La famine comme échec politique
Aussi appelé : approche par les droits d'accès, entitlement approach, famine et démocratie
Thèse selon laquelle les famines ne résultent pas d'un manque absolu de nourriture mais de l'effondrement des moyens dont certains groupes disposent pour y accéder. Elle fait de la famine un fait politique, donc imputable.
Ce que la thèse conteste
L'explication qu'elle vient remplacer paraît aller de soi, et c'est pourquoi elle a longtemps régné. Elle attribue la famine à une baisse de la quantité de nourriture disponible, due à une mauvaise récolte, à une sécheresse, à une invasion de criquets ou à une guerre. La population dépasse les ressources, et la mortalité rétablit l'équilibre. Thomas Malthus en avait donné au début du XIXe siècle la version la plus influente, et la plupart des administrations coloniales raisonnaient encore dans ce cadre au XXe siècle.
Amartya Sen l'a mise en défaut par l'examen des données. Dans un essai publié en 1981 sur la pauvreté et les famines, il reprend plusieurs grandes famines du XXe siècle et compare, année par année, les disponibilités alimentaires et la mortalité. Le résultat est contre-intuitif : dans plusieurs cas, la famine survient alors que la nourriture disponible par habitant n'est pas significativement inférieure à celle d'années ordinaires, et il arrive même que la région exporte des vivres pendant que ses habitants meurent.
Le mécanisme : les droits d'accès
Pour rendre compte de ce paradoxe, Sen introduit la notion de droit d'accès, qu'il nomme entitlement. Chacun dispose d'un ensemble de moyens légitimes d'obtenir des biens : ce qu'il produit lui-même, ce qu'il peut acheter avec son revenu, ce qu'il peut obtenir en échangeant sa force de travail ou ses animaux, ce que l'État ou la coutume lui garantit. La famine survient lorsque cet ensemble s'effondre pour un groupe donné, quelle que soit la quantité de nourriture présente dans le pays.
Les voies de cet effondrement sont multiples. Le salarié agricole perd son emploi parce que la récolte a été mauvaise, et son revenu disparaît avant que le prix du grain n'augmente. L'éleveur voit le prix de ses bêtes s'effondrer tandis que celui du grain monte, et les termes de l'échange qui le faisaient vivre se retournent contre lui. L'artisan rural voit sa clientèle cesser d'acheter. L'inflation urbaine, nourrie par un effort de guerre, met la nourriture hors de portée des journaliers d'une région voisine. Dans chaque cas, le groupe qui meurt est identifiable par sa place dans la division du travail, et la famine est sélective : elle frappe des métiers avant de frapper des territoires.
La famine du Bengale de 1943, pendant laquelle Sen était enfant, est son cas le plus développé. La production rizicole de l'année n'avait pas connu de chute catastrophique, mais l'économie de guerre, les achats publics, l'inflation, la spéculation, l'interdiction du commerce entre provinces et le refus des autorités britanniques de déclarer officiellement la famine ont concouru à mettre le riz hors d'atteinte des travailleurs ruraux. Il y a eu, selon les estimations, entre un et trois millions de morts.
Le versant proprement politique
La thèse des droits d'accès est économique. Sen lui a adjoint une proposition politique plus frappante encore, qu'il a développée dans ses travaux ultérieurs et notamment dans ses écrits sur le développement comme liberté : aucune famine de grande ampleur ne s'est jamais produite dans un pays indépendant, démocratique et doté d'une presse relativement libre.
L'argument n'est pas que les démocraties soient plus riches ou mieux administrées, mais qu'elles sont punissables. Un gouvernement qui doit se présenter devant des électeurs et affronter des journaux ne peut pas laisser mourir de faim une partie de sa population sans en payer le prix. La famine devient alors une information qui circule, un scandale, un risque électoral, et les mesures de secours sont prises. À l'inverse, un régime sans opposition ni presse peut ignorer des années durant les conséquences d'une politique, et la censure qui le protège le prive en même temps des informations qui lui permettraient de se corriger. Sen et Jean Drèze ont analysé en ce sens la famine chinoise du Grand Bond en avant, à la fin des années 1950, où l'absence de toute remontée critique a permis à des politiques désastreuses de se poursuivre.
