La philosophie américaine
Catégorie historiographique plutôt qu'école, elle rassemble le transcendantalisme de la Nouvelle-Angleterre, l'âge d'or du pragmatisme, l'accueil des exilés européens des années 1930 et la philosophie analytique devenue dominante après 1945.
Avant la philosophie : le siècle colonial
Les premières réflexions spéculatives en Amérique du Nord sont théologiques. Jonathan Edwards, prédicateur du Massachusetts au XVIIIe siècle, a laissé une œuvre sur la liberté de la volonté et sur la nature de la vertu que les historiens tiennent pour le premier ensemble philosophique substantiel produit sur le continent. Elle reste cependant à l'intérieur du calvinisme et ne se pense pas comme philosophie.
La période révolutionnaire produit en revanche une pensée politique de premier plan, dans les textes des fondateurs, les débats sur la constitution fédérale et les articles qui les accompagnent. Ces écrits ne sont pas de la philosophie académique, mais ils formulent des thèses, sur la séparation des pouvoirs, sur la représentation, sur les factions, dont la philosophie politique s'occupe depuis. L'influence des Lumières écossaises y est sensible, et la philosophie du sens commun écossaise a longtemps dominé l'enseignement dans les collèges américains.
Le transcendantalisme : une première voix propre
C'est avec le transcendantalisme, dans les années 1830 et 1840 en Nouvelle-Angleterre, qu'apparaît quelque chose qu'on ne trouve pas ailleurs. Ralph Waldo Emerson, pasteur démissionnaire devenu conférencier, y donne le ton : un refus de l'autorité des traditions héritées, une confiance dans l'intuition individuelle, une lecture de la nature comme langage, et un appel à ce qu'il nomme la confiance en soi. Son essai sur l'érudit américain est un manifeste d'indépendance intellectuelle à l'égard de l'Europe.
Henry David Thoreau, autour de la même cellule, en tire des conséquences plus concrètes : l'expérience de retrait à l'étang de Walden, et un petit texte sur la désobéissance civile qui aura une postérité politique mondiale. Margaret Fuller y ajoute une réflexion sur la condition des femmes qui compte parmi les premières du genre en Amérique.
Le transcendantalisme doit beaucoup à l'idéalisme allemand et au romantisme anglais, lus souvent de seconde main. Son originalité n'est pas doctrinale, elle est dans le ton et dans l'usage : la philosophie s'y adresse au public sous forme d'essais et de conférences, hors de l'université.
Le pragmatisme, ou l'âge d'or
Le moment décisif se situe entre 1870 et 1930. Un petit groupe de Cambridge, dans le Massachusetts, qui se nommait par plaisanterie le club métaphysique, réunit au début des années 1870 un logicien, un psychologue et un juriste. De là sort le pragmatisme.
Charles Sanders Peirce en est le théoricien le plus rigoureux et le moins lu de son vivant. Logicien, chimiste, employé du service géodésique, écarté de l'université, il élabore une théorie de l'enquête où la croyance est ce qui apaise un doute réel, une sémiotique générale des signes, une théorie de l'abduction comme inférence vers la meilleure hypothèse, et une conception de la vérité comme ce sur quoi une communauté d'enquêteurs convergerait à la limite. Son œuvre, dispersée en manuscrits, n'a été vraiment accessible qu'au XXe siècle.
William James donne au mouvement son audience. Psychologue d'abord, auteur d'un traité monumental où apparaît la notion de courant de conscience, il formule le pragmatisme comme méthode : la signification d'une idée réside dans la différence pratique qu'elle fait, et une dispute où aucune conséquence ne diffère est une dispute verbale. Il l'étend à la religion, soutenant qu'il peut être légitime de croire en l'absence de preuve suffisante lorsque la croyance est elle-même en jeu dans l'issue, thèse qui lui a valu des objections sévères et qui reste discutée.
John Dewey, dont la fiche n'existe pas encore sur Philotopie, transforme ensuite le pragmatisme en une philosophie de l'éducation et de la démocratie : la pensée est une fonction de l'adaptation, l'enquête est sociale, et la démocratie n'est pas un régime mais une forme de vie qui suppose des citoyens formés à l'enquête commune. Son influence sur les systèmes scolaires, en Amérique et ailleurs, dépasse celle de toute autre philosophie du siècle.
Il faut y ajouter Josiah Royce, qui défend contre ses collègues un idéalisme absolu et une philosophie de la loyauté, et George Santayana, qui écrit en anglais une philosophie d'inspiration méditerranéenne avant de quitter définitivement l'Amérique. Et il faut mentionner W. E. B. Du Bois, formé à Harvard dans ce milieu, dont la réflexion sur la double conscience des Noirs américains constitue un apport philosophique propre, longtemps rangé dans la sociologie.
