Histoire philosophique des sciences

début du XXe siècle - toujours actif France, puis monde anglophone 7 min de lecture

Courant pour lequel la philosophie des sciences ne peut se passer de l'histoire des sciences. Développé en France de Brunschvicg à Canguilhem et Foucault, il soutient que les critères de la connaissance se transforment au cours du temps et que ces transformations sont des faits philosophiques.

Avant le courant : un précurseur et un contemporain

Auguste Comte occupe une place de précurseur. Son Cours de philosophie positive, publié entre 1830 et 1842, fonde la classification des sciences sur leur ordre d'apparition historique et soutient que l'on ne comprend un état du savoir qu'en le situant dans une succession. Le cadre reste cependant celui d'un progrès orienté, où l'histoire confirme une loi plutôt qu'elle ne la met en question.

Pierre Duhem, physicien et historien, introduit au début du XXe siècle un déplacement décisif en montrant par l'étude des textes que la science médiévale avait élaboré des instruments conceptuels que l'on croyait nés au XVIIe siècle. Sa thèse d'une continuité entre le Moyen Âge et la science classique sera contestée, mais elle établit un principe de méthode : les ruptures et les continuités de l'histoire des sciences sont des questions empiriques, à trancher sur les sources et non à décréter.

Léon Brunschvicg donne en 1912, avec Les Étapes de la philosophie mathématique, la première formulation nettement philosophique du programme. Sa thèse est que la raison ne possède aucune structure antérieure à son exercice : elle se découvre dans son histoire, et c'est pourquoi l'étude des mathématiques réellement faites remplace la théorie de la connaissance.

Les trois fondateurs du courant

Bachelard et la rupture

Gaston Bachelard donne au courant ses concepts les plus durables. Dans Le Nouvel Esprit scientifique, en 1934, puis La Formation de l'esprit scientifique, en 1938, il soutient que le progrès des sciences ne procède pas par accumulation mais par rupture avec l'expérience commune. L'obstacle à la connaissance n'est pas l'ignorance mais le savoir déjà là, les images familières et les évidences premières, dont la science doit se défaire.

De là deux notions. L'obstacle épistémologique désigne ce qui, dans une pensée, l'empêche de concevoir autrement. La coupure épistémologique désigne le moment où une science se constitue en rompant avec ses représentations antérieures. Bachelard assume la conséquence méthodologique : l'historien des sciences doit écrire une histoire qu'il appelle récurrente, c'est-à-dire orientée par le savoir actuel, et distinguer ce qui, dans le passé, a été sanctionné par la suite de ce qui a été périmé. Cette position sera l'une des plus discutées du courant.

Koyré et les révolutions métaphysiques

Alexandre Koyré travaille sur un autre matériau et aboutit à une conclusion voisine. Dans ses Études galiléennes, en 1939, puis dans l'ouvrage paru en anglais en 1957 sous le titre devenu en français Du monde clos à l'univers infini, il montre que la science du XVIIe siècle n'est pas née d'une meilleure observation mais d'un changement de ce qu'il était possible de penser. Mathématiser le mouvement supposait de renoncer à un cosmos hiérarchisé et de concevoir un espace homogène et infini.

L'apport de Koyré est de refuser la séparation entre science et métaphysique. Il ne s'agit pas d'habiller une découverte d'une philosophie, mais de constater que l'énoncé scientifique et la conception du monde se transforment ensemble.

Canguilhem et l'histoire des concepts

Georges Canguilhem déplace l'objet. Là où ses prédécesseurs étudiaient la physique et les mathématiques, il travaille sur la médecine et la biologie, et il substitue à l'histoire des théories une histoire des concepts. Un concept comme celui de réflexe, de milieu ou de normal circule à travers des théories incompatibles, se charge de significations successives et garde la trace de ses usages antérieurs. Son essai sur le normal et le pathologique, soutenu comme thèse de médecine en 1943 puis augmenté en 1966, montre que la biologie ne peut se passer de normes et que la frontière entre le normal et le pathologique n'est pas un fait brut mais une construction qui engage une philosophie du vivant.

Canguilhem introduit aussi une exigence critique : l'histoire des sciences doit inclure ses impasses, ses théories abandonnées et ce qu'il nomme les idéologies scientifiques, discours qui empruntent à la science son autorité sans ses méthodes.

