Perception intérieure
Aussi appelé : Sens interne, Conscience immédiate, Innere Wahrnehmung
Manière dont un sujet aurait connaissance de ses propres états psychiques sans passer par les sens externes. Selon les auteurs, l'expression désigne une faculté, une méthode d'introspection ou un privilège d'évidence, trois choses qu'il vaut mieux distinguer.
Un vocabulaire hérité
L'idée que l'esprit se connaît autrement qu'il connaît les corps est ancienne. On la trouve chez Augustin, pour qui l'âme n'a pas besoin de sortir d'elle-même pour atteindre une vérité dont elle est certaine, et qui fait de ce retour au dedans le chemin privilégié vers Dieu. La tradition latine parle alors de conscientia, terme à la fois moral et cognitif, et de sens intérieur.
Descartes donne à cette intuition sa forme moderne. Le cogito n'est pas le résultat d'une observation mais la saisie d'une pensée par elle-même, dans l'acte même où elle s'exerce. Descartes en tire que l'esprit est mieux connu que le corps : les pensées sont présentes à celui qui les a sans l'intermédiaire des sens, donc sans la possibilité de l'erreur qui affecte ceux-ci. La thèse est forte, et c'est sur elle que trois siècles de discussions vont porter.
Le sens interne des empiristes
Locke déplace la question. Il reconnaît deux sources à toutes nos idées : la sensation, qui nous donne les objets extérieurs, et la réflexion, par laquelle l'esprit prend connaissance de ses propres opérations - percevoir, douter, croire, vouloir. Il appelle cette seconde source un sens interne, par analogie avec les cinq autres.
L'analogie a des conséquences lourdes. Si la réflexion est un sens, elle a ses conditions, ses limites et peut-être ses illusions ; elle fournit des idées comme la vue fournit des couleurs, et non une transparence de l'esprit à lui-même. L'empirisme ouvre ainsi la possibilité d'une psychologie de l'intérieur, descriptive et faillible, qui s'éloigne de la certitude cartésienne.
Kant radicalise cette conséquence. Le sens interne a lui aussi une forme, qui est le temps, et ce qu'il nous livre n'est donc pas le sujet tel qu'il est mais le sujet tel qu'il s'apparaît. Le moi que j'observe est un phénomène parmi les phénomènes ; celui qui l'observe reste inaccessible. La perception intérieure cesse d'être une fenêtre et devient un dispositif qui met en forme ce qu'il laisse voir.
La distinction de Brentano
Le texte qui a fixé l'usage technique de l'expression est la psychologie que Franz Brentano publie en 1874. Il y introduit une distinction appelée à faire fortune, entre perception intérieure et observation intérieure.
L'observation intérieure consisterait à prendre pour objet d'attention un de ses propres états psychiques, comme on braquerait un microscope. Brentano la tient pour impossible, et pour une raison précise : observer la colère, c'est cesser d'être en colère, puisque l'attention tournée vers l'état le dissout ou le transforme. Le psychologue qui prétend observer ses états n'observe que des souvenirs.
La perception intérieure est tout autre chose. Elle n'est pas un acte séparé mais une conscience secondaire qui accompagne chaque acte psychique : en entendant un son, je perçois en même temps mon audition, non pas comme un second objet mais comme ce qui se donne obliquement dans le même acte. Cette perception là, soutient Brentano, est la seule qui mérite pleinement le nom de perception, parce qu'elle est évidente et ne peut pas tromper, alors que la perception externe est toujours révisable. Il jouait d'ailleurs sur l'étymologie allemande pour dire que la perception externe est plutôt une illusion.
Cette thèse soutient tout son édifice. Elle fournit à la psychologie son fondement, elle garantit la description des phénomènes psychiques et elle permet de distinguer le psychique du physique par un critère interne, l'intentionnalité.
La reprise phénoménologique
Husserl, formé par Brentano, retient la direction mais refuse la conclusion. Il élabore une théorie de la réflexion et de la perception immanente où l'on peut effectivement thématiser ses vécus, à condition de les saisir dans leur rétention immédiate plutôt que dans l'instant présent ; mais il conteste que cette saisie soit absolument adéquate. Le vécu se donne par esquisses lui aussi, moins que la chose extérieure mais pas totalement. La phénoménologie hérite ainsi d'un terrain, la description en première personne, sans en hériter l'infaillibilité.
Il faut mentionner ici une tradition française parallèle, longtemps influente et aujourd'hui moins lue. Maine de Biran fonde toute sa philosophie sur ce qu'il appelle le sens intime ou l'aperception immédiate interne : non pas la perception d'un état, mais la saisie de l'effort volontaire, c'est-à-dire d'une activité qui se sent en s'exerçant contre une résistance. Le fait primitif n'est pas je pense, c'est je veux et je rencontre. Par Ravaisson et Bergson, cette veine conduit à l'idée que la vie intérieure se connaît en se faisant, dans l'épreuve de la durée, et non dans une inspection.
Les objections
L'expression a toujours eu des adversaires, et leurs arguments se sont accumulés.
Auguste Comte formule la plus simple : l'observateur et l'observé ne peuvent pas être le même, car il faudrait que l'esprit se divise en deux, l'un regardant l'autre travailler. L'introspection est pour lui une illusion de méthode et la psychologie ne peut être qu'une science des comportements et des organes.
Au XXe siècle, l'argument se durcit. Gilbert Ryle attaque ce qu'il appelle l'accès privilégié : ce que je sais de mes propres états, je le sais de la même manière que ce que je sais des autres, par des indices, des récits et des dispositions, et non par une vision interne. Wittgenstein développe une critique voisine en montrant que le vocabulaire des états intérieurs n'a de sens que dans des usages publics, et qu'un rapport strictement privé à sa propre sensation ne pourrait même pas être formulé.
La psychologie expérimentale a enfin apporté des éléments empiriques : des travaux devenus classiques dans les années 1970 ont montré que les sujets rendent compte avec assurance des causes de leurs propres choix en se trompant, ce qui suggère que les rapports introspectifs sont souvent des reconstructions après coup. Les philosophies contemporaines de l'esprit se partagent entre ceux qui en concluent que la perception intérieure n'a aucun privilège et ceux qui maintiennent, sous des formes affaiblies, que certains états se donnent autrement que par inférence.
Trois usages à ne pas confondre
Au terme de ce parcours, il est utile de séparer ce que l'expression recouvre.
Au sens d'une faculté, la perception intérieure est un sens interne, comparable aux autres et comme eux limité : c'est l'usage de Locke et de Kant. Au sens d'une méthode, elle désigne l'introspection comme procédé de connaissance, et c'est à ce titre qu'elle a été attaquée de Comte aux behavioristes. Au sens d'un privilège épistémique, elle nomme le fait que mes propres états me soient donnés avec une évidence que rien d'autre ne possède, et c'est l'usage de Descartes et de Brentano.
Une discussion peut porter sur l'un de ces sens sans porter sur les autres. On peut rejeter l'introspection comme méthode tout en accordant une forme de conscience immédiate, et c'est précisément la position de Brentano. Beaucoup de désaccords apparents sur la perception intérieure sont des désaccords sur le mot.