L'arrivée de l'Europe
Les années 1930 bouleversent la carte. L'arrivée au pouvoir du nazisme provoque l'exil de la majeure partie de la philosophie de langue allemande, et une grande part de ces exilés s'établit aux États-Unis.
Deux groupes se détachent. D'un côté, les membres et proches du Cercle de Vienne, dont Rudolf Carnap, ainsi que Alfred Tarski venu de Pologne, qui installent dans les universités américaines l'empirisme logique, la logique formelle et une conception de la philosophie comme analyse. De l'autre, les penseurs de l'École de Francfort, Adorno, Horkheimer, Marcuse, dont le séjour produit des travaux marqués par l'Amérique - l'étude de la personnalité autoritaire, les pages sur l'industrie culturelle - et dont certains repartiront après la guerre. Hannah Arendt, arrivée en 1941, écrit aux États-Unis la totalité de son œuvre majeure.
Ce transfert explique une grande part de la suite : la philosophie analytique devient dominante dans les départements américains, non par évolution interne mais par greffe.
Le tournant analytique et ses dissidences
L'après-guerre voit se constituer, dans les universités américaines, le centre de gravité de la philosophie de langue anglaise. W. V. O. Quine, dont la fiche manque encore ici, attaque de l'intérieur les dogmes de l'empirisme logique, notamment la distinction entre énoncés analytiques et synthétiques, et propose un naturalisme qui fait de l'épistémologie un chapitre de la science. Wilfrid Sellars critique ce qu'il nomme le mythe du donné. Donald Davidson, Saul Kripke, Hilary Putnam, David Lewis élaborent les problèmes de la signification, de la référence, de la modalité et de l'esprit qui occuperont la discipline pendant des décennies. John Searle y conduit la théorie des actes de langage puis une critique de l'intelligence artificielle forte.
Thomas Kuhn, venu de l'histoire des sciences, publie en 1962 un livre sur la structure des révolutions scientifiques qui déborde largement la philosophie des sciences et dont la notion de paradigme a envahi le langage courant.
En philosophie politique, l'année 1971 fait date : la Théorie de la justice de John Rawls relance une discipline que beaucoup tenaient pour épuisée, en proposant de déterminer les principes de justice depuis une position où nul ne connaîtrait sa place future. Les réponses structurent le champ : Robert Nozick oppose une théorie de l'État minimal fondée sur les droits individuels, Michael Sandel conteste la conception du sujet qui sous-tend le dispositif, et Martha Nussbaum développe, avec Amartya Sen, une approche par les capabilités qui déplace la mesure de la justice vers ce que les personnes sont réellement en mesure de faire.
Richard Rorty, formé dans la tradition analytique, rompt avec elle dans les années 1980 et relit le pragmatisme contre la prétention de la philosophie à fonder la connaissance. Son néopragmatisme a connu un grand retentissement hors des départements de philosophie et une réception plus froide dedans.
Parallèlement, des traditions longtemps marginalisées se constituent en champs reconnus. La philosophie afro-américaine, de Du Bois à Alain Locke puis aux travaux contemporains sur la race, en est une. La philosophie féministe en est une autre, où Judith Butler et Donna Haraway comptent parmi les voix les plus influentes, la première sur la performativité du genre, la seconde sur la critique des partages entre nature et technique.
Ce qui se discute
Trois débats concernent la catégorie elle-même.
Le premier porte sur son unité. Peut-on parler d'une philosophie américaine, ou seulement de philosophie faite en Amérique ? Les partisans de l'unité invoquent une continuité du pragmatisme, du transcendantalisme à Rorty, et une sensibilité partagée à l'expérience et à la pratique. Leurs adversaires font valoir que la philosophie analytique dominante est un produit européen transplanté, et qu'elle ne doit presque rien à Emerson ni à Peirce.
Le deuxième porte sur l'éclipse du pragmatisme. Comment une tradition qui dominait les départements américains vers 1920 a-t-elle été si largement supplantée en une génération ? Les explications données vont de la supériorité technique des outils logiques importés à des facteurs institutionnels, en passant par l'association du pragmatisme à un progressisme politique devenu suspect pendant la guerre froide. Aucune n'est consensuelle.
Le troisième porte sur la domination actuelle. La concentration des revues, des postes et des classements dans quelques universités américaines a des effets sur ce qui compte comme philosophie, et cette situation est critiquée de l'intérieur, notamment par les travaux qui plaident pour une philosophie comparée moins eurocentrée.