Thomas Robert Malthus

13 février 1766 - 23 décembre 1834 🇬🇧 britannique 13 min de lecture

Pasteur anglican et premier professeur d'économie politique de Grande-Bretagne, Malthus oppose en 1798 à ceux qui annonçaient le progrès indéfini un argument arithmétique : la population croît plus vite que les subsistances. Darwin y trouvera, quarante ans plus tard, le mécanisme de la sélection naturelle.

Biographie

Thomas Robert Malthus naît le 13 février 1766 dans le Surrey, dans une famille aisée de la gentry. Il vient au monde avec un bec-de-lièvre et une fente palatine, qui gêneront sa parole toute sa vie et qu'il n'évoquera jamais.

Son père, Daniel Malthus, est un homme des Lumières anglaises, ami de Hume et admirateur de Rousseau, qu'il a reçu lors de son séjour en Angleterre. Il élève son fils à la maison, puis le confie à une académie dissidente où l'on enseigne les sciences et l'économie plutôt que le latin seul.

En 1784, Malthus entre à Jesus College, à Cambridge. Il y brille en mathématiques, obtient son diplôme en 1788 avec un bon rang, devient fellow de son collège en 1793 et reçoit les ordres anglicans. Il sera pasteur toute sa vie, desservant une petite paroisse du Surrey tout en poursuivant ses travaux.

Le livre qui le rend célèbre naît d'une discussion avec son père. Daniel Malthus croyait, avec Condorcet et William Godwin, qu'une société débarrassée de ses institutions injustes verrait la misère disparaître. Son fils lui opposa un argument arithmétique, et Daniel l'encouragea à l'écrire.

L'Essai sur le principe de population paraît anonymement en 1798. Le succès est immédiat et le scandale aussi. Malthus passe les années suivantes à voyager en Scandinavie, en Russie, en France et en Suisse, pour accumuler des observations, et publie en 1803 une seconde édition deux fois plus longue, signée de son nom, où il atténue certaines conclusions et en ajoute une qui lui tenait à cœur. L'ouvrage connaîtra six éditions de son vivant.

En 1804, il se marie et perd son titre de fellow, qui supposait le célibat. L'année suivante, la Compagnie des Indes orientales le nomme professeur d'histoire moderne et d'économie politique à son collège de Haileybury, où elle forme ses futurs administrateurs. C'est la première chaire d'économie politique créée en Grande-Bretagne. Il l'occupera jusqu'à sa mort, enseignant à des générations de jeunes gens qui iront gouverner l'Inde.

Il publie en 1820 des Principes d'économie politique qui le brouillent théoriquement avec Ricardo, sans jamais les brouiller personnellement : les deux hommes s'écrivirent pendant huit ans sans presque jamais tomber d'accord, et restèrent amis.

Il meurt le 23 décembre 1834 près de Bath, à soixante-huit ans, et il est enterré dans l'abbaye de la ville.

Pensée principale

Deux progressions

L'argument de 1798 tient en une page, et c'est ce qui a fait sa force.

Une population que rien n'arrête double à intervalles réguliers : elle croît comme une suite géométrique, 1, 2, 4, 8, 16. Les subsistances, elles, ne peuvent augmenter que par la mise en culture de nouvelles terres ou par l'amélioration des anciennes, c'est-à-dire par additions successives : elles croissent comme une suite arithmétique, 1, 2, 3, 4, 5.

Deux courbes de cette nature divergent nécessairement, et la divergence se creuse d'autant plus vite qu'on avance. Il en résulte que la population bute toujours sur sa subsistance, et qu'elle y bute dans tous les pays et à toutes les époques.

Malthus n'invente ni l'observation ni l'inquiétude ; ce qu'il apporte, c'est la forme d'une démonstration apparemment inattaquable, dirigée contre ceux qui annonçaient une amélioration indéfinie de la condition humaine.

Les obstacles

Si la population ne croît pas effectivement comme une suite géométrique, c'est que quelque chose l'arrête. Malthus appelle ces freins des obstacles et en distingue deux sortes.

Les obstacles destructifs agissent sur les morts : la famine, les épidémies, la guerre, la mortalité des enfants pauvres, les conditions de travail. Ils sont la forme ordinaire du rappel à l'ordre, et ils frappent toujours les mêmes.

Les obstacles préventifs agissent sur les naissances. La première édition n'en retenait qu'une forme, qu'il range sous le nom de vice. La seconde en ajoute une autre, et c'est le grand changement de 1803 : la contrainte morale, c'est-à-dire le mariage tardif accompagné de continence, par laquelle un homme s'interdit de fonder une famille qu'il ne pourrait pas nourrir.

Cet ajout change le ton du livre. La première édition décrivait une fatalité ; la seconde ouvre une issue, à condition que les pauvres soient instruits et rendus prévoyants. Malthus, pasteur, en fait un devoir religieux autant qu'économique.

La politique qui en découle

De là ses positions, qui lui ont valu sa réputation.

