Félix Guattari

30 avril 1930 - 29 août 1992 🇫🇷 française 12 min de lecture

Psychanalyste sans chaire, militant avant d'être théoricien, Guattari a passé sa vie à la clinique de La Borde et écrit avec Deleuze quatre livres dont Mille Plateaux. Il soutenait qu'une institution produit ses propres maladies, et qu'il n'y a pas une crise écologique mais trois.

Biographie

Pierre-Félix Guattari naît le 30 avril 1930 à Villeneuve-les-Sablons, dans l'Oise, dans une famille modeste de la banlieue parisienne.

Il milite avant d'étudier. Adolescent, il anime des auberges de jeunesse, puis gravite autour des cercles trotskistes et de la revue La Voie communiste. Pendant la guerre d'Algérie, il prend part aux réseaux de soutien au Front de libération nationale. Cette activité militante ne cessera jamais, et elle précède chez lui toute formation théorique : il commence des études de pharmacie, suit des cours de philosophie sans jamais se présenter aux concours, et n'obtiendra jamais le titre universitaire qui aurait fait de lui un professeur.

En 1955, il rejoint la clinique de La Borde, à Cour-Cheverny, fondée deux ans plus tôt par le psychiatre Jean Oury. Il y restera toute sa vie. La Borde est l'un des foyers de ce qu'on appelle la psychothérapie institutionnelle, née autour de François Tosquelles à l'hôpital de Saint-Alban pendant la guerre : l'idée qu'un établissement psychiatrique produit lui-même de la maladie, et qu'il faut soigner l'institution avant de prétendre soigner les malades. À La Borde, les tâches tournent, les rôles se brouillent, un médecin fait la vaisselle et un pensionnaire tient la caisse.

En 1962, Guattari entre en analyse auprès de Jacques Lacan, dont il suit le séminaire et dont il sera l'un des premiers membres de l'École freudienne de Paris, fondée en 1964. Il devient analyste sans jamais se plier à l'orthodoxie de l'école, et s'en éloignera.

La rencontre décisive a lieu en 1969. Un médecin de leurs connaissances le présente à Gilles Deleuze, professeur de philosophie, alors convalescent. Les deux hommes commencent une correspondance, puis un travail commun qui durera plus de vingt ans et produira quatre livres, dont L'Anti-Œdipe en 1972 et Mille Plateaux en 1980.

Les années suivantes sont celles d'une activité dispersée et inlassable : réseaux de psychiatrie alternative avec l'Italien Franco Basaglia, soutien aux autonomes italiens et à Toni Negri réfugié en France, radios libres, engagement écologiste, voyages au Brésil et au Japon.

Il meurt à La Borde le 29 août 1992, d'une crise cardiaque, à soixante-deux ans. Deleuze lui survivra trois ans.

Pensée principale

Guattari n'a pas écrit de système, et il s'en défendait. Sa pensée se reconnaît à un petit nombre de gestes, répétés d'un livre à l'autre et d'un terrain à l'autre.

Soigner l'institution

Le premier vient de La Borde. Un hôpital psychiatrique n'est pas un lieu neutre où l'on traiterait des maladies apportées du dehors : c'est une machine qui produit ses propres pathologies, par la hiérarchie, la répétition des rôles et l'enfermement de chacun dans sa fonction.

Guattari donne à cette analyse un nom en 1964, la transversalité. Dans un groupe, il existe un degré d'ouverture entre les niveaux et entre les rôles, et c'est ce degré qui décide de la santé du groupe. Trop bas, chacun reste prisonnier de sa place et l'institution devient persécutrice ; relevé, les paroles circulent autrement.

Il en tire une distinction qui a fait fortune bien au-delà de la psychiatrie. Un groupe assujetti reçoit sa loi du dehors, se tient pour un objet, et son premier souci est sa propre conservation. Un groupe sujet se donne ses règles, les modifie, accepte de disparaître. Le même collectif peut passer de l'un à l'autre plusieurs fois dans la même journée.

Contre la structure, la machine

Le deuxième geste est dirigé contre le structuralisme alors dominant, et contre Lacan.

Une structure, soutient Guattari dans un texte de 1969, se définit par des places et par des rapports entre ces places, de sorte que les éléments y sont interchangeables : elle se reproduit. Une machine, au contraire, comporte une pièce qui ne va pas, un reste, un point de rupture par où quelque chose passe. L'inconscient n'est pas structuré comme une langue ; il fonctionne, il produit, il tombe en panne.

