Développement humain

Aussi appelé : Approche du développement humain, Indice de développement humain

Politique 7 min de lecture

Difficulté : 3/5

Évaluation du développement par l'élargissement des possibilités réelles qu'ont les personnes de faire et d'être, et non par le revenu ou la satisfaction. Formalisée dans le premier Rapport mondial sur le développement humain du PNUD, en 1990.

Avant le mot

L'idée est plus ancienne que la formule. Vous en trouverez l'ancêtre le plus net chez Aristote, pour qui la richesse est un bien instrumental et la fin de la cité l'épanouissement de ses membres selon leur fonction propre. Adam Smith soutient de son côté que le niveau de vie ne se mesure pas en biens mais dans la capacité de paraître en public sans honte, remarque sur laquelle les théoriciens contemporains reviendront souvent.

Au XXe siècle, plusieurs traditions préparent le terrain. Les économistes du bien-être s'interrogent sur ce qu'un indicateur agrégé peut dire d'une population. Les travaux sur les besoins fondamentaux, dans les années 1970, proposent de juger une politique à la satisfaction de besoins identifiables plutôt qu'à la croissance. Et dans le monde du développement, l'échec visible de politiques de croissance qui laissaient intactes la mortalité infantile et l'analphabétisme rend la question urgente.

Sen et la critique des mesures

Le travail d'Amartya Sen fournit l'armature théorique. Sa critique porte sur deux cibles.

Contre l'évaluation par le revenu, il objecte que des personnes disposant du même revenu ne disposent pas des mêmes possibilités réelles : une personne malade, une femme dans une société qui lui interdit de travailler, un habitant d'une région sans école n'ont pas la même liberté effective avec la même somme. Le revenu est un moyen dont le rendement varie selon les situations.

Contre l'évaluation par la satisfaction, c'est-à-dire contre l'utilitarisme, il objecte que les préférences s'adaptent. Qui a toujours vécu privé se déclare souvent satisfait de peu, et un indicateur de satisfaction enregistrerait ce renoncement comme un bien-être. Sen appelle préférences adaptatives ce phénomène, qui ruine la fiabilité du témoignage subjectif comme critère unique.

Il propose à la place d'évaluer les capabilités : non ce que les gens possèdent, ni ce qu'ils ressentent, mais l'ensemble des choses qu'ils sont réellement en mesure de faire et d'être. Le développement devient alors l'élargissement de cet ensemble, et la liberté n'en est pas un effet secondaire mais la définition même.

Haq et la fabrique de l'indicateur

L'économiste pakistanais Mahbub ul Haq a joué le rôle décisif dans le passage de la théorie à l'instrument. Convaincu qu'un argument ne pèse rien face au produit intérieur brut sans un chiffre concurrent, il conçoit avec la collaboration de Sen l'indice de développement humain, publié dans le rapport de 1990.

L'indice combine trois dimensions : la santé, approchée par l'espérance de vie, l'éducation, approchée par la scolarisation, et le niveau de vie, approché par le revenu. Sen a raconté avoir d'abord trouvé l'entreprise réductrice, avant d'admettre son efficacité politique. Ce paradoxe est intéressant : un concept dont la thèse principale est qu'on ne peut pas réduire le bien à un nombre a eu besoin d'un nombre pour exister dans le débat public.

L'indice a été révisé plusieurs fois et doublé d'indices complémentaires, dont des mesures d'inégalité et des mesures relatives aux femmes. Les rapports annuels ont chacun un thème, ce qui en fait, accumulés, une sorte de répertoire des questions successives du développement.

Nussbaum et la liste

Martha Nussbaum développe une version différente de la même famille. Là où Sen refuse de dresser une liste définitive des capabilités importantes, par souci de laisser la délibération démocratique en décider, Nussbaum propose une liste de capabilités centrales, qu'elle tient pour les conditions d'une vie proprement humaine : la vie, la santé, l'intégrité physique, l'usage des sens et de l'imagination, les émotions, la raison pratique, l'affiliation, le rapport aux autres espèces, le jeu et le contrôle sur son environnement.

Le désaccord entre les deux approches est réel et instructif. Une liste donne prise à la critique et à l'action juridique, puisqu'on peut exiger un seuil. Elle expose en revanche au reproche de prescrire une conception de la vie bonne. L'absence de liste préserve le pluralisme, au risque de laisser le concept sans contenu opposable.

Les usages concurrents

L'expression circule aujourd'hui dans des contextes qui ne lui donnent pas le même sens.

L'usage institutionnel. Dans les organisations internationales, le développement humain est devenu un cadre d'évaluation et un vocabulaire de rapport. Il y voisine avec le développement durable, auquel il a été progressivement articulé.

L'usage philosophique. Dans la littérature de philosophie politique, le développement humain désigne une famille de théories de la justice centrées sur les capabilités, en concurrence avec les théories ressourcistes, dont celle de John Rawls, et avec les théories utilitaristes.

L'usage critique. Des auteurs issus des courants de la décroissance, dont Serge Latouche, contestent l'expression elle-même : parler de développement, même humain, conserverait selon eux le schéma d'une marche en avant universelle dont l'Occident donnerait la mesure. D'autres, comme Kate Raworth, cherchent à réarticuler les objectifs sociaux avec des limites écologiques, ce que l'indice de développement humain, dans sa forme initiale, n'intégrait pas.

Les objections

La mesure trahit-elle le concept ? C'est la critique la plus interne. Si les capabilités sont par définition irréductibles à une liste de biens, tout indice composite les trahit en les pondérant. Les défenseurs répondent qu'un indice imparfait mais discuté vaut mieux qu'un indicateur unique non discuté. L'argument est pragmatique, non théorique.

Un concept libéral occidental ? On a reproché à l'approche de supposer un individu autonome et de minorer les appartenances collectives, ce qui la rendrait inadéquate pour des sociétés où la personne se définit par ses liens. Sen, qui invoque volontiers des sources indiennes anciennes, répond que l'exigence de délibération publique n'est pas occidentale. Le débat reste ouvert, et il recoupe celui que le communautarisme adresse au libéralisme.

Que fait-on de la nature ? La critique écologique est la plus actuelle. Un développement humain qui s'évalue à l'espérance de vie, à l'éducation et au revenu peut progresser en détruisant ses propres conditions. Les rapports récents du PNUD ont intégré cette dimension, mais la question de savoir si le concept peut absorber la contrainte écologique ou s'il doit être remplacé n'est pas tranchée.

Ce que le concept a changé

Il faut mesurer l'effet pratique, qui est considérable. L'existence d'un classement concurrent du produit intérieur brut a obligé des gouvernements à rendre compte de leur santé publique et de leur système scolaire. Elle a donné un langage aux politiques de développement qui ne passaient pas par la croissance. Et elle a fait entrer dans le débat public une question proprement philosophique : qu'est-ce qu'une vie à laquelle il ne manque rien d'essentiel ? Cette question était celle d'Aristote. Elle se pose désormais sous la forme d'un tableau de chiffres, ce qui est à la fois un progrès et une réduction.

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