Il s'oppose aux lois sur les pauvres, qui accordaient des secours proportionnels au nombre d'enfants. Son raisonnement est double : ces secours encouragent les mariages précoces, donc la natalité ; et comme ils ne créent aucune subsistance supplémentaire, ils élèvent le prix des grains et appauvrissent ceux qui vivent de leur salaire sans recevoir d'aide. Il propose de les supprimer par extinction progressive.

Il soutient en revanche les lois céréalières, ce qui l'oppose frontalement à Ricardo. Un pays qui dépend des importations pour se nourrir, soutient-il, remet sa subsistance entre des mains étrangères, et une nation agricole est plus sûre qu'une nation commerçante.

La demande insuffisante

Les Principes d'économie politique de 1820 ouvrent un second front, que la postérité a longtemps négligé.

Ricardo et ses amis tenaient pour acquis qu'une surproduction générale est impossible, puisque toute production distribue des revenus qui serviront à acheter. Malthus conteste. Rien n'oblige les revenus distribués à être dépensés ; l'épargne peut excéder ce que l'investissement absorbe ; et une économie peut alors stagner faute de débouchés, avec des marchandises invendues et des bras inoccupés.

Il en tire une conséquence qui a scandalisé ses contemporains : il faut des consommateurs improductifs, propriétaires fonciers et domestiques, dont la dépense soutient la demande sans ajouter à l'offre.

Keynes relira ce débat en 1936 et donnera raison à Malthus, en regrettant publiquement que l'économie britannique ait suivi Ricardo pendant un siècle.

Œuvres majeures

Essai sur le principe de population (1798)

Cinquante mille mots publiés sans nom d'auteur, et le sous-titre dit la cible : des remarques sur les spéculations de M. Godwin, de M. de Condorcet et d'autres écrivains. Le livre est un pamphlet contre l'idée de perfectibilité indéfinie. Il oppose deux progressions, géométrique pour la population, arithmétique pour les subsistances, et en déduit que la misère est un fait de nature et non le produit des institutions. Aucune statistique ne vient l'appuyer : c'est une démonstration.

Essai sur le principe de population, seconde édition (1803)

Le même titre, un autre livre. Malthus a voyagé en Scandinavie, en Russie, en France et en Suisse, et il remplit son texte d'observations sur les régimes matrimoniaux, les salaires et la mortalité. Surtout, il ajoute la contrainte morale aux obstacles qui freinent la population, ce qui ouvre une issue là où la première édition n'en laissait aucune. Quatre autres éditions suivront jusqu'en 1826, toujours remaniées.

Enquête sur la nature et le progrès de la rente (1815)

Un opuscule publié la même année que celui de Ricardo et contenant la même théorie de la rente différentielle. Les deux hommes en tirent des conclusions opposées sur les lois céréalières, ce qui montre que l'analyse économique ne commande pas la décision politique. La question de la priorité entre les deux textes a occupé les historiens, qui concluent à une découverte simultanée.

Principes d'économie politique (1820)

L'ouvrage par lequel Malthus voulait être jugé comme économiste, et celui qui fut le moins lu de son vivant. Il y conteste l'impossibilité d'une surproduction générale, soutient qu'une épargne excessive peut faire stagner l'économie, et plaide pour l'existence de consommateurs improductifs. Ricardo en a rédigé une réfutation paragraphe par paragraphe, restée manuscrite jusqu'en 1928.

Définitions en économie politique (1827)

Un livre bref et sec, où Malthus entreprend de fixer le vocabulaire de la discipline en reprochant à ses contemporains, Ricardo en tête, de changer le sens des mots au cours de leurs raisonnements. L'ouvrage intéresse aujourd'hui moins par ses définitions que par ce qu'il révèle d'une méthode : Malthus se méfiait des déductions longues menées sur des termes mal assurés.

Postérité et influence

Darwin et Wallace

L'influence la plus considérable de Malthus s'est exercée hors de l'économie, et il ne l'a pas connue.

Charles Darwin raconte dans son autobiographie qu'il lisait l'Essai sur le principe de population pour se distraire, en octobre 1838, lorsqu'il comprit soudain que la pression qui s'exerce sur une population fournit le mécanisme qu'il cherchait : si plus d'individus naissent qu'il n'en peut survivre, les variations favorables seront conservées et les autres détruites. Alfred Russel Wallace rapporte une illumination presque identique, et la même lecture.

La sélection naturelle doit donc à un pasteur anglican l'idée de la lutte pour l'existence. Les deux naturalistes ont étendu à toutes les espèces un raisonnement conçu pour la seule espèce humaine.

Le malthusianisme et ses héritiers

Le mot a échappé à son auteur. Les néomalthusiens de la fin du XIXᵉ siècle, qui recommandaient la contraception, se réclamaient de lui alors qu'il la condamnait expressément et ne proposait que le mariage tardif.

Au XXᵉ siècle, les inquiétudes sur la croissance démographique mondiale, les rapports sur les limites de la croissance et une partie de la pensée écologique ont repris la structure de son argument : une croissance exponentielle butant sur des ressources finies. Les politiques de contrôle des naissances menées en Asie dans les années soixante-dix et quatre-vingt s'en sont réclamées.

