Ludwig Andreas Feuerbach
Quand les hommes parlent de Dieu, ils parlent d'eux-mêmes sans le savoir : de ce renversement Feuerbach tire une critique de la religion que Marx appliquera au travail.
Biographie
Ludwig Andreas Feuerbach naît à Landshut, en Bavière, le 28 juillet 1804. Son père, Paul Johann Anselm von Feuerbach, est un juriste réputé, auteur du code pénal bavarois. La famille compte plusieurs fils devenus savants, dans un milieu protestant cultivé et sûr de ses principes.
Il commence par étudier la théologie à Heidelberg, puis gagne Berlin en 1824 pour suivre les cours de Hegel. La conversion est entière : il se dit alors hégélien et défend la logique du maître. Il soutient sa thèse à Erlangen en 1828 et commence à y enseigner comme privat-docent.
Deux ans plus tard il publie anonymement des Pensées sur la mort et l'immortalité qui nient la survie personnelle de l'âme. L'anonymat ne tient pas. L'ouvrage, aggravé par des vers satiriques contre les piétistes, lui ferme définitivement l'université. Il aura trente ans de travail sans chaire, sans élèves et sans traitement.
En 1837 il épouse Bertha Löw, dont la famille possède une fabrique de porcelaine à Bruckberg. Les revenus de l'usine le font vivre pendant plus de vingt ans, dans un village de Franconie où il lit, écrit et reçoit peu. C'est là que paraît en 1841 L'Essence du christianisme, le livre qui le rend célèbre en quelques mois dans toute l'Allemagne intellectuelle.
La rupture avec Hegel est consommée en 1839, quand Feuerbach appelle à un retour à la nature et au corps. Il rejoint alors les jeunes hégéliens, dont David Friedrich Strauss avait divisé l'école par sa Vie de Jésus. Pendant la révolution de 1848, les étudiants de Heidelberg l'invitent à donner un cours public sur l'essence de la religion, ce qu'il fait devant un auditoire que l'université lui avait refusé toute sa vie. Il décline en revanche les propositions de candidature politique.
La faillite de la fabrique en 1859 le laisse sans ressources. Il se retire près de Nuremberg, où il vit de souscriptions ouvertes par ses amis et par le mouvement ouvrier, dont il devient proche. Il adhère en 1870 au parti social-démocrate allemand. Malade et presque oublié du public savant, il meurt le 13 septembre 1872.
Pensée principale
La théologie est une anthropologie
Toute la pensée de Feuerbach tient dans une opération de renversement. Quand les hommes parlent de Dieu, ils parlent d'eux-mêmes sans le savoir. Les attributs qu'ils prêtent à l'être divin, la sagesse, la bonté, la puissance et l'amour, sont des qualités humaines détachées des individus particuliers, portées à l'infini et installées en face d'eux comme un être séparé. L'Essence du christianisme annonce le programme en une formule : « Que le vrai sens de la théologie est l'anthropologie ».
D'où la définition qu'il donne de la religion : « la religion est la conscience, la connaissance que l'homme a de l'essence humaine ». Elle est vraie dans son contenu et fausse dans sa forme. Le croyant qui adore la bonté infinie ne se trompe pas sur la bonté, il se trompe sur son propriétaire.
Le prix de la projection
Ce mécanisme a un coût, et c'est là que Feuerbach devient critique. Plus l'homme enrichit son Dieu, plus il s'appauvrit. Chaque perfection transportée au ciel est soustraite à la terre : la toute-puissance divine suppose l'impuissance humaine, la sainteté de Dieu la bassesse de l'homme. L'aliénation religieuse est donc une dépossession réelle, et pas seulement une méprise de l'entendement.
Le remède n'est donc pas d'ajouter des preuves contre l'existence de Dieu. Il est de reprendre ce qui a été prêté, et de faire porter sur les hommes réels l'amour qu'ils adressaient à une image. La théologie se transforme en anthropologie, et la religion en rapport des hommes entre eux.
La méthode du renversement, appliquée à Hegel
Feuerbach applique le même geste à la philosophie spéculative. Hegel fait de l'esprit absolu le sujet dont l'homme est un moment ; Feuerbach inverse les termes et rend à l'homme fini ce que le système avait transporté dans l'absolu. La philosophie spéculative est pour lui une théologie rationalisée, qui commence par l'abstraction au lieu de commencer par le sensible.
Contre l'identité de la pensée et de l'être, il soutient que l'être précède et excède la pensée. Sa philosophie nouvelle part du corps, des sens et du besoin. L'homme n'est pas d'abord une conscience : il a faim, il souffre, il est né d'un autre et il meurt. Le rapport du je au tu, l'existence d'autrui donnée dans la sensation plutôt que déduite, devient chez lui la structure première de la vie humaine.
