Athēnai (Athènes)
Capitale intellectuelle du monde grec, où la philosophie s'est dotée d'écoles durables : l'Académie, le Lycée, le Jardin et le Portique, du procès de Socrate jusqu'à l'Antiquité tardive.
Pourquoi Athènes
Au Ve siècle avant notre ère, Athènes réunit trois conditions rarement rassemblées.
Elle est riche, grâce à l'empire maritime constitué après les guerres médiques, ce qui permet d'entretenir des hommes qui ne produisent rien.
Elle est démocratique, au sens particulier que ce mot avait alors, et la parole publique y décide de tout. Savoir argumenter devient un savoir-faire recherché, ce qui attire les maîtres d'éloquence venus de toute la Grèce, ceux que l'on appellera les sophistes, comme Protagoras d'Abdère ou Gorgias de Leontinoi.
Elle est enfin un lieu de passage, où circulent les idées venues d'Ionie, de Sicile et d'Égypte.
La philosophie y trouve un espace public : l'agora, les gymnases, les ateliers, les banquets. Les dialogues de Platon se déroulent dans ces lieux ordinaires, et ce détail n'est pas décoratif. La discussion y est une pratique de citadins qui se croisent.
Socrate dans la ville
Socrate n'enseigne pas dans une école. Il interroge les gens là où ils se trouvent, sur la place publique, chez un ami, à la palestre. Il ne fait pas payer, se dit ignorant et prétend seulement faire accoucher les esprits. C'est une figure inséparable de la topographie athénienne.
C'est aussi à Athènes qu'il est jugé, en 399 avant notre ère, pour impiété et corruption de la jeunesse, devant un tribunal populaire de plusieurs centaines de citoyens, puis exécuté par la ciguë dans la prison de la cité. Ce procès installe durablement une question dans la philosophie occidentale : que peut la cité contre celui qui l'interroge, et que doit le philosophe à la cité qui le condamne ?
Les quatre écoles
Dans le siècle qui suit, Athènes voit naître les institutions qui feront sa réputation. Chacune s'installe dans un lieu précis, dont elle tirera son nom.
L'Académie est fondée par Platon vers 387 avant notre ère, dans un bois sacré situé hors des murs, au nord-ouest, consacré au héros Académos. On y enseigne la dialectique, les mathématiques et l'astronomie. L'école survivra à son fondateur pendant des siècles, en changeant profondément d'orientation : au IIIe siècle avant notre ère, sous Arcésilas puis Carnéade, elle devient sceptique et fait de la suspension du jugement son exercice principal.
Le Lycée est fondé par Aristote en 335 avant notre ère, près d'un sanctuaire d'Apollon Lycien, à l'est de la ville. Aristote y avait étudié vingt ans sous Platon avant de quitter Athènes, puis d'y revenir. On y pratique la recherche collective : collectes de constitutions, d'observations sur les animaux, d'opinions des prédécesseurs. C'est la première institution de recherche au sens où nous l'entendons. L'habitude d'enseigner en marchant sous les portiques lui a valu le nom d'école péripatéticienne.
Le Jardin est fondé par Épicure vers 306 avant notre ère, dans une propriété achetée entre la ville et le Pirée. La communauté y vit à l'écart, accueille des femmes et des esclaves, ce qui lui vaudra bien des calomnies, et fait de l'amitié une condition du bonheur.
Le Portique doit son nom à la Stoa Poikilè, le portique peint qui borde l'agora, où Zénon de Cition commence à enseigner vers la même époque. Le stoïcisme naît donc sur une place de marché, et non dans un enclos privé.
Quatre écoles, quatre lieux, quatre manières d'habiter la ville : l'enclos suburbain, le sanctuaire, le jardin fermé et le portique public. La géographie dit ici quelque chose de la doctrine.
Le départ d'Aristote
Un épisode mérite d'être rapporté, avec la prudence qui s'impose. Après la mort d'Alexandre en 323 avant notre ère, le sentiment antimacédonien se retourne contre Aristote, proche de la cour de Macédoine. Il quitte Athènes pour Chalcis, où il mourra l'année suivante. La tradition lui prête ce mot, qu'il aurait dit pour justifier son départ : empêcher les Athéniens de pécher une seconde fois contre la philosophie. L'anecdote est tardive et invérifiable, mais elle dit bien comment l'Antiquité a lié le destin d'Athènes et celui des philosophes.
L'université du monde romain
Après la conquête romaine, Athènes perd toute importance politique et gagne un statut nouveau : celui de ville d'études. Les jeunes aristocrates romains viennent y achever leur formation, comme Cicéron, qui y séjourne dans les années 79 à 77 avant notre ère et en rapportera l'essentiel de ce qu'il transmettra du grec au latin.
En 176 de notre ère, l'empereur Marc Aurèle, lui-même philosophe, dote la ville de chaires publiques rémunérées pour les grandes écoles. La philosophie devient ainsi, pour la première fois, un enseignement financé par l'État.
La fin
L'Antiquité tardive voit Athènes redevenir un foyer actif, cette fois néoplatonicien. Une école s'y organise autour de Plutarque d'Athènes, de Syrianus puis de Proclus, au Ve siècle, qui y commente Platon et Aristote et y élabore une métaphysique de la procession et du retour. Damascius en sera le dernier chef.
En 529, l'empereur Justinien prend une mesure interdisant aux païens d'enseigner, et plusieurs philosophes athéniens s'exilent un temps à la cour perse. La date est traditionnellement retenue comme celle de la fermeture de l'école d'Athènes, et donc comme la fin de la philosophie antique. Les historiens nuancent aujourd'hui fortement ce récit : la portée exacte de la mesure, son application et la durée réelle de l'activité philosophique à Athènes font l'objet de discussions. Il est plus juste de parler d'une extinction progressive que d'une fermeture par décret.
Ce qu'Athènes a légué
L'héritage n'est pas seulement une liste d'auteurs.
Ce sont d'abord des institutions. L'idée d'une école qui survit à son fondateur, avec un patrimoine, une bibliothèque, un successeur désigné et un programme, est une invention athénienne. Nos mots académie et lycée en portent encore la trace, jusque dans le vocabulaire de l'Éducation nationale française.
C'est ensuite une manière de travailler : discuter en commun, rassembler les opinions reçues avant de trancher, enseigner en marchant ou en répondant à des objections.
C'est enfin une question, posée par le procès de Socrate et jamais refermée, sur ce que la pensée doit à la cité et sur ce que la cité peut exiger de la pensée.
Sur place aujourd'hui
Il reste peu de chose à voir. Le site de l'Académie, au nord-ouest d'Athènes, est un parc archéologique modeste. Des vestiges du Lycée ont été mis au jour dans le centre moderne à la fin du XXe siècle et sont visitables. La Stoa Poikilè a été partiellement dégagée en bordure de l'agora antique, dont le site est en revanche largement conservé. Le Jardin d'Épicure n'a pas été localisé avec certitude.