit des gens

C'est par Suárez et par les recueils de controverses que ses thèses circulent en Europe du Nord. Hugo Grotius le cite, discute ses titres et reprend son vocabulaire tout en déplaçant la question du terrain théologique vers celui du droit. La filiation est réelle, mais elle est de problème plus que de doctrine : Vitoria cherchait ce qu'un chrétien peut faire sans pécher, Grotius ce que les États peuvent s'opposer entre eux.

Au début du XXe siècle, le juriste américain James Brown Scott a soutenu que Vitoria, et non Grotius, méritait le titre de fondateur du droit international. Cette thèse, portée par un projet politique - donner à la Société des Nations une généalogie ancienne - a durablement installé Vitoria dans les manuels. Elle a aussi suscité la réaction inverse, qui lui refuse ce statut au motif qu'il ne raisonne jamais à partir de l'État souverain.

Lectures contemporaines

Le personnage est aujourd'hui réinvesti dans deux directions opposées, et c'est le signe de sa fécondité. Les uns y lisent une première formulation de l'égale dignité des peuples et de limites morales opposables à la puissance : la thèse selon laquelle les Indiens étaient de véritables propriétaires anticipe l'idée de droits inviolables indépendants de l'appartenance religieuse. Les autres soulignent que le droit de communication, en faisant de tout obstacle au commerce une injustice, fournit un titre d'intervention commode, et voient dans l'épisode l'acte de naissance d'un droit international d'emblée inégalitaire.

En Espagne et en Amérique latine, son nom sert de référence dans les débats sur la colonisation et sur la responsabilité des États. En philosophie politique, ses leçons de 1539 figurent régulièrement dans les discussions sur l'intervention humanitaire, où l'argument de la défense des innocents est repris avec les mêmes difficultés qu'au XVIe siècle.

Controverses et débats

Fondateur du droit international ?

Le titre lui est attribué depuis un siècle, et il est contesté depuis presque aussi longtemps. Ceux qui le défendent soulignent qu'il pense une communauté de tous les peuples soumise à une règle commune, avant que l'État souverain ne devienne l'unité de référence. Ceux qui le refusent répondent qu'un théologien discutant des cas de conscience ne fonde pas une discipline juridique, et que l'attribution doit davantage aux besoins du XXe siècle qu'à une lecture attentive des textes. Le débat porte autant sur ce qu'on appelle droit international que sur Vitoria lui-même.

Le droit de communication, protection ou prétexte ?

C'est la controverse la plus vive. Après avoir démoli les titres de la conquête, Vitoria en reconnaît d'autres, dont le droit des peuples à circuler, commercer et prêcher. Des historiens du droit, parmi lesquels Antony Anghie, soutiennent que ce titre rend finalement licite ce que la première partie du texte avait interdit : il suffit que les habitants s'opposent aux nouveaux venus pour que l'injustice change de camp et que la guerre devienne juste. D'autres lecteurs objectent que Vitoria assortit ces titres de conditions si étroites qu'elles condamnent en pratique la conquête réelle, et rappellent la sévérité de ses jugements sur ce qui se passait au Pérou. Le texte autorise les deux lectures, ce qui est précisément le problème.

Une œuvre qui n'est pas de lui

Une difficulté moins discutée touche à l'établissement des textes. Les relectiones nous parviennent par des cahiers d'étudiants et des copies tardives, de qualité inégale. Les éditions critiques du XXe siècle ont corrigé des passages longtemps cités, et certaines formules célèbres sont plus sûres que d'autres. Prudence donc avec les citations isolées : elles circulent souvent dans une version plus nette que l'original.

Vitoria et Las Casas

On l'associe volontiers à Bartolomé de Las Casas, dominicain comme lui et adversaire déclaré de la conquête. Les deux hommes partagent des convictions, mais ni le registre ni la stratégie. Las Casas écrit, voyage, dénonce et plaide ; Vitoria enseigne et qualifie juridiquement. Faire de l'un le théoricien de l'autre simplifie deux trajectoires distinctes, et les historiens invitent à ne pas confondre la défense militante des Indiens avec l'examen scolastique de la légitimité des titres.

Pour aller plus loin

Commencer par les textes

Leçons sur les Indiens et sur le droit de guerre, introduction et traduction de Maurice Barbier, Genève, Droz, 1966. C'est l'entrée française de référence : les deux relectiones de 1539 y sont traduites et présentées ensemble, avec l'appareil de notes nécessaire pour suivre les distinctions scolastiques. Les textes sont courts, et il est plus instructif de les lire que d'en lire des résumés.

Les autres relectiones, notamment De potestate civili, sont accessibles en espagnol et en latin dans les éditions critiques espagnoles. Les traductions françaises de l'ensemble du corpus restent partielles.

Pour situer l'école de Salamanque

Anthony Pagden, The Fall of Natural Man, qui replace la discussion sur la capacité juridique des Indiens dans l'histoire de l'anthropologie européenne. L'ouvrage est en anglais mais reste le plus clair sur l'enjeu : comment une tradition aristotélicienne a dû statuer sur des sociétés qu'elle n'avait pas prévues.

Pour le versant économique et juridique de l'école, les travaux espagnols de Luciano Pereña et les éditions de la Biblioteca de Autores Cristianos donnent accès aux sources, mais supposent la langue.

Pour entrer dans la controverse

Antony Anghie, Imperialism, Sovereignty and the Making of International Law, défend la lecture critique : le droit international se serait constitué dans la rencontre coloniale et en porterait la marque. Lecture utile même si l'on n'adhère pas à la thèse, parce qu'elle oblige à relire la seconde partie du De indis.

Carl Schmitt consacre à Vitoria des pages discutées dans Le Nomos de la Terre, où il voit dans la scolastique espagnole le dernier moment d'un ordre spatial chrétien. À lire en connaissant la position politique de l'auteur.

Pour prolonger

Sur la guerre juste, la discussion contemporaine la plus accessible passe par Michael Walzer et par les débats sur l'intervention armée, où les critères posés en 1539 - autorité légitime, cause juste, proportionnalité - reviennent presque inchangés. Comparer les deux époques est un bon exercice pour mesurer ce que Vitoria a transmis et ce qu'il n'a pas pu prévoir.

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