Atomisme

Aussi appelé : Atomistique, Théorie atomiste

Metaphysique 7 min de lecture

Difficulté : 3/5

Nom donné à toute doctrine qui explique un tout par des éléments indivisibles et par leurs relations. Le mot a d'abord désigné une physique de la matière et du vide, avant de servir en logique puis, sur un mode critique, en philosophie politique.

Le geste initial : couper la division

La question de départ est celle d'un embarras. Si l'on divise un morceau de matière, puis la moitié obtenue, puis la moitié de cette moitié, où cela s'arrête-t-il ? Répondre « jamais » conduit à des difficultés que les Grecs avaient repérées, notamment dans les arguments de l'école d'Élée sur la divisibilité. Répondre « quelque part » suppose des corps indivisibles.

C'est cette seconde voie que prennent Leucippe et Démocrite, au cinquième siècle avant notre ère. Leur solution tient en deux affirmations : il existe des corps insécables et il existe du vide. Le vide est la thèse la plus audacieuse, car elle revient à accorder une sorte d'existence à ce qui n'est rien, ce que l'ontologie éléatique interdisait. Les atomes diffèrent par la figure, la grandeur, l'ordre et la position ; ils n'ont ni couleur, ni saveur, ni chaleur. Tout ce que nous percevons résulte de leurs assemblages et de leur impact sur nos organes.

Deux conséquences suivent, et elles ont fait plus pour la fortune de la doctrine que ses détails physiques. La première est que les qualités sensibles ne sont pas dans les choses : elles naissent de la rencontre entre un corps et un percevant. La seconde est que rien n'arrive par dessein : les configurations se font et se défont par nécessité, sans plan ni fin.

L'inflexion épicurienne

Épicure reprend l'édifice au troisième siècle avant notre ère mais en modifie la charpente sur un point décisif. Chez Démocrite, tout est nécessaire ; or une physique entièrement nécessaire rend inintelligible que nous délibérions et que nous soyons responsables. Épicure introduit donc, outre la chute des atomes et leurs chocs, un écart minimal et sans cause assignable. Lucrèce, qui expose la doctrine en vers latins, nomme cet écart et en fait le fondement de la liberté humaine.

Ce déplacement montre que l'atomisme antique n'était pas d'abord une hypothèse de laboratoire. Il servait une ambition morale : délivrer les hommes de la crainte des dieux et de la mort en montrant que le monde est fait de matière et de vide, et que l'âme, composée d'atomes, se disperse à la mort.

Un adversaire de taille

Aristote a consacré à la réfutation de l'atomisme des développements substantiels, et son autorité a longtemps suffi à écarter la doctrine. Ses objections principales sont que le vide, s'il existait, rendrait le mouvement inintelligible plutôt qu'il ne l'expliquerait, et qu'une explication par les seuls chocs de particules sans qualités laisse inexpliqué pourquoi tel assemblage produit régulièrement tel vivant. Sa théorie des quatre causes reproche à l'atomisme de ne retenir que la cause matérielle et d'abandonner la question du pourquoi.

Le débat n'a jamais été purement physique. Il portait aussi sur l'existence d'un ordre : l'atomisme la nie, Aristote l'affirme, et les traditions religieuses qui héritèrent d'Aristote y virent une raison de plus de tenir l'atomisme pour impie.

Une autre histoire : l'atomisme théologique

Un chapitre souvent ignoré se joue dans la théologie musulmane des huitième et neuvième siècles. Plusieurs écoles y soutiennent que le monde est composé d'atomes et d'accidents, tous créés à chaque instant par Dieu. La conclusion est à l'opposé de celle des Grecs : loin d'écarter la providence, cet atomisme la rend totale, puisque rien ne subsiste de lui-même d'un instant au suivant. Al-Ghazâlî défend une position de ce genre lorsqu'il conteste que la cause naturelle produise son effet par elle-même.

Cet épisode montre que l'atomisme n'est pas solidaire du matérialisme. La même structure physique peut soutenir des métaphysiques opposées.

