L'aliénation
Aussi appelé : Entfremdung, Entäusserung, Réification
L'aliénation désigne le processus par lequel ce qui est propre à une personne ou à un groupe devient étranger et se retourne contre lui. Le mot vient du droit et de la médecine avant de devenir un concept central de la critique sociale.
Les sens anciens du mot
Le latin alienatio désigne d'abord un acte juridique : céder un bien, le faire passer à autrui, le rendre étranger à soi. Vous aliénez une terre lorsque vous la vendez. Ce sens patrimonial est encore vivant dans la langue du droit.
Un second usage, médical et judiciaire, apparaît à l'âge classique : l'aliénation mentale désigne l'état de celui qui n'est plus maître de lui-même, devenu étranger à sa propre raison. Le mot d'aliéniste, pour le médecin des troubles mentaux, en dérive au XIXe siècle.
Ces deux emplois partagent une même structure : quelque chose qui était propre devient étranger. C'est cette structure, et non l'un ou l'autre contenu, que la philosophie va s'approprier.
Rousseau et le contrat
Le premier usage proprement politique se trouve chez Rousseau. Le Contrat social décrit l'acte fondateur comme l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté entière. Le terme est ici employé en son sens juridique, et sans valeur négative : parce que la cession est totale et égale pour tous, nul ne se donne à personne en particulier et chacun retrouve en droit ce qu'il a cédé.
Rousseau distingue soigneusement cette aliénation légitime de celle qu'il refuse, l'aliénation de la liberté à un maître, qu'il juge contradictoire avec la qualité d'homme. Vous voyez déjà que le mot peut nommer aussi bien l'opération qui fonde la liberté politique que celle qui la détruit.
Hegel : se perdre pour se trouver
Chez Hegel, deux mots allemands se partagent le champ, Entäusserung, l'extériorisation, et Entfremdung, l'étrangeté. Le premier désigne un mouvement nécessaire : l'esprit ne se connaît qu'en se produisant au-dehors, dans le travail, dans les institutions, dans l'œuvre. Il faut sortir de soi pour devenir soi. Le second désigne le moment où ce produit se dresse en face de son auteur comme une puissance étrangère et hostile.
La Phénoménologie de l'esprit analyse de nombreuses figures de cette étrangeté, dont la conscience malheureuse, qui place hors d'elle, dans un au-delà inaccessible, l'essentiel de ce qu'elle est. Chez Hegel, l'aliénation n'est pas un accident à supprimer mais un moment du parcours, destiné à être repris et compris.
Feuerbach : la religion comme projection
Ludwig Feuerbach opère le déplacement décisif. Dans L'Essence du christianisme, il soutient que l'homme projette hors de lui ses propres qualités, l'amour, la sagesse, la puissance, les porte à l'infini et adore sous le nom de Dieu ce qu'il s'est retiré à lui-même. Plus Dieu est riche, plus l'homme est pauvre.
L'opération critique consiste alors à reconnaître dans le prédicat divin un prédicat humain. L'aliénation cesse d'être un moment logique pour devenir une dépossession réelle, et la critique un travail de réappropriation.
Marx : le travail aliéné
Marx reprend ce schéma et le transporte de la religion à l'économie. Les Manuscrits de 1844, restés inédits jusqu'en 1932, décrivent quatre dimensions du travail aliéné dans le rapport salarial.
Le travailleur est d'abord séparé du produit de son travail, qui appartient à un autre et lui fait face comme une puissance étrangère : plus il produit, moins il possède. Il est séparé ensuite de l'acte même de travailler, qui ne lui appartient pas et dans lequel il ne se reconnaît pas ; il ne se sent chez lui que hors du travail. Il est séparé en troisième lieu de ce que Marx nomme son être générique, cette capacité proprement humaine de produire librement, selon les mesures de toute espèce et selon la beauté, capacité que le travail contraint réduit à un moyen de subsister. Il est séparé enfin des autres hommes, le rapport à autrui devenant celui de la concurrence.
La publication tardive de ces textes a eu un effet considérable. Elle a permis, au milieu du XXe siècle, la découverte d'un Marx philosophe, préoccupé d'anthropologie autant que d'économie.
