Le positivisme

Aussi appelé : Philosophie positive, Positivisme logique, Empirisme logique

Epistemologie 8 min de lecture

Difficulté : 3/5

Le positivisme soutient que la connaissance véritable se borne à établir des relations constantes entre des phénomènes observables, et renonce à chercher les causes dernières. Le mot désigne aussi bien le système d'Auguste Comte que l'empirisme logique du Cercle de Vienne, et il sert par ailleurs d'étiquette polémique.

Le mot et ce qu'il promet

L'adjectif positif s'oppose ici à chimérique. Auguste Comte, qui a donné au terme sa fortune, en énumère plusieurs sens complémentaires : le positif est le réel par opposition à l'imaginaire, l'utile par opposition à l'oiseux, le certain par opposition à l'indécis, le précis par opposition au vague, et ce qui construit par opposition à ce qui détruit. Il ajoute un dernier trait, souvent oublié : le positif est relatif, et non absolu. Le savoir positif ne prétend pas atteindre les essences, il établit des relations constantes entre des phénomènes.

Cette dernière clause est décisive. Le positivisme n'est pas une métaphysique de la matière, c'est un refus de la métaphysique.

Comte et la loi des trois états

Le mot circule avant Comte, notamment dans l'entourage de Saint-Simon, dont il fut le secrétaire. Mais c'est le Cours de philosophie positive, publié entre 1830 et 1842, qui en fait un système.

La pièce centrale est la loi des trois états. Comte soutient que l'esprit humain, dans chacune de ses branches, traverse trois phases. Dans l'état théologique, on explique les phénomènes par des volontés surnaturelles. Dans l'état métaphysique, on remplace les dieux par des entités abstraites, la Nature, la Vie, le Principe. Dans l'état positif, on renonce à chercher les causes dernières et l'on se borne à établir des lois, c'est-à-dire des relations régulières et vérifiables.

Comte en tire une classification des sciences, ordonnées de la plus générale et la plus simple à la plus complexe et la plus dépendante : mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie, puis la science des sociétés, qu'il baptise sociologie après avoir parlé de physique sociale. Cette dernière est encore à faire, et il se donne pour tâche de la fonder.

On oublie souvent la suite. Le Comte de la maturité élabore une religion de l'Humanité, avec un calendrier, des sacrements et un clergé de savants. Ses disciples se sont divisés sur ce point, et Mill, qui admirait le premier Comte, a jugé le second désastreux. Il faut au moins retenir que le positivisme, chez son fondateur, n'était pas une simple règle de méthode mais un projet de réorganisation sociale complète.

Le positivisme du XIXe siècle

En France, le positivisme devient une atmosphère intellectuelle plus qu'une école. Émile Littré en donne une version débarrassée de la religion de l'Humanité. Hippolyte Taine applique l'esprit positif à l'histoire et à la critique littéraire. La IIIe République naissante y trouve une philosophie d'appui pour son école laïque.

Durkheim est l'héritier le plus important, même s'il se tient à distance du système. Sa règle de traiter les faits sociaux comme des choses, c'est-à-dire de les étudier de l'extérieur, sans partir des notions que les acteurs s'en font, prolonge le geste positiviste au moment même où elle le rend opératoire.

Le positivisme juridique, un homonyme

Une mise au point s'impose. Le positivisme juridique n'est pas une application du positivisme de Comte. Il naît d'une autre lignée, celle de Jeremy Bentham et du juriste anglais John Austin, à ne pas confondre avec le philosophe du langage du même nom.

Sa thèse est de séparation : ce qu'est le droit et ce que le droit devrait être sont deux questions distinctes. Une norme est juridiquement valide en raison de son mode d'édiction, non de sa justice. Hans Kelsen puis Herbert Hart en ont donné au XXe siècle les versions les plus élaborées.

Cette position est souvent accusée de préparer l'obéissance aux lois injustes. Ses défenseurs répondent exactement l'inverse : en refusant de faire de la validité une preuve de justice, elle laisse toute sa place à la critique morale d'une loi en vigueur.

Le Cercle de Vienne

Le deuxième grand sens du mot naît dans les années 1920 à Vienne, autour d'un groupe de philosophes, de physiciens et de mathématiciens. On parle d'empirisme logique ou de positivisme logique, la seconde appellation s'étant imposée dans l'usage courant.

