Rome
Rome n'a pas créé d'école philosophique, mais c'est là que la philosophie grecque est devenue latine, qu'elle s'est adressée à des hommes d'action, et qu'elle a le plus durement éprouvé son rapport au pouvoir.
Une méfiance initiale
L'arrivée de la philosophie à Rome est d'abord un incident diplomatique. Au milieu du deuxième siècle avant notre ère, Athènes envoie une ambassade composée de trois philosophes de premier rang. L'un d'eux, Carnéade, donne devant le public romain deux conférences successives : la première fait l'éloge de la justice, la seconde la réfute. La démonstration visait à montrer la force de l'argumentation ; elle fut reçue comme une menace pour les mœurs, et Caton l'Ancien obtint que l'ambassade quittât la ville rapidement.
L'épisode est révélateur d'une tension qui ne se dissipera jamais complètement. À plusieurs reprises, le Sénat puis les empereurs prendront des mesures contre les philosophes, jugés soit corrupteurs de la jeunesse, soit trop indépendants. Sous Domitien, à la fin du premier siècle de notre ère, des expulsions frappent les maîtres installés dans la capitale.
Cette hostilité intermittente n'a pas empêché l'installation durable de la philosophie. Elle en a orienté la forme : à Rome, la philosophie s'est faite discrète sur la métaphysique et loquace sur la conduite de la vie.
Cicéron et l'invention du latin philosophique
Le moment décisif est l'œuvre d'un homme politique. Cicéron, au premier siècle avant notre ère, entreprend de rendre en latin les débats des écoles grecques. L'entreprise est plus difficile qu'il n'y paraît : la langue latine ne disposait pas des mots nécessaires, et il fallut en forger ou en détourner.
Ce travail de vocabulaire a eu des conséquences qui dépassent de loin son auteur. Une part notable des termes par lesquels nous pensons encore - qualité, essence, propriété, morale, indifférent - vient de cet atelier de traduction, directement ou par l'intermédiaire de ses continuateurs. Lorsque la philosophie médiévale puis moderne argumentera en latin, elle héritera de choix faits à Rome.
Cicéron a par ailleurs fixé une manière de faire : présenter les positions rivales, en peser les arguments, s'abstenir de conclure dogmatiquement. Ses dialogues sur la nature des dieux ou sur les fins des biens et des maux sont, encore aujourd'hui, une source majeure pour connaître des doctrines dont les textes originaux ont disparu.
La philosophie comme métier de vivre
Le siècle suivant donne à Rome sa physionomie philosophique la plus reconnaissable. Lucrèce met la physique épicurienne en vers latins, dans un poème qui s'adresse à un aristocrate romain et lui promet la délivrance de la crainte des dieux et de la mort.
Sénèque occupe une position unique : précepteur puis conseiller de Néron, il est l'un des hommes les plus puissants de l'Empire, et l'auteur d'une œuvre entièrement consacrée à la maîtrise de soi, à la brièveté du temps et à l'usage des richesses. La contradiction apparente entre sa fortune et ses préceptes a été relevée de son vivant et n'a cessé d'alimenter le débat sur sa sincérité. Sa mort, sur ordre de l'empereur en 65 de notre ère, a été lue par la postérité comme la mise à l'épreuve de sa doctrine.
Épictète, ancien esclave affranchi, enseigne à Rome avant d'être contraint au départ lors des expulsions de la fin du siècle. Il poursuivra son école en Grèce, mais sa formation et son premier public sont romains.
Marc Aurèle, enfin, écrit pour lui seul des notes en grec où le stoïcisme devient un exercice quotidien. Empereur, il dotera par ailleurs Athènes de chaires publiques de philosophie, ce qui indique bien où se trouvait, à ses yeux, le foyer de la discipline.
De cet ensemble se dégage un trait commun : à Rome, la philosophie est un exercice pratique adressé à des hommes chargés de responsabilités. C'est sous cette forme qu'elle sera le plus lue à la Renaissance et qu'elle connaît aujourd'hui un regain d'intérêt.
L'école de Plotin
Au troisième siècle de notre ère, Rome devient pour un temps un centre de recherche métaphysique de premier plan. Plotin s'y installe vers 244 et y enseigne pendant environ vingt-cinq ans. Son auditoire compte des sénateurs, des médecins, des femmes de l'aristocratie, et l'enseignement se donne sous forme de discussions dont les écrits conservés sont issus.
C'est son disciple Porphyre qui rassemblera et ordonnera ces textes après sa mort, leur donnant la forme sous laquelle nous les lisons. L'école romaine de Plotin est donc à l'origine du néoplatonisme tel qu'il a été transmis, et par là d'une part considérable de la théologie chrétienne et de la philosophie médiévale, latine comme arabe.
Rome chrétienne
La ville est aussi, dès le deuxième siècle, un lieu de rencontre entre philosophie grecque et christianisme. Justin, venu de Palestine, y ouvre une école où il présente la foi chrétienne comme la véritable philosophie, et y subit le martyre.
Augustin séjourne à Rome dans les années 380, où il enseigne la rhétorique et fréquente des milieux manichéens, avant le départ pour Milan qui décidera de sa conversion. Rome est pour lui une étape, mais une étape où se nouent des rencontres décisives.
Boèce, au début du sixième siècle, appartient à l'aristocratie sénatoriale romaine et exerce les plus hautes charges. Son projet de traduire et de commenter l'ensemble de Platon et d'Aristote en latin, interrompu par sa disgrâce et son exécution, aurait changé l'histoire intellectuelle de l'Occident s'il avait abouti. Ce qu'il en a réalisé a suffi à fournir au Moyen Âge une part de sa logique.
Le studium de Santa Sabina
Au treizième siècle, Rome accueille un épisode moins connu mais important. Thomas d'Aquin y dirige, de 1265 à 1268, une maison d'études dominicaine installée près de Santa Sabina, sur l'Aventin. C'est là qu'il commence la rédaction de sa grande somme théologique. L'établissement, destiné à former les frères de la province romaine, est l'un des ancêtres des institutions pontificales d'enseignement.
Le siège du jugement
À l'époque moderne, le rôle de Rome change de nature. Capitale de la papauté, elle devient le lieu où l'on juge les doctrines. Deux procès l'ont durablement associée à la répression de la liberté de penser.
Giordano Bruno, arrêté à Venise puis transféré, est brûlé vif sur le Campo de' Fiori en février 1600, au terme d'un procès de plusieurs années. Galilée est condamné à Rome en 1633 et contraint d'abjurer.
Ces deux épisodes ont eu une longue postérité symbolique. En 1889, au terme d'une controverse politique vive, une statue de Bruno fut érigée sur la place même de son supplice, à l'initiative de milieux anticléricaux qui en firent un emblème de la libre pensée. Le monument est toujours là, et il rappelle que la mémoire philosophique d'un lieu se construit parfois contre lui.
Ce que Rome a légué
Trois héritages, très différents.
Un vocabulaire, d'abord, sans lequel la philosophie occidentale n'aurait pas eu de langue commune pendant quinze siècles.
Un genre, ensuite : la philosophie adressée à celui qui gouverne, qui administre, qui doit décider, et qui cherche moins un système qu'une manière de tenir. Les lettres, les consolations et les entretiens en sont les formes propres.
Une question, enfin, que la ville a posée plus crûment que d'autres : quel rapport entre la pensée libre et le pouvoir qui la tolère, l'emploie ou la condamne ? De l'expulsion de Carnéade à la statue du Campo de' Fiori, Rome offre sur ce point une série d'épisodes dont aucun n'est réconfortant, et qui constituent à eux seuls une leçon de philosophie politique.