Mystique chrétienne médiévale
Floraison d'écrits et de pratiques de l'union à Dieu dans l'Occident latin du XIIe au XVe siècle. Elle produit, souvent hors de l'université et hors du latin, une spéculation originale sur l'âme, la connaissance et les limites du langage.
Le cadre historique
Le XIIe siècle : les monastères
La première phase est monastique. Dans les abbayes cisterciennes, Bernard de Clairvaux commente le Cantique des cantiques en quatre-vingt-six sermons et fait de l'amour la voie propre de la connaissance de Dieu. Son ami Guillaume de Saint-Thierry développe la formule qui résume le programme : l'amour lui-même est une connaissance.
À Paris, l'abbaye de Saint-Victor suit une autre voie. Hugues de Saint-Victor et son successeur Richard inscrivent la contemplation dans une théorie des facultés et des degrés de connaissance, du sensible à l'intelligible puis au-delà. Chez eux, la mystique n'est pas une rupture avec l'étude mais son achèvement, et c'est pourquoi les Victorins seront longtemps la référence acceptable en milieu scolaire.
Hildegarde de Bingen représente un troisième type, celui de la vision reçue puis consignée, dictée et commentée. Le dispositif lui donne une autorité qu'aucune formation théologique ne pouvait lui conférer, et il faut mesurer ce que cela implique : dans une Église qui interdit aux femmes l'enseignement, la vision est une voie d'accès à la parole publique.
Le XIIIe siècle : les ordres mendiants et les béguines
L'arrivée des franciscains et des dominicains change la donne. Bonaventure écrit l'Itinéraire de l'esprit vers Dieu, qui ordonne la montée en six degrés et un septième repos, et donne à l'itinéraire mystique la forme d'une méthode. Le franciscanisme y articule la contemplation à l'imitation du Christ pauvre.
Parallèlement se développe dans les villes du Nord un mouvement de femmes laïques, les béguines, qui vivent en communautés sans règle monastique et écrivent dans leur langue : Hadewijch d'Anvers en moyen néerlandais, Mechthilde de Magdebourg en moyen allemand, Marguerite Porete en français. Cette production vernaculaire est l'un des faits majeurs de la période.
Le XIVe siècle : la spéculation et la suspicion
Maître Eckhart, dominicain et maître à Paris, prêche en allemand devant des auditoires non latinistes et élabore un vocabulaire philosophique neuf dans cette langue. Son procès s'achève par la condamnation de vingt-huit propositions en 1329, peu après sa mort. Ses continuateurs, Jean Tauler et Henri Suso, transmettent une version pastorale plus prudente, tandis que le Flamand Jan van Ruusbroec développe une synthèse de grande ampleur.
En Angleterre, le Nuage de l'inconnaissance applique la théologie négative à une pratique d'oraison, et Julienne de Norwich écrit des révélations d'une étonnante liberté théologique. En Italie, Catherine de Sienne combine expérience mystique et intervention politique.
Le XVe siècle : la réconciliation et le passage
La Devotio moderna des Pays-Bas, dont l'Imitation de Jésus-Christ est le fruit le plus diffusé, propose une spiritualité méthodique, méfiante envers la spéculation. Jean Gerson, chancelier de l'université de Paris, entreprend de réconcilier théologie mystique et théologie scolaire, geste de normalisation qui signale aussi la fin d'une liberté. Nicolas de Cues transforme la théologie négative en méthode philosophique et fait le pont vers la Renaissance.
Ce que cette tradition apporte à la philosophie
Le tournant vernaculaire
On répète que la philosophie passe aux langues modernes avec Descartes et son Discours de la méthode de 1637. C'est oublier trois siècles. Les béguines, Eckhart dans ses sermons allemands, Tauler, Ruusbroec et les auteurs anglais ont élaboré une terminologie spéculative dans leurs langues, forgeant des mots pour dire le fond de l'âme, le détachement, l'abandon.
L'enjeu n'est pas seulement linguistique. Écrire en langue vulgaire, c'est s'adresser à un public non clerc, donc constituer une autre autorité que celle du diplôme. C'est aussi, pour les femmes, la seule possibilité. On comprend que cette production ait été surveillée : le livre de Marguerite Porete est brûlé avec elle à Paris en 1310, et les enquêtes contre Eckhart visent explicitement le fait qu'il tient devant des gens simples des propos qui pourraient les égarer.