Postérité et bifurcations

Foucault

Michel Foucault, élève de Canguilhem, radicalise la démarche et la déplace hors des sciences établies. Les Mots et les choses, en 1966, décrit des configurations du savoir qu'il nomme épistémès, lesquelles définissent à chaque époque ce qui peut être dit et constituer un objet de connaissance. Le projet n'est plus de distinguer le vrai du faux mais de décrire les conditions historiques sous lesquelles une question devient possible, et il s'étend aux savoirs sur l'homme, la folie et la vie.

Ce déplacement est aussi une rupture. Là où Bachelard et Canguilhem conservaient une normativité, un critère permettant de dire qu'une science a progressé, Foucault suspend ce jugement. Les lecteurs se divisent sur le point de savoir si cette suspension est le dernier mot de l'épistémologie historique ou son abandon.

Kuhn et la version anglophone

Thomas Kuhn publie en 1962 La Structure des révolutions scientifiques, qui introduit dans le monde anglophone des thèses voisines : les sciences fonctionnent par longues périodes normales, réglées par un paradigme, interrompues par des crises où le cadre lui-même change. Kuhn avait lu Koyré et le reconnaissait.

Les deux traditions n'ont cependant pas le même objet de polémique. Kuhn conteste la philosophie analytique des sciences et pose la question de la rationalité du changement scientifique, en s'exposant à l'accusation de relativisme. Les Français, qui n'avaient pas le même adversaire, s'intéressaient davantage à la constitution des objets qu'à la comparabilité des paradigmes. La convergence a néanmoins fait de l'histoire philosophique des sciences un programme international.

Le tournant par les pratiques

À partir des années 1980, un ensemble de travaux reproche à ce courant d'être resté trop interne, attaché aux concepts et aux textes et peu attentif aux instruments, aux laboratoires et aux institutions. Bruno Latour et Isabelle Stengers contribuent, par des voies différentes, à déplacer l'attention vers les pratiques matérielles et les réseaux d'acteurs qui font tenir un fait. Michel Serres, de son côté, propose une lecture des sciences attentive aux circulations entre savoirs, mythes et littérature.

La discussion continue entre ceux qui voient là un approfondissement de l'exigence historique et ceux qui y voient la dissolution de la question épistémologique dans la sociologie. Des travaux récents, regroupés sous le nom d'épistémologie historique, reprennent le programme en étudiant l'histoire de catégories comme l'objectivité ou la probabilité, ce qui montre la vitalité du projet.

Controverses

Continuité ou rupture ?

Le désaccord entre Duhem, qui voyait des continuités longues, et Koyré, qui décrivait des mutations brusques, n'a jamais été tranché. La raison en est partiellement méthodologique : selon que l'on suit un concept technique ou une conception générale du monde, on observe des rythmes différents. Les historiens d'aujourd'hui tendent à juger les deux descriptions compatibles à des échelles distinctes.

L'histoire récurrente est-elle légitime ?

La pratique bachelardienne consistant à juger le passé depuis le présent est accusée d'anachronisme : elle organise l'histoire en fonction de ce qui a réussi, et rend inintelligibles les raisons pour lesquelles des savants intelligents ont soutenu des thèses aujourd'hui abandonnées. Les défenseurs répondent qu'une histoire des sciences sans jugement sur la valeur des énoncés n'est plus une histoire des sciences mais une chronique des opinions, et que l'anachronisme contrôlé vaut mieux que la neutralité feinte.

Peut-on historiciser la raison sans la relativiser ?

C'est la question de fond. Si les critères de la connaissance changent avec l'histoire, sur quoi fonder l'affirmation qu'une science connaît mieux que la précédente ? Bachelard et Canguilhem répondaient par une normativité interne : c'est la science elle-même qui, en rectifiant ses erreurs, produit le critère de son progrès. Cette réponse satisfait certains lecteurs et paraît circulaire à d'autres. Le problème est le même que celui que rencontre toute épistémologie refusant un point de vue extérieur à l'histoire, et il explique que ce courant soit resté philosophiquement actif bien après la disparition de ses fondateurs.

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