L'essence générique, et ce qu'elle devient
Ce que l'homme projette, Feuerbach l'appelle d'abord l'essence de l'espèce. L'individu est borné, l'espèce ne l'est pas : la raison, la volonté et l'amour sont infinis dans le genre humain et limités dans chacun. La religion naît de la confusion entre les deux.
Cette notion s'est pourtant déplacée au fil de ses livres. Les écrits plus tardifs insistent sur l'individu singulier, son corps et sa place dans la nature, au point que les commentateurs discutent encore de ce que peut signifier chez lui l'« essence humaine » après l'abandon de l'ontologie du genre. Sa formule provocatrice sur l'homme qui est ce qu'il mange, lancée en 1862 à propos d'un ouvrage de physiologie, appartient à cette période matérialiste et a plus souvent servi à le caricaturer qu'à le lire.
Œuvres majeures
Pensées sur la mort et l'immortalité (1830)
Publié sans nom d'auteur, le livre nie que l'âme individuelle survive à la mort du corps. Ce qui subsiste de nous est ce qui passe dans l'espèce, dans les œuvres et dans la mémoire des vivants. L'ouvrage contient déjà la méthode qui fera sa réputation : ce que la religion place dans un au-delà, Feuerbach le ramène à une réalité de ce monde. Il lui coûta toute carrière universitaire.
L'Essence du christianisme (1841)
Le livre central, et l'un des plus lus de son siècle en Allemagne. Sa première partie expose l'essence vraie de la religion : chaque dogme chrétien y est ramené à son contenu anthropologique, la Trinité comme la vie de famille, l'incarnation comme l'amour de l'homme pour l'homme, la prière comme le rapport du cœur à son propre désir. La seconde partie expose l'essence fausse, c'est-à-dire la forme théologique qui transforme ces vérités en êtres séparés et retourne contre l'homme ce qu'il avait déposé au ciel. En savoir plus
Thèses provisoires pour la réforme de la philosophie (1842)
Un texte bref et programmatique, où Feuerbach règle ses comptes avec la philosophie spéculative. Il y pose que la théologie est le secret de la philosophie hégélienne, que l'identité de la pensée et de l'être est une illusion de philosophe et que la nouvelle philosophie doit partir du sensible. Les jeunes hégéliens l'ont lu comme un manifeste.
Principes de la philosophie de l'avenir (1843)
Le développement systématique du programme précédent. Feuerbach y expose sa philosophie du sensible et de la relation : le corps fait partie du moi, l'existence d'autrui se sent avant de se déduire et le rapport du je au tu précède toute construction théorique. C'est le texte auquel la phénoménologie et les philosophies du dialogue sont le plus souvent revenues.
L'Essence de la religion (1845)
Feuerbach y élargit son objet du christianisme à la religion en général, et fait du sentiment de dépendance envers la nature la racine du sentiment religieux. Le cours public donné à Heidelberg en 1848 reprend et prolonge ces leçons.
Postérité et influence
Marx et Engels, le débiteur et la dette
Aucun lecteur ne lui doit davantage que Marx. Les Manuscrits de 1844 saluent en lui celui qui a vaincu l'ancienne philosophie, et le concept d'aliénation y est repris de la critique de la religion pour être appliqué au travail. La rupture suit de près. Les Thèses sur Feuerbach, écrites en 1845 et publiées par Engels après la mort de Marx, lui reprochent de dissoudre l'essence religieuse dans une essence humaine qu'il conçoit encore comme une abstraction logée dans chaque individu, alors qu'elle est l'ensemble des rapports sociaux. La dernière thèse ajoute que les philosophes se sont contentés d'interpréter le monde et qu'il s'agit de le transformer. L'Idéologie allemande prolonge ce règlement de comptes.
Engels, quarante ans plus tard, consacre à l'épisode un livre entier, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, qui a fixé pour des générations de marxistes l'image d'un précurseur dépassé.
La critique venue de l'autre bord
Max Stirner retourne contre lui son propre argument dans L'Unique et sa propriété : en remplaçant Dieu par l'Homme, Feuerbach aurait seulement changé le nom de l'absolu devant lequel l'individu doit s'incliner. Kierkegaard, de son côté, le tenait pour un adversaire honnête, préférable aux théologiens qui diluaient le christianisme pour le rendre acceptable.
La théologie, obligée de répondre
Karl Barth a reconnu que Feuerbach posait à la théologie protestante libérale une question à laquelle elle ne pouvait pas se dérober, et soutenu qu'il n'avait fait que pousser jusqu'au bout une tendance déjà présente chez elle. Le soupçon de projection a durablement modifié la manière dont les théologiens parlent de l'expérience religieuse, et la théologie de la libération lui a emprunté son attention aux conditions matérielles du croyant.
