Hypatie d'Alexandrie

entre 350 et 370 environ - mars 415 grecque d'Égypte (Empire romain) 15 min de lecture

Difficulté : 3/5

Mathématicienne, astronome et maîtresse de philosophie à Alexandrie, Hypatie n'a laissé aucun écrit philosophique et doit sa célébrité autant à son enseignement qu'à la violence de sa mort, en mars 415.

Biographie

Une date de naissance que nul ne connaît

Hypatie naît à Alexandrie, mais vous ne trouverez pas deux ouvrages d'accord sur l'année. Les propositions se répartissent entre 350 et 370 environ, et chaque camp s'appuie sur un indice fragile : ceux qui préfèrent 370 invoquent la beauté dont parle Damascius, ceux qui préfèrent 350 s'appuient sur le chroniqueur Jean Malalas, qui la dit âgée au moment de sa mort. D'autres chercheurs, comme Robert Penella, estiment que les éléments disponibles ne permettent pas de trancher. Mieux vaut le dire franchement : nous ne savons pas.

La fille de Théon

Son père est Théon d'Alexandrie, mathématicien et astronome connu pour ses éditions commentées d'Euclide et de Ptolémée, et qui dirigeait une école réputée. De sa mère, rien n'est connu. Cette filiation détermine sa formation : Hypatie est formée aux mathématiques et à l'astronomie dans un milieu savant, et son travail prolongera d'abord celui de son père. Il faut souligner ce que cela représente : non pas une exception miraculeuse, mais une transmission familiale, qui était alors une voie d'accès reconnue au savoir pour une femme.

Le professeur

À l'âge adulte, Hypatie enseigne à Alexandrie la philosophie, les mathématiques et l'astronomie. Damascius rapporte qu'elle commentait Platon et Aristote et qu'elle attirait des auditeurs venus de loin. Sa position dans la cité est publique et reconnue : elle conseille des notables, entretient des relations avec les autorités civiles, et selon la tradition s'était vouée au célibat. Tous ses élèves connus sont chrétiens, le plus notable étant Synésios de Cyrène, devenu évêque de Ptolémaïs, dont sept lettres adressées à son ancienne maîtresse nous sont parvenues et constituent notre meilleure source sur son activité réelle.

Mars 415

Alexandrie est alors travaillée par un conflit entre le préfet romain Oreste, qui était l'ami et l'allié politique d'Hypatie, et l'évêque Cyrille. Une rumeur circule : Hypatie empêcherait toute réconciliation entre les deux hommes. En mars 415, pendant le Carême, une foule conduite par un lecteur nommé Pierre l'arrache de sa voiture, la traîne dans un ancien temple devenu église, le Césaréum, la tue à coups de tessons puis démembre et brûle son corps.

Socrate le Scolastique, auteur chrétien contemporain, rapporte les faits, condamne le meurtre et l'explique par la jalousie politique. Damascius, un demi-siècle plus tard, accuse directement Cyrille, jaloux de sa science. La responsabilité de l'évêque a été largement soupçonnée dès l'Antiquité sans qu'aucune preuve l'établisse. Un édit impérial de 416 restreignit les pouvoirs des parabalani, ces clercs que l'on soupçonnait d'avoir participé à l'affaire : c'est l'indice le plus tangible d'une réaction des autorités.

Pensée principale

Une difficulté qu'il faut nommer d'abord

Présenter la pensée d'Hypatie suppose de reconnaître un fait désagréable : aucun écrit philosophique d'elle ne nous est parvenu, et rien n'indique qu'elle en ait composé. Nous disposons de témoignages sur son enseignement, de traces de son travail mathématique, et de rien qui ressemble à une doctrine exposée. Tout ce qui suit est donc une reconstitution prudente, et vous devez vous méfier de toute présentation qui attribuerait à Hypatie des thèses précises, qu'il s'agisse d'un rationalisme avant l'heure ou d'une mystique.

Le néoplatonisme qu'elle enseignait

Ce que l'on peut établir tient en quelques traits. Elle enseignait dans la tradition issue de Plotin, c'est-à-dire une philosophie organisée autour du commentaire de Platon et d'Aristote, orientée vers la connaissance de l'intelligible et la purification de l'âme. Damascius précise qu'elle se tenait à l'écart de l'orientation donnée au néoplatonisme par Jamblique, celle qui faisait du rite une voie de salut. Si ce témoignage est exact, et il est isolé, Hypatie représenterait une branche plus sobre de l'école, où le travail philosophique reste intellectuel.