Cette opposition commande tout le reste. Elle explique pourquoi Guattari refuse de ramener le désir à un manque. Le désir ne manque de rien : il assemble, il branche, il construit. Voir le courant structuralisme.

La schizoanalyse

Le troisième geste est la conséquence des deux premiers, et c'est le programme de L'Anti-Œdipe, écrit avec Deleuze.

La psychanalyse, reprochent-ils, rabat toute production de désir sur une scène de famille : quoi que dise le patient, il sera question du père, de la mère et de leur interdit. Or le désir d'un homme est d'emblée pris dans une époque, une classe, un métier, une guerre, un salaire. Il est immédiatement social et politique.

La schizoanalyse qu'ils proposent ne cherche donc pas ce qu'un symptôme veut dire, mais comment il fonctionne et à quoi il se branche. Elle ne remonte pas vers une origine, elle suit des lignes.

Les trois écologies

Le dernier geste est tardif et c'est celui par lequel Guattari est le plus lu aujourd'hui hors de la philosophie.

Dans un court livre de 1989, il soutient qu'il n'y a pas une crise écologique mais trois, qu'on ne peut pas traiter séparément : celle de l'environnement, celle des rapports sociaux, celle de la subjectivité. Dépolluer un fleuve sans toucher aux formes de vie qui l'ont pollué, ou défendre la nature au moyen d'une subjectivité standardisée par les médias de masse, revient à soigner un symptôme en entretenant sa cause.

Il appelle écosophie cette articulation des trois, et il y voit la seule réponse possible à ce qu'il nomme les années d'hiver, c'est-à-dire la décennie où les espérances de 1968 se sont défaites.

Œuvres majeures

Psychanalyse et transversalité (1972)

Le recueil des textes écrits à La Borde et autour de l'École freudienne entre 1955 et 1970, publié l'année même de L'Anti-Œdipe et précédé d'une préface de Deleuze. On y trouve la notion de transversalité, la distinction du groupe sujet et du groupe assujetti, et le texte de 1969 qui oppose la machine à la structure. C'est le livre où Guattari parle seul, et le meilleur point d'entrée dans son vocabulaire avant qu'il ne se mêle à celui de Deleuze.

L'Anti-Œdipe (1972)

Premier volume de Capitalisme et schizophrénie, écrit avec Deleuze au lendemain de 1968. Le livre reproche à la psychanalyse de rabattre toute production de désir sur la famille, et au capitalisme de libérer des flux qu'il doit aussitôt recoder. Son succès fut immédiat et bruyant, et l'ouvrage reste associé à un moment précis, celui où la critique sociale et la critique de la psychiatrie se sont rejointes.

La Révolution moléculaire (1977)

Un volume composite, fait d'articles, d'entretiens et d'interventions, où Guattari déplace la politique de l'échelle des partis et des classes, qu'il appelle molaire, vers celle des pratiques et des désirs, qu'il appelle moléculaire. Les objets en sont les radios libres, la psychiatrie, la prison, l'école, les minorités. Le livre a beaucoup circulé en Italie, où il a nourri les mouvements autonomes.

Mille Plateaux (1980)

Second volume de Capitalisme et schizophrénie, et le plus ambitieux. Quinze textes datés, lisibles dans n'importe quel ordre, qui exposent le rhizome, l'agencement, la déterritorialisation et la machine de guerre. L'influence du livre s'est exercée surtout hors de la philosophie : architecture, géographie, théorie de l'art, études des médias.

Les Trois Écologies (1989)

Cent pages écrites vite, et le livre le plus lu de Guattari aujourd'hui. Il y soutient qu'il n'existe pas une question écologique mais trois, environnementale, sociale et mentale, et qu'aucune ne se résout sans les deux autres. Le texte a trouvé son public vingt ans après sa parution, lorsque la question climatique a rendu sensible ce qu'il avançait.

Postérité et influence

Une œuvre longtemps absorbée par une autre

Pendant trente ans, Guattari a été lu comme le co-auteur de Deleuze, c'est-à-dire comme la part obscure d'un livre signé par un philosophe. Les comptes rendus des années soixante-dix attribuaient régulièrement à Deleuze les analyses et à Guattari les exemples.

La reprise de ses textes personnels, engagée dans les années deux mille, a renversé cette perspective. On y a découvert que plusieurs notions tenues pour deleuziennes, l'agencement, la machine, la déterritorialisation, figuraient dans ses carnets avant leur rencontre. Deleuze lui-même ne disait pas autre chose, décrivant un collaborateur qui produisait des idées par éclairs et dont il mettait le travail en forme.

