Pragmatisme
Né aux États-Unis autour de 1870, le pragmatisme évalue la signification d'une idée par les différences qu'elle produit dans l'expérience et dans la conduite. Il refuse les fondements derniers, tient toute croyance pour révisable et fait de l'enquête, menée en commun, le modèle de la connaissance.
Le nom et la maxime
Le mot vient du grec pragma, qui signifie l'acte, la chose faite. Charles Sanders Peirce en est l'auteur, et il formule la règle qui donne au courant son unité : pour clarifier la signification d'un concept, il faut examiner quelles conséquences pratiques - quels effets concevables sur la conduite - découleraient de son application. Si deux thèses n'entraînent aucune différence de cet ordre, elles ne diffèrent que verbalement.
Vous noterez qu'il s'agit d'abord d'une règle de méthode portant sur le sens, et non d'une théorie de la vérité. C'est la confusion entre les deux qui a produit l'essentiel des malentendus.
Le Metaphysical Club
Le courant naît dans un cercle de discussion réuni à Cambridge, dans le Massachusetts, autour de 1870 : le Metaphysical Club. On y trouve Peirce, William James, le juriste Oliver Wendell Holmes qui sera plus tard juge à la Cour suprême, le mathématicien Chauncey Wright, et quelques autres. La composition du groupe importe : ce sont des scientifiques et des juristes autant que des philosophes, et ils partagent une expérience intellectuelle commune, celle du darwinisme, qui venait de faire de l'adaptation et de l'erreur des notions centrales.
Peirce expose la doctrine dans deux articles de 1877 et 1878, parus dans le Popular Science Monthly : l'un sur la fixation de la croyance, l'autre sur la manière de rendre nos idées claires. Ils resteront longtemps peu lus.
Peirce : l'enquête et la communauté
Chez Peirce, tout commence par le doute réel - non pas le doute méthodique de Descartes, qu'il juge feint, mais l'irritation produite par une croyance qui ne fonctionne plus. L'enquête est le processus qui part de ce trouble et s'arrête quand la croyance est rétablie. Ce qui la régit n'est pas une intuition première mais une méthode publique, contrôlable, et c'est pourquoi le sujet de la connaissance n'est jamais un individu : c'est une communauté de chercheurs, indéfiniment prolongée.
Le fallibilisme en découle. Aucune croyance n'est à l'abri de la révision ; la certitude n'est jamais acquise ; mais cela n'entraîne aucun scepticisme, puisque nous n'avons pas besoin de certitude pour agir ni pour chercher. La vérité, Peirce la définit comme ce sur quoi l'enquête convergerait si elle était poursuivie indéfiniment - définition qui, vous le constatez, n'a rien de relativiste.
Peirce ajoute une théorie des signes, la sémiotique, et une classification des inférences qui isole, à côté de la déduction et de l'induction, un troisième type qu'il appelle abduction : l'invention d'une hypothèse qui, si elle était vraie, expliquerait ce qu'on observe. C'est l'un de ses apports les plus durables.
James : la popularisation et le déplacement
C'est William James qui fait connaître le pragmatisme, par une conférence donnée en 1898 en Californie, puis par le livre de 1907 qui porte ce titre. Il en élargit considérablement la portée, et il le déplace.
Chez James, la question de la vérité passe au premier plan, et il la formule dans des termes qui prêteront le flanc à toutes les critiques : est vrai ce qui fonctionne, ce qui nous conduit utilement d'une expérience à l'autre. Il applique le critère aux croyances religieuses, qu'il juge légitimes lorsqu'elles produisent une différence vitale, ce que son texte sur la volonté de croire avait préparé. Il développe par ailleurs une psychologie du flux de la conscience et, sous le nom d'empirisme radical, une métaphysique de l'expérience pure qui a eu sa propre postérité.
Peirce désapprouve. En 1905, il rebaptise sa propre doctrine pragmaticisme, nom qu'il déclare suffisamment laid pour être à l'abri des ravisseurs. Le courant est donc divisé presque dès son origine, et cette division explique une partie des équivoques ultérieures.
Dewey, Mead et l'école de Chicago
John Dewey donne au pragmatisme son extension la plus large, sous le nom d'instrumentalisme : les concepts et les théories sont des instruments, qu'on évalue à ce qu'ils permettent de faire. L'enquête part toujours d'une situation indéterminée, troublée, et la pensée n'est pas un spectacle du monde mais un moment de l'action.