Cette sobriété doctrinale éclaire un point qui a souvent étonné : pourquoi tous ses élèves connus sont-ils chrétiens ? Parce qu'un néoplatonisme sans théurgie est enseignable à des chrétiens sans conflit de culte. La philosophie d'Hypatie était compatible avec des appartenances religieuses diverses, et c'est l'une des raisons de son autorité dans la cité.

Le travail mathématique et astronomique

C'est là que son apport est documenté. La tradition lui attribue un commentaire sur l'Arithmétique de Diophante, dont une partie pourrait subsister dans des manuscrits arabes - Alan Cameron le soutient, Wilbur Knorr le conteste - et un commentaire perdu sur les Coniques d'Apollonios. Les travaux récents considèrent qu'elle a établi elle-même le texte du livre III de l'Almageste de Ptolémée, et non seulement révisé le commentaire de son père, et qu'elle aurait introduit une méthode de division par tableaux utile aux calculs astronomiques.

Pour le néoplatonisme, ce travail n'est pas une activité séparée de la philosophie. Les mathématiques sont la discipline qui détache l'esprit du sensible et le prépare à l'intelligible. Enseigner Diophante et Ptolémée, c'est faire de la philosophie par ses moyens propres, et il serait anachronique de séparer chez elle la savante et la philosophe.

L'astrolabe et l'hydroscope : ce que disent vraiment les lettres

Deux lettres de Synésios ont nourri la réputation d'inventrice qu'on lui prête parfois. Dans la première, Synésios raconte qu'elle lui a appris à construire un astrolabe plan en argent, destiné à être offert ; mais l'astrolabe plan était en usage depuis des siècles, et le rôle d'Hypatie est celui de la maîtresse qui transmet une technique. Dans la seconde, Synésios lui demande de faire fabriquer un hydroscope, c'est-à-dire un densimètre, et il en donne une description si détaillée qu'on en a conclu qu'elle n'en avait probablement jamais vu. La prudence s'impose donc : Hypatie était une experte reconnue en instruments astronomiques, non l'inventrice que la littérature de vulgarisation a parfois décrite.

Une philosophie qui est d'abord une position

Si l'on cherche ce qui, chez Hypatie, relève proprement de la pensée, il faut peut-être le chercher moins dans des thèses que dans une manière d'occuper une place. Elle tient dans une cité déchirée par les conflits religieux un enseignement ouvert, elle conseille le pouvoir civil, elle forme des évêques. Cette position - la philosophie comme autorité civique indépendante des appartenances de culte - est en elle-même une proposition, et c'est celle dont son assassinat a marqué la fin.

Œuvres majeures

Aucun texte d'Hypatie ne nous est parvenu sous son nom. Ce que la tradition lui attribue consiste en travaux mathématiques et astronomiques, tous perdus ou conservés indirectement, et dont l'attribution reste pour partie discutée. Les présenter demande donc de distinguer, à chaque ligne, ce qui est attesté et ce qui est reconstitué.

Le commentaire sur l'Arithmétique de Diophante

La Souda, encyclopédie byzantine du Xe siècle, lui attribue un commentaire sur l'Arithmétique de Diophante d'Alexandrie, traité d'analyse de problèmes numériques. Le texte grec est perdu, mais des manuscrits arabes de l'Arithmétique contiennent des développements supplémentaires qu'Alan Cameron a proposé d'attribuer à Hypatie, hypothèse que Wilbur Knorr a contestée. Si elle est exacte, nous posséderions un fragment indirect de son travail, ce qui serait le seul. En l'état, la question reste ouverte.

Le commentaire sur les Coniques d'Apollonios

Également attribué par la Souda, ce commentaire portait sur le grand traité de géométrie d'Apollonios de Pergé consacré aux sections coniques. Il est entièrement perdu et nous n'en avons aucun fragment. Son existence nous apprend surtout que l'enseignement d'Hypatie couvrait la géométrie supérieure, et pas seulement les mathématiques élémentaires d'une école de grammaire.