La renaissance du dix-septième siècle

Le retour de l'atomisme en Europe passe par la philologie avant la physique : c'est la redécouverte du poème de Lucrèce, au quinzième siècle, qui remet la doctrine en circulation. Gassendi entreprend au dix-septième siècle de la rendre acceptable en la séparant de ce qui la rendait suspecte, c'est-à-dire la mortalité de l'âme et l'absence de providence. L'atomisme devient alors une hypothèse disponible pour la science naissante.

Descartes la refuse pourtant. Si la matière est étendue, soutient-il, elle est divisible à l'infini, et un atome indivisible est une contradiction ; quant au vide, il n'en admet pas. Le désaccord entre atomistes et cartésiens sur la structure de la matière traverse tout le siècle et alimente la physique corpusculaire qui triomphera ensuite.

Le glissement vers la chimie

Au début du dix-neuvième siècle, l'atome cesse d'être un concept philosophique pour devenir une unité de mesure. La chimie des proportions définies conduit à attribuer à chaque élément un poids relatif, et l'atome devient ce dont on calcule la masse. Le mot reste, la thèse change : l'atome chimique est postulé pour rendre compte de régularités expérimentales, non pour délivrer les hommes de la crainte des dieux.

Le malentendu qui s'ensuit est fréquent. On dit volontiers que la science moderne a « confirmé » Démocrite. C'est inexact à plusieurs titres : l'atome de la physique n'est pas insécable, il a une structure interne, et les particules dont il est fait ne ressemblent guère aux corpuscules aux crochets que décrivaient les Grecs. Ce qui a été confirmé, c'est l'idée générale d'une composition discontinue de la matière, non la doctrine.

Atomisme logique

Au début du vingtième siècle, le mot migre vers la logique. Bertrand Russell donne le nom d'atomisme logique à un programme : analyser les propositions complexes jusqu'à des propositions élémentaires, qui correspondent à des faits élémentaires, de sorte que la structure du langage correctement analysé reflète la structure du monde. Le Tractatus de Wittgenstein en offre la version la plus tendue.

Le rapprochement avec l'atomisme physique est analogique : on cherche des éléments simples et une règle de composition. Il ne s'agit plus de matière mais de sens. Wittgenstein abandonnera ensuite ce programme, et la critique du dernier tiers du vingtième siècle lui opposera des considérations holistes : la signification d'un énoncé dépend de sa place dans un ensemble, et il n'y a pas de propositions élémentaires isolables.

Atomisme social, un mot de combat

Le dernier usage est presque toujours polémique. On qualifie d'atomiste une conception qui traite les individus comme des unités complètes avant toute relation, la société n'étant qu'un agrégat d'unités ainsi constituées. Peu de penseurs se réclament de cette position ; beaucoup en sont accusés.

Le reproche a été formulé avec précision par Charles Taylor, qui soutient que certaines théories des droits présupposent un individu autosuffisant, alors que les capacités mêmes qui font la valeur de l'autonomie ne se développent que dans une communauté de langue et de pratiques. Tocqueville, sans employer ce mot, avait décrit un mouvement voisin en observant comment l'égalité conduit chacun à se replier sur un petit cercle.

Il faut noter que cet usage inverse la valeur du terme. En physique, être atomiste est une hypothèse ; en politique, c'est presque toujours une accusation.

Ce qui reste commun

En dépit de leur dispersion, ces usages partagent une exigence méthodique : expliquer un tout par des éléments plus simples et par leurs relations. C'est cette exigence, plutôt qu'une doctrine, qui fait la continuité du mot. Et c'est sur elle que portent les objections les plus durables, qu'elles viennent d'Aristote, des critiques du programme logique ou des théoriciens de l'appartenance : un tout se réduit-il à ses parties, et la description des parties suffit-elle à rendre compte de ce qu'elles forment ?

La question reste ouverte, et elle se pose différemment selon qu'on parle de matière, de sens ou de vie commune. C'est pourquoi il est plus prudent de demander, chaque fois que le mot apparaît, de quel atomisme il s'agit.

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