Il faut noter la portée de ce raisonnement. Il ne fait pas de la démocratie une valeur à défendre pour elle-même, il en fait un dispositif d'information et de sanction qui produit des effets mesurables sur la survie des personnes. C'est l'un des arguments les plus cités en faveur des libertés politiques, et l'un des rares qui soit entièrement instrumental.
Les conséquences morales
Si la famine résulte d'un agencement humain, alors elle engage des responsabilités, et la question se pose de savoir lesquelles et envers qui. Trois lignes de réflexion se sont développées.
La première porte sur les devoirs des gouvernements. Secourir cesse d'être une œuvre de charité pour devenir une obligation attachée à la fonction, et le défaut de secours devient imputable.
La deuxième porte sur les devoirs des particuliers et des États riches. Peter Singer avait soutenu dès 1972, dans un article consacré à la famine et à l'abondance, que la proximité géographique ne fait aucune différence morale et que nous sommes tenus de prévenir un mal grave quand nous pouvons le faire sans sacrifier quelque chose d'une importance comparable. Cette thèse est indépendante de l'analyse de Sen, mais elle en reçoit un appui : s'il est vrai que les famines sont évitables par des moyens connus, l'excuse de l'impuissance tombe.
La troisième porte sur la justice institutionnelle. Si des règles d'échange, de propriété et de commerce produisent régulièrement des effondrements de droits d'accès, ce sont ces règles qu'il faut juger, et non seulement les secours à apporter dans l'urgence. Onora O'Neill a développé cette ligne en soutenant que les obligations de justice portent d'abord sur les institutions. C'est aussi par là que la question rejoint l'approche par les capabilités : ce qui compte n'est pas la quantité de biens disponibles mais ce que les personnes sont réellement en mesure de faire et d'être, et le développement humain se mesure à cela. Martha Nussbaum a prolongé cette perspective en insistant sur le caractère non négociable de certains seuils, dont la nutrition fait partie.
Objections et discussions
La thèse est aujourd'hui largement reçue, ce qui ne signifie pas qu'elle soit incontestée. Quatre objections méritent d'être connues.
La première est empirique et porte sur les données du Bengale. Peter Bowbrick a soutenu que les chiffres de production utilisés par Sen étaient peu fiables et que la disponibilité alimentaire avait bien chuté, notamment du fait d'une maladie du riz. D'autres travaux ont depuis réévalué l'ampleur de la mauvaise récolte. La discussion n'est pas tranchée pour ce cas particulier, et la plupart des spécialistes considèrent qu'elle affecte le dosage des causes plus que le principe de l'analyse : même avec une baisse de production, la répartition explique qui meurt.
La deuxième porte sur la notion même de droit d'accès. Amrita Rangasami a fait valoir qu'elle décrit un événement là où il faudrait décrire un processus : la famine est l'aboutissement d'un appauvrissement long, pendant lequel des groupes sont progressivement dépossédés au profit d'autres, et se concentrer sur le moment de la crise masque ce transfert. L'objection déplace l'attention de la mortalité vers la paupérisation.
La troisième porte sur le caractère économique de l'explication. Alex de Waal a reproché à l'approche de négliger ce que les populations elles-mêmes considèrent comme une famine, qui n'est pas seulement la mort mais la destruction d'un mode de vie, et d'accorder trop peu de place à la violence délibérée. Il a proposé de penser en termes de contrat politique contre la famine, c'est-à-dire d'obligation politiquement imposée aux gouvernants par ceux qui en sont les victimes potentielles.
La quatrième porte sur la proposition démocratique. On a objecté que l'Inde indépendante et démocratique a connu une malnutrition chronique massive, et que des famines localisées ont frappé des groupes marginalisés sans conséquence électorale. Sen l'admet et distingue la famine aiguë, qui est visible et politiquement coûteuse, de la faim endémique, qui ne l'est pas. La distinction sauve la proposition initiale et en limite considérablement la portée consolante : un régime peut être à l'abri des famines et laisser une partie de sa population sous-alimentée en permanence.
Il faut mentionner enfin un phénomène que l'analyse initiale traitait peu et qui domine aujourd'hui : les famines contemporaines sont très majoritairement liées aux conflits armés et au blocage délibéré de l'aide. L'affamement comme méthode de guerre a d'ailleurs été inscrit dans le droit international pénal, ce qui est une reconnaissance juridique de la thèse générale : si la famine peut être un crime, c'est bien qu'elle n'est pas un accident.