La radicalisation de la théologie négative
L'héritage dionysien était admis par tous. Les médiévaux le poussent plus loin. Si aucun concept ne convient à Dieu, alors il faut aussi nier les négations, et le mot Dieu lui-même devient inadéquat. Eckhart distingue Dieu, tel que nous le nommons en relation à nous, et la déité, ce qui est au-delà de toute nomination. Cette distinction n'est pas une surenchère pieuse : c'est une thèse sur les limites du langage, et elle a intéressé au XXe siècle des philosophes sans attache religieuse.
Le fond de l'âme et la question du sujet
L'une des thèses les plus discutées est celle d'un fond de l'âme incréé, ou du moins non entièrement créé, où Dieu et l'âme ne font qu'un. Elle pose une question qui n'est pas que théologique : y a-t-il en nous quelque chose qui ne soit pas nous ? Et si l'union consiste à rejoindre ce fond, qu'advient-il de la personne ?
Les béguines donnent à cette interrogation sa forme la plus vive avec le thème de l'anéantissement. L'âme simple de Marguerite Porete n'a plus de volonté propre ; elle est si parfaitement sans elle-même qu'elle peut faire ce qu'elle veut, puisqu'elle ne veut plus rien d'autre que ce que Dieu veut. L'audace de la formule, et son ambiguïté morale, expliquent la réaction des autorités.
Amour et connaissance
Tout le Moyen Âge mystique débat du rapport entre les deux. Pour la tradition cistercienne et pour plusieurs béguines, l'amour va plus loin que l'intelligence et atteint ce que celle-ci ne saisit pas. Pour Eckhart et les dominicains, c'est l'intellect qui touche Dieu, l'amour suivant la connaissance. La controverse est philosophiquement sérieuse : elle porte sur la question de savoir si une attitude affective peut avoir une portée cognitive propre, question que la philosophie des émotions a reprise à son compte.
Est-ce de la philosophie ?
La question se pose, et il vaut mieux l'affronter que l'esquiver.
Trois raisons ont longtemps conduit à exclure ces textes du corpus philosophique. Ils supposent la foi, donc une autorité extérieure à la raison. Ils rapportent des expériences singulières, invérifiables. Et leur but est pratique, la transformation de celui qui lit, non la production d'un savoir.
Trois raisons conduisent aujourd'hui à les y réintégrer, au moins partiellement. D'abord, ils argumentent : Eckhart démontre, Bonaventure ordonne, Ruusbroec distingue des degrés et réfute des confusions. Ensuite, ils traitent de problèmes qui sont philosophiques dans n'importe quel vocabulaire : les limites du langage, l'unité du sujet, la valeur cognitive de l'affect, le statut de l'expérience. Enfin, leur postérité est philosophique : l'idéalisme allemand, puis plusieurs courants du XXe siècle, les ont lus comme des interlocuteurs.
La réponse raisonnable est donc de reconnaître un corpus mixte, inséparablement religieux et philosophique, et de le lire comme tel plutôt que de le découper. C'est exactement ce que l'on fait désormais pour les Yoga-sutras ou pour le bouddhisme chan, et il n'y a pas de raison d'être plus restrictif ici.
Controverses
La première porte sur la frontière entre orthodoxie et hérésie. Les condamnations de Porete et d'Eckhart furent-elles des malentendus sur des formules provocatrices, ou sanctionnèrent-elles des thèses réellement incompatibles avec la doctrine de la création ? Les historiens sont partagés, et la question se complique de ce que les procès visaient aussi des enjeux institutionnels, le contrôle de la prédication et la surveillance des mouvements laïcs.
La deuxième porte sur la place des femmes. Les travaux des dernières décennies ont établi que les autrices médiévales ne se bornent pas à une mystique affective opposée à une spéculation masculine, répartition qui doit plus à nos préjugés qu'aux textes. Mais le débat reste vif sur la manière d'interpréter leur recours à l'expérience : stratégie d'autorisation dans un monde qui leur refusait la parole, ou forme propre de pensée ?
La troisième porte sur la postérité. L'intérêt porté à Eckhart par Hegel, puis par la phénoménologie allemande, a produit des lectures fécondes mais parfois anachroniques, qui font du dominicain un penseur du sujet ou de l'être avant la lettre. Distinguer ce qui est dans les textes de ce que la philosophie moderne y a cherché est l'un des travaux en cours.
Par où commencer
Trois textes courts donnent accès à l'essentiel. L'Itinéraire de l'esprit vers Dieu de Bonaventure, pour la forme méthodique. Quelques sermons allemands de Maître Eckhart, pour la spéculation et la langue. Et le Miroir des âmes simples anéanties de Marguerite Porete, pour mesurer jusqu'où cette tradition a pu aller, et ce qu'il a coûté d'y aller.