Keynes

Le second retour est économique. Dans la Théorie générale, en 1936, John Maynard Keynes relit la controverse de 1820 et déclare que si l'économie britannique avait suivi Malthus plutôt que Ricardo, le monde serait plus sage et plus riche. La notion de demande effective insuffisante, que Malthus avait formulée sans les outils pour la traiter, devient alors centrale.

Ce qui a été réfuté

Sur le fond, la prédiction a échoué. La population européenne a été multipliée par plusieurs, les subsistances davantage, et la transition démographique a fait baisser la natalité dans les pays qui s'enrichissaient, exactement à l'inverse de ce que Malthus attendait.

La critique la plus serrée est venue tard. Amartya Sen a montré, en étudiant les grandes famines du XXᵉ siècle, qu'elles ne s'expliquent presque jamais par un manque de nourriture disponible mais par l'incapacité de certains groupes à y accéder, faute de revenu ou de droits. Le cadre malthusien, qui raisonne sur des quantités globales, manque ce qui fait mourir les gens. Voir l'article la famine comme échec politique.

Controverses et débats

Les deux progressions sont-elles démontrées ?

L'argument de 1798 repose sur une comparaison entre une croissance géométrique et une croissance arithmétique. La première est justifiée par l'observation des populations américaines, qui doublaient alors tous les vingt-cinq ans ; la seconde ne l'est par rien. Malthus la pose, et ses contemporains l'ont relevé.

Le progrès agricole du XIXᵉ siècle, puis celui du XXᵉ, ont augmenté les rendements dans des proportions qu'il n'imaginait pas. Ses défenseurs répondent que l'argument reste valable à très long terme, aucune croissance exponentielle ne pouvant se poursuivre dans un monde fini, et que la question est seulement de savoir où se situe la limite. L'objection inverse est qu'une thèse qui vaut pour toute durée assez longue ne dit rien d'utile sur aucune.

Un pasteur et les pauvres

Malthus a été haï de son vivant et après. Marx l'accuse d'avoir plagié ses prédécesseurs et de servir les classes dirigeantes en donnant à la misère une cause naturelle, ce qui dispense d'en chercher une sociale. Les poètes romantiques anglais l'ont pris pour cible, et son nom est devenu une injure dans le vocabulaire ouvrier.

Ses défenseurs font valoir qu'il voulait réellement améliorer le sort des pauvres, qu'il a plaidé pour l'instruction publique et pour des salaires plus élevés, et que la suppression des secours qu'il recommandait devait s'accompagner d'une éducation à la prévoyance. Reste que ses conclusions ont servi à justifier la dureté de la loi sur les pauvres de 1834, votée l'année de sa mort.

La contrainte morale est-elle une solution ou une échappatoire ?

L'ajout de 1803 a été lu de deux façons. Pour les uns, il corrige honnêtement une première version trop sombre et introduit la responsabilité individuelle là où il n'y avait que des mécanismes.

Pour les autres, il sauve la thèse au prix de sa rigueur : si la population peut être freinée par la prévoyance, alors elle n'obéit plus à une loi naturelle, et l'arithmétique du premier essai perd sa nécessité. Malthus aurait ainsi conservé la forme d'une démonstration tout en lui retirant son objet.

L'homme et la caricature

Les historiens insistent depuis cinquante ans sur l'écart entre le malthusianisme et Malthus. Il n'a jamais recommandé la contraception, qu'il tenait pour un vice ; il n'a jamais souhaité l'élimination des pauvres ; il tenait la population nombreuse pour un bien quand les subsistances suivaient. La doctrine qui porte son nom a été construite après lui, et contre une partie de ce qu'il a écrit.

Pour aller plus loin

Lire Malthus

Essai sur le principe de population, GF-Flammarion, deux volumes, traduction de Pierre Theil. L'édition tardive, la plus riche. Pour l'argument nu, la première édition de 1798 est disponible en ligne et se lit en une soirée.

Principes d'économie politique, Calmann-Lévy, pour la controverse avec Ricardo sur les débouchés.

Études

Winch, Donald, Malthus. A Very Short Introduction, Oxford University Press, 2013. Le meilleur état des lieux, qui sépare l'auteur de sa légende.

Charbit, Yves, Du malthusianisme au populationnisme, PUF, pour l'histoire des usages politiques de la doctrine.

Keynes, John Maynard, Essais sur quelques problèmes de monnaie et de finance, et le chapitre 3 de la Théorie générale, pour sa réhabilitation.

Autour

Darwin, Charles, Autobiographie, Seuil, où il raconte sa lecture d'octobre 1838.

Sen, Amartya, Poverty and Famines. An Essay on Entitlement and Deprivation, Oxford University Press, 1981, qui déplace l'explication des famines.

Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, GF-Flammarion, la thèse que l'Essai de 1798 entendait réfuter.

Fiches liées

Voir la cartographie

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « Thomas Robert Malthus », Philotopie, - CC BY-SA 4.0

Philosophes contemporains