L'édition du livre III de l'Almageste de Ptolémée

C'est l'attribution la plus solide. Les manuscrits de l'Almageste portent une indication rattachant le livre III à une édition préparée dans le cercle de Théon, et les travaux récents considèrent qu'Hypatie a établi elle-même le texte de ce livre, et non seulement révisé le commentaire paternel. On lui prête aussi l'introduction d'une méthode de division par tableaux destinée à simplifier les calculs astronomiques. Cela fait d'elle un maillon réel de la transmission du grand traité astronomique de l'Antiquité.

Le Canon astronomique

La Souda mentionne enfin un Canon astronomique, dont on ne sait s'il s'agit d'une nouvelle édition des Tables faciles de Ptolémée, d'un commentaire à l'Almageste ou d'un ouvrage distinct. Perdu, non identifié, il demeure un titre sans contenu.

Les textes qui parlent d'elle

Puisqu'on ne la lit pas, on la lit à travers d'autres. Les sept lettres de Synésios de Cyrène adressées à Hypatie sont le document central : contemporaines, admiratives, elles la montrent au travail. L'Histoire ecclésiastique de Socrate le Scolastique donne le récit le plus proche des faits de sa mort. La Vie d'Isidore de Damascius, conservée par la Souda, fournit l'essentiel de ce que nous savons de son enseignement philosophique. La Chronique de Jean de Nikiou, évêque copte du VIIe siècle, l'accuse au contraire de sorcellerie : elle est précieuse précisément parce qu'elle montre comment un autre camp a raconté la même histoire.

Postérité et influence

Une influence philosophique mince, une influence symbolique immense

Il faut tenir les deux ensemble. Sur le plan doctrinal, Hypatie n'a pas d'héritage repérable : elle n'a pas écrit, son école ne lui a pas survécu comme institution, et le néoplatonisme alexandrin du siècle suivant se développe sans référence notable à son enseignement. Sur le plan des représentations, en revanche, peu de figures antiques ont été autant mobilisées, et par des camps aussi divers.

Le relais chrétien et le témoignage de Synésios

Sa postérité immédiate passe par ses élèves, chrétiens pour ceux que nous connaissons. Synésios de Cyrène, devenu évêque de Ptolémaïs, lui est resté attaché jusqu'à la fin, et ses lettres ont transmis l'image d'une maîtresse respectée dans un milieu ecclésiastique. Cette trace est importante : elle contredit l'idée d'une opposition simple entre une philosophe païenne et un christianisme hostile.

Le XVIIIe siècle : Hypatie contre l'Église

La fortune moderne du personnage commence avec la polémique anticléricale. John Toland, au début du XVIIIe siècle, utilise son meurtre dans un pamphlet contre le catholicisme, en inventant des détails absents des sources antiques. Voltaire la reprend et en fait une libre-penseuse, une adepte du déisme assassinée par l'ignorance religieuse. Edward Gibbon, dans son Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain, charge Cyrille et fait de l'épisode une pièce de son argumentation sur la responsabilité du christianisme dans la ruine de Rome.

Vous reconnaissez le procédé : la mince documentation antique autorise toutes les projections, et Hypatie devient un emplacement vide que chaque époque remplit.

Le XIXe siècle : le roman

Charles Kingsley publie en 1853 un roman intitulé Hypatia, grand succès victorien à charge contre le catholicisme, qui la met en scène en héroïne sentimentale et contribue à répandre la formule de la « dernière des Hellènes ». Chez Leconte de Lisle et dans la poésie parnassienne, elle devient l'allégorie d'une beauté grecque étouffée. Le portrait s'éloigne encore des sources.

Aujourd'hui

Depuis le milieu du XXe siècle, deux mouvements se superposent. D'un côté, Hypatie est devenue une figure de référence pour l'histoire des femmes en science et en philosophie, au point de donner son nom à des revues et à des programmes universitaires. De l'autre, les travaux savants - Maria Dzielska notamment - se sont employés à défaire les couches de légende, à rendre à la chronologie son incertitude et à replacer le meurtre dans la politique alexandrine plutôt que dans un affrontement entre la science et la foi. Les productions grand public, dont le cinéma, continuent souvent de préférer la version héroïque. Il n'est pas inutile de rappeler, en lisant ces récits, que la plus grande partie de ce qu'ils racontent n'est attestée nulle part.