Une postérité souvent anonyme
La théorie religieuse de Freud, qui fait de Dieu une figure paternelle projetée, reprend le schéma sans toujours nommer sa source. Nietzsche hérite du geste généalogique appliqué aux valeurs. Martin Buber, qui reconnaissait sa dette, développe le rapport du je au tu en une philosophie du dialogue. Georg Lukács enfin l'a réinscrit dans l'histoire de la pensée allemande comme le moment où l'idéalisme se retourne en anthropologie.
Controverses et débats
Matérialiste, ou idéaliste qui s'ignore ?
Marx tenait Feuerbach pour un matérialiste, et c'est sous cette étiquette que le marxisme l'a transmis. Friedrich Albert Lange objectait déjà que sa philosophie nouvelle reste une philosophie de l'esprit, où l'amour et l'essence générique jouent le rôle que l'absolu tenait chez Hegel. La question se pose d'autant plus que Feuerbach n'a jamais réduit la pensée à la matière : il part du corps sans en faire le principe unique de l'être.
Que reste-t-il de l'essence humaine ?
Le premier Feuerbach a besoin d'une essence de l'espèce : c'est elle que la religion projette. Ses écrits plus tardifs se tournent vers l'individu concret et vers son insertion dans la nature, au point de paraître abandonner cette ontologie du genre. Van Austin Harvey a proposé de lire l'œuvre comme bipolaire, la seconde théorie de la religion venant compléter la première plutôt que la remplacer. D'autres y voient une difficulté non résolue : sans essence générique, on ne voit plus de quoi Dieu serait la projection.
La critique de Marx est-elle juste ?
La sixième Thèse sur Feuerbach lui reproche de concevoir l'essence humaine comme une abstraction interne à chaque individu, sans histoire ni rapports sociaux. Les lecteurs de Feuerbach répondent que le rapport du je au tu, la sexuation et la dépendance envers la nature sont chez lui des relations et non des propriétés isolées, et que la critique de Marx vise une position qu'il simplifie pour s'en démarquer. Le débat reste ouvert, et il engage l'histoire du concept d'aliénation.
Radicalisation de la théologie libérale ?
Karl Barth soutenait que Feuerbach n'avait rien inventé et qu'il avait seulement tiré la conséquence d'une théologie protestante devenue anthropologique avant lui. La thèse a été discutée dans les deux sens : elle désarme l'objection en l'intégrant, mais elle suppose que la critique de la religion ne touche qu'une version particulière du christianisme. Ceux qui s'y opposent tiennent le soupçon de projection pour une question adressée à toute théologie.
Hegel expliquait-il déjà cette critique ?
Certains interprètes rapprochent la critique feuerbachienne de ce que Hegel avait décrit sous le nom de conscience malheureuse, où la conscience place hors d'elle l'essence qui est la sienne. Si ce rapprochement tient, le renversement opéré par Feuerbach serait moins une sortie de l'hégélianisme qu'un moment du système lui-même, ce que ses défenseurs contestent.
Pour aller plus loin
Par où commencer
Commencez par les Thèses provisoires pour la réforme de la philosophie, qui tiennent en quelques pages et donnent le programme entier. Lisez ensuite la préface et la première partie de L'Essence du christianisme, où le mécanisme de la projection s'expose dogme par dogme. La seconde partie, plus polémique, suppose quelques connaissances de théologie luthérienne.
Les textes
Les traductions françaises du dix-neuvième siècle sont accessibles librement sur Wikisource, celle de Joseph Roy pour L'Essence du christianisme et celle de Hermann Ewerbeck pour le recueil Qu'est-ce que la religion ?. Elles datent, mais elles ont l'avantage d'être complètes et gratuites. Les éditions modernes disponibles en français comprennent L'Essence du christianisme chez Gallimard et les Manifestes philosophiques traduits et présentés par Louis Althusser aux Presses universitaires de France, qui rassemblent les textes programmatiques de 1839 à 1845.
Pour aller plus loin
Louis Althusser, préface aux Manifestes philosophiques de Feuerbach, Presses universitaires de France, pour la lecture qui a fait connaître ces textes en France et pour le rapport à Marx.
Van Austin Harvey, Feuerbach and the Interpretation of Religion, Cambridge University Press, 1995, qui propose la lecture bipolaire de son œuvre.
Todd Gooch, « Ludwig Andreas Feuerbach », Stanford Encyclopedia of Philosophy, pour l'état des débats et une bibliographie à jour.
Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, 1888, à lire comme un document sur la réception marxiste plutôt que comme une étude.
Si vous préparez un examen
Deux points suffisent pour l'essentiel : le mécanisme de la projection, avec sa conséquence que l'enrichissement de Dieu appauvrit l'homme, et la critique que Marx lui adresse sur l'essence humaine conçue sans rapports sociaux. L'erreur la plus fréquente consiste à faire de Feuerbach un athée qui démontre que Dieu n'existe pas : son propos est de dire ce que les hommes font quand ils croient, et il tient le contenu de la religion pour vrai.