Leur programme combine deux héritages : l'empirisme de Hume, pour qui la connaissance vient de l'expérience, et la logique nouvelle issue de Frege et de Russell, qui donne enfin les outils d'une analyse rigoureuse du langage. Le Tractatus de Wittgenstein sert de texte de référence, ce qui n'a pas empêché son auteur de refuser cette lecture.

Le principe le plus célèbre est celui de vérification : une proposition n'a de sens que si l'on peut indiquer ce qui permettrait de l'établir ou de la réfuter dans l'expérience. Les énoncés qui échouent à ce test ne sont pas faux, ils sont dépourvus de signification. La métaphysique se trouve ainsi congédiée, non par réfutation mais par disqualification.

Rudolf Carnap est la figure la plus systématique de ce mouvement. Les membres du Cercle divergeaient pourtant sur des points majeurs, et le principe de vérification lui-même a été reformulé à plusieurs reprises, parce qu'il résistait mal à l'examen.

L'effondrement du programme

Les difficultés sont venues de l'intérieur autant que de l'extérieur.

Le principe de vérification se vérifie-t-il lui-même ? Si non, il est dépourvu de sens selon son propre critère. L'objection est simple et elle n'a jamais reçu de réponse satisfaisante.

Les lois universelles. Aucune expérience finie ne vérifie un énoncé portant sur tous les cas. Karl Popper propose de remplacer la vérification par la réfutabilité : une théorie scientifique est celle qui interdit quelque chose et s'expose donc à être démentie. Popper a toujours refusé d'être compté parmi les positivistes, et il considérait avoir détruit leur programme.

L'holisme. Willard Van Orman Quine soutient qu'aucun énoncé ne se confronte seul à l'expérience : c'est un ensemble de croyances qui affronte le tribunal des faits, et l'on peut toujours sauver une hypothèse en modifiant autre chose. La distinction nette entre énoncés d'observation et énoncés théoriques s'en trouve compromise.

L'histoire des sciences. Thomas Kuhn montre que les sciences ne progressent pas par accumulation d'observations, mais par des périodes de travail réglé, interrompues par des changements de cadre qui modifient jusqu'à la signification des observations. En France, Bachelard avait déjà soutenu que le fait scientifique est construit contre l'évidence sensible, et non lu en elle.

La querelle du positivisme

Un autre front s'ouvre en sociologie. Dans les années 1960, une controverse allemande oppose Popper et Adorno, puis leurs disciples respectifs.

Les critiques venus de la théorie critique, Adorno et Horkheimer en tête, reprochent à la sociologie d'inspiration positiviste de prendre les faits sociaux pour des données naturelles, et donc de faire passer pour objectif un état de choses historique. Décrire sans juger, soutiennent-ils, revient à valider.

Les adversaires répondent que cette critique confond deux choses, et que la distinction entre constater et approuver est précisément ce qui protège la recherche des préférences du chercheur. Le débat rejoint ici la question générale de la distinction entre les faits et les valeurs.

Il faut signaler une ironie : Popper, désigné dans cette querelle comme le représentant du positivisme, avait consacré une partie de son œuvre à le combattre. L'épisode montre à quel point le mot avait cessé de désigner une doctrine identifiable pour devenir une étiquette polémique.

Ce qui en reste

Le positivisme au sens strict n'a plus de partisans déclarés. Trois de ses exigences ont pourtant survécu à sa disparition.

La première est l'exigence de contrôle : une affirmation sur le monde doit pouvoir être confrontée à quelque chose d'autre qu'elle-même. La forme précise de ce contrôle est discutée, le principe ne l'est plus guère.

La deuxième est la méfiance envers les explications par des entités que rien ne permet d'observer ni de mesurer.

La troisième est l'idée que la clarté du langage est une affaire philosophique et non un simple souci de style. Une grande part de la philosophie analytique contemporaine en descend, y compris chez ceux qui ont réfuté le programme initial.

Quant à l'usage péjoratif, il persiste. Traiter une position de positiviste revient souvent à lui reprocher de croire aux faits bruts. C'est un reproche qui vise parfois juste, et qui gagnerait à dire précisément quelle thèse il conteste.

Voir la cartographie du concept

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « Le positivisme », Philotopie, - CC BY-SA 4.0