Dans les œuvres de la maturité, le vocabulaire se déplace. Le Capital parle moins d'aliénation que de fétichisme de la marchandise : les rapports entre personnes prennent la forme d'un rapport entre choses, et les produits du travail semblent doués d'une vie propre. La structure reste la même, mais elle n'est plus rapportée à une essence humaine perdue ; elle est décrite comme un effet objectif d'une forme sociale déterminée.
Lukács, la réification et l'École de Francfort
Georg Lukács, dans Histoire et conscience de classe, noue le fétichisme marxien à l'analyse wébérienne de la rationalisation et forge la notion de réification : sous le règne de la forme marchande, les rapports humains prennent la consistance et l'opacité des choses, et cette structure gagne le droit, l'administration, la connaissance elle-même.
La théorie critique de Francfort prolonge cette analyse en la détachant de la perspective révolutionnaire de Lukács. Adorno et Horkheimer décrivent une raison devenue purement instrumentale, qui traite toute chose comme un moyen. Marcuse décrit dans L'Homme unidimensionnel une société qui intègre la contestation en satisfaisant des besoins qu'elle a elle-même produits, forme d'aliénation d'autant plus efficace qu'elle est confortable.
Sartre donne au terme une place centrale dans la Critique de la raison dialectique, à travers la notion de pratico-inerte : nos actions se déposent dans des structures matérielles qui se retournent contre nos projets et leur imposent leur logique propre.
La critique du concept
L'aliénation a fait l'objet d'objections sérieuses, et il serait malhonnête de les passer sous silence.
Louis Althusser soutient que la thématique de l'aliénation appartient à une période humaniste et idéologique que Marx aurait ensuite quittée. Parler d'aliénation supposerait une essence humaine dont on serait séparé, hypothèse que la science de l'histoire n'aurait pas à faire. La thèse d'une coupure épistémologique entre le jeune Marx et le Marx du Capital a été très discutée, et peu de lecteurs la reprennent aujourd'hui sous cette forme tranchée, mais l'objection de fond demeure.
Une seconde critique, d'inspiration libérale, souligne qu'un diagnostic d'aliénation revient à déclarer que des personnes se trompent sur ce qu'elles veulent. Qui décide qu'un désir est faux ? Le concept exposerait à une forme de paternalisme.
Reprises contemporaines
La notion a connu un net regain depuis les années 2000. Axel Honneth propose d'actualiser la réification en la définissant comme un oubli de la reconnaissance : nous traitons autrui comme une chose parce que nous avons perdu de vue une attitude de participation plus originaire.
Rahel Jaeggi, dans un ouvrage consacré à l'aliénation, entreprend de répondre à l'objection essentialiste. Elle définit l'aliénation non comme la séparation d'avec une nature humaine donnée, mais comme un rapport à soi déficient : une relation d'appropriation manquée à sa propre vie, où l'on accomplit des actes que l'on ne peut pas reconnaître comme siens. Le concept devient ainsi formel, et compatible avec le pluralisme des formes de vie.
D'autres usages circulent. Guy Debord, dans La Société du spectacle, décrit une vie devenue représentation. Les recherches en sociologie du travail parlent d'aliénation pour désigner la perte de contrôle sur le sens et le rythme de l'activité, ce qui rejoint les analyses de l'autonomie au travail. Le vocabulaire de la santé mentale, enfin, n'a jamais entièrement quitté le mot.
Un concept ou plusieurs
Vous aurez remarqué que ces usages ne se recouvrent pas. Aliéner un droit, perdre la raison, projeter ses qualités dans une figure divine, produire un objet qui vous échappe, ne pas se reconnaître dans sa propre vie : ces situations ont en commun une structure formelle, celle d'une extériorisation qui se retourne en étrangeté, mais elles ne relèvent ni des mêmes analyses ni des mêmes remèdes.
C'est pourquoi la question de savoir si l'aliénation est un concept unifié reste ouverte. Certains y voient la force du terme, capable de relier des phénomènes que d'autres vocabulaires séparent. D'autres y voient sa faiblesse, un mot qui doit sa diffusion à son imprécision. Vous jugerez sans doute mieux en examinant, dans chaque emploi, de quoi précisément on est dit séparé.