La psychiatrie

C'est dans son métier que l'influence est la plus directe et la moins visible du dehors. La psychothérapie institutionnelle qu'il a pratiquée à La Borde a essaimé en France et en Italie, où Franco Basaglia obtiendra en 1978 la loi qui ferme les asiles. Les réseaux de psychiatrie alternative auxquels Guattari a participé sont à l'origine d'une partie des pratiques de secteur et des structures intermédiaires actuelles.

L'écologie politique

La diffusion la plus large est posthume. Les Trois Écologies est devenu, après 2010, une référence des courants qui refusent de séparer la crise environnementale de la crise sociale et de la crise des subjectivités. Le mot d'écosophie circule désormais sans son auteur, comme a circulé avant lui celui de rhizome.

Les sciences sociales

Enfin, le vocabulaire forgé avec Deleuze a été repris bien au-delà de la philosophie : la notion d'agencement a donné naissance à tout un courant en sociologie des sciences et en théorie sociale, et les études urbaines, la géographie et la théorie des médias emploient couramment ses termes. Beaucoup de ceux qui les emploient ignorent qu'un psychiatre de province en est l'un des deux auteurs.

Controverses et débats

Qui a écrit quoi

Deleuze et Guattari ont toujours refusé de répartir leurs textes, et l'ouverture de leurs archives n'a pas tranché la question. Les carnets préparatoires montrent un travail par lettres et par brouillons échangés, où les formulations passent de l'un à l'autre et reviennent modifiées.

Deux lectures s'affrontent. L'une tient Guattari pour le pourvoyeur d'intuitions que Deleuze aurait rendues philosophiques, et s'appuie sur le fait que les livres communs sont plus ordonnés que ceux de Guattari seul. L'autre y voit une hiérarchie imposée après coup par une institution universitaire qui ne savait pas où ranger un analyste sans diplôme, et fait valoir que plusieurs concepts majeurs sont datés et signés dans les textes antérieurs à 1969.

L'usage des sciences

Dans Impostures intellectuelles, publié en 1997, Alan Sokal et Jean Bricmont reprochent aux deux auteurs d'employer des notions mathématiques et physiques hors de leur domaine de validité. Les passages visés sont souvent attribués à Guattari, dont la formation scientifique était limitée.

La défense ordinaire consiste à dire que ces termes fonctionnent chez lui comme des concepts redéfinis et non comme des arguments d'autorité. L'objection subsiste pour qui estime qu'un mot emprunté à une science conserve, même redéfini, le crédit de son origine.

La psychiatrie sans asile

La critique de l'institution psychiatrique, à laquelle Guattari a pris une part réelle, a nourri un mouvement dont les effets sont discutés. La fermeture des grands établissements, voulue pour mettre fin à l'enfermement, s'est accompagnée dans plusieurs pays d'un transfert des malades vers la rue et la prison, faute des structures intermédiaires promises.

Les héritiers de la psychothérapie institutionnelle répondent que ce n'est pas leur programme qui a été appliqué mais une politique de réduction des coûts, et que La Borde n'a jamais prôné la suppression du lieu de soin, seulement sa transformation.

Pour aller plus loin

Lire Guattari seul

Les Trois Écologies, Galilée. Cent pages, le texte le plus court et le plus accessible, et celui par lequel on le lit aujourd'hui.

Psychanalyse et transversalité, La Découverte. Les textes de La Borde, où son vocabulaire se forme avant la rencontre avec Deleuze.

Chaosmose, Galilée. Son dernier livre, publié l'année de sa mort, qui reprend l'ensemble de son parcours.

Lire Deleuze et Guattari

L'Anti-Œdipe et Mille Plateaux, Éditions de Minuit. Le second se lit par n'importe quel chapitre.

Qu'est-ce que la philosophie ?, Éditions de Minuit, 1991. Le dernier livre commun, et le plus calme.

Études

Dosse, François, Gilles Deleuze et Félix Guattari. Biographie croisée, La Découverte, 2007. L'enquête la plus complète sur leur travail commun et sur La Borde.

Querrien, Anne et Alliez, Éric (dir.), dossiers consacrés à Guattari dans la revue Multitudes, accessibles en ligne.

Zourabichvili, François, Le Vocabulaire de Deleuze, Ellipses, 2003, pour les termes forgés en commun.

Autour

Oury, Jean, Le Collectif. Le séminaire de Sainte-Anne, Champ social, sur la psychothérapie institutionnelle vue par le fondateur de La Borde.

La Moindre des choses, film de Nicolas Philibert, 1996, tourné à la clinique de La Borde.

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