Controverses et débats

Pourquoi a-t-elle été tuée ?

C'est le débat principal et il n'est pas tranché. Socrate le Scolastique, le plus proche des faits, impute le meurtre à la jalousie politique née de son influence auprès du préfet Oreste : l'affaire serait d'abord un épisode des luttes de pouvoir alexandrines. Damascius, plus tardif, accuse nommément l'évêque Cyrille, jaloux de sa science, et c'est la seule source à le faire. Jean de Nikiou, au VIIe siècle, présente au contraire sa mort comme la juste fin d'une sorcière qui détournait le préfet de l'Église. Les historiens contemporains, Maria Dzielska en tête, privilégient l'explication politique sans exclure que Cyrille ait laissé faire ; aucun document ne permet d'établir qu'il ait ordonné quoi que ce soit.

Martyre de la science ou victime d'une émeute urbaine ?

La lecture héritée des Lumières fait du meurtre d'Hypatie le symbole de la victoire de l'obscurantisme religieux sur la raison grecque, et parfois la date de clôture de l'Antiquité savante. Les travaux récents la contestent sur deux points : l'enseignement philosophique et mathématique s'est poursuivi à Alexandrie après 415, et Hypatie elle-même n'était pas en conflit avec le christianisme, dont ses élèves étaient issus. Reste que sa mort a bien mis fin à une position singulière dans la cité. Les deux lectures ne s'opposent donc pas terme à terme, mais elles ne mesurent pas la même chose.

Que savait-on et que sait-on d'elle ?

Un troisième débat, plus discret, porte sur la méthode. Comment écrire sur quelqu'un dont il ne reste aucun mot ? Certains chercheurs estiment que l'on peut reconstituer son enseignement à partir de ce que l'on sait du néoplatonisme alexandrin et des écrits de ses élèves. D'autres jugent cette reconstitution trop conjecturale et préfèrent s'en tenir aux rares faits attestés, au risque d'une notice très brève. Cette fiche a choisi la seconde voie, en signalant les hypothèses pour ce qu'elles sont.

L'attribution des travaux mathématiques

Enfin, chaque attribution est discutée : le fragment arabe de Diophante proposé par Alan Cameron, l'ampleur de son intervention sur l'Almageste, la réalité d'un Canon astronomique distinct. Le débat est technique, mais il a une portée générale : il décide si nous possédons quelque chose d'elle, ou rien du tout.

Pour aller plus loin

Les sources antiques, et elles sont courtes

Commencez par les lettres de Synésios de Cyrène, disponibles en traduction française : elles tiennent en quelques pages et vous mettront directement au contact de la seule voix contemporaine qui parle d'elle. Lisez ensuite le passage de l'Histoire ecclésiastique de Socrate le Scolastique consacré à sa mort, puis la notice de la Souda, qui transmet l'extrait de la Vie d'Isidore de Damascius. En une soirée, vous aurez lu l'ensemble du dossier antique, ce qui est la meilleure façon de mesurer l'écart avec les récits modernes.

L'étude de référence

Maria Dzielska, Hypatie d'Alexandrie, traduit en français, reste l'ouvrage à lire : il reprend les sources une à une, démonte les ajouts successifs et restitue le contexte politique alexandrin. C'est un travail critique, parfois austère, qui a changé l'état de la question.

Pour situer la philosophie

Pour comprendre ce qu'enseignait une école néoplatonicienne à cette époque, lisez la Vie de Plotin de Porphyre, puis quelques traités des Ennéades. Le contraste avec l'orientation que Jamblique et Proclus donnaient au même héritage éclaire par différence la sobriété que Damascius prête à Hypatie.

Pour l'histoire de sa réputation

Si la réception vous intéresse, l'article de Voltaire et les pages de Gibbon se trouvent aisément, et le roman de Charles Kingsley est accessible en ligne. Les lire après les sources antiques est un exercice instructif sur la fabrication des figures historiques. Les travaux récents en histoire des sciences et en études de genre fournissent par ailleurs des analyses de son usage comme emblème, usage qui mérite d'être examiné autant que célébré.

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