Dewey en tire des conséquences dans des domaines où les philosophes n'allaient guère : l'éducation, qu'il refonde autour de l'expérience et de l'activité de l'élève ; la démocratie, qu'il conçoit non comme un régime mais comme une forme d'enquête collective ; l'art, qu'il réintègre dans l'expérience ordinaire ; la religion, qu'il dissocie du surnaturel. George Herbert Mead, son collègue à Chicago, élabore de son côté une théorie sociale de la formation du soi par l'interaction, qui passera dans la sociologie et la psychologie sociale. Il faut noter que la fiche de John Dewey reste à écrire sur Philotopie : son rôle dans ce courant est pourtant central.
Les thèses communes
Par-delà les désaccords, quelques traits se retrouvent.
Le refus des fondements : il n'y a pas de point de départ absolument assuré, ni dans l'intuition, ni dans le donné sensible.
Le refus des dualismes hérités : sujet et objet, théorie et pratique, faits et valeurs, corps et esprit sont des distinctions utiles mais non des coupures ontologiques. Hilary Putnam fera plus tard de ce refus l'un des traits définitoires du courant.
La primauté de la pratique : connaître est une activité, située, intéressée, et non la contemplation d'un spectacle.
Le fallibilisme : toute croyance est révisable, ce qui n'empêche pas de la tenir fermement tant qu'elle n'est pas troublée.
L'anti-scepticisme : contrairement à ce qu'on lui prête souvent, le pragmatisme ne met pas en doute l'existence du monde extérieur ; il juge la question mal posée.
La réception française : un rendez-vous manqué
L'histoire française du pragmatisme est celle d'un long malentendu, et elle mérite qu'on s'y arrête.
Bergson préface en 1911 la traduction française du livre de James, dont il était proche, et sa lecture - généreuse mais infléchie vers ses propres thèses - contribue à faire du pragmatisme une philosophie de l'action et de l'intuition plutôt qu'une théorie de l'enquête.
Durkheim lui consacre un cours en 1913 et 1914, publié longtemps après sous le titre Pragmatisme et sociologie. Il y voit une menace : si la vérité se mesure à son utilité, la contrainte objective des faits sociaux disparaît. Sa critique est sérieuse et elle a pesé.
Dans les milieux catholiques, le mot est associé au modernisme et devient suspect. Dans les milieux universitaires, il est assimilé à une philosophie américaine du rendement. Résultat : la France ignore à peu près Peirce et Dewey pendant un demi-siècle, et c'est seulement à partir des années 1990 que des traductions et des travaux - ceux de Jean-Pierre Cometti, de Joëlle Zask, de Stéphane Madelrieux, de Claude Gautier - installent sérieusement le courant dans le paysage francophone.
L'éclipse et le néo-pragmatisme
Au milieu du XXe siècle, le pragmatisme est largement recouvert par la philosophie analytique naissante, alors même que plusieurs de ses motifs y passent discrètement.
Son retour se fait à partir des années 1970. Richard Rorty, dans son ouvrage sur le miroir de la nature paru à la fin des années 1970, puis dans ses écrits sur la contingence et la solidarité, s'en sert pour congédier l'idée que le langage et la pensée refléteraient le réel ; il en tire une position dont beaucoup de pragmatistes se sont désolidarisés, parce qu'elle paraît abandonner la notion d'enquête. Hilary Putnam propose une version plus mesurée, attachée au réalisme et à la critique de la coupure entre faits et valeurs. Robert Brandom développe une sémantique inférentialiste où la signification tient au jeu des raisons que l'on donne et que l'on demande.
En Europe, Habermas s'appuie sur Peirce et sur Mead pour fonder son éthique de la discussion, ce qui constitue l'une des principales voies de passage du pragmatisme dans la philosophie continentale. Et dans un autre registre, Bruno Latour et Isabelle Stengers ont puisé chez James et chez Whitehead de quoi repenser l'activité scientifique comme pratique.
Controverses
La vérité est-elle ce qui réussit ? C'est l'objection classique, et elle visait surtout James. Si la vérité se réduit à l'utilité, alors une croyance fausse mais confortable serait vraie. Les pragmatistes répondent diversement : Peirce en définissant la vérité par la convergence idéale de l'enquête, Dewey en soulignant que ce qui fonctionne doit fonctionner à l'épreuve, c'est-à-dire résister, Putnam en refusant de réduire la vérité à l'assertabilité. La question reste l'un des points de clivage internes du courant.
Y a-t-il un pragmatisme ? Peirce, James et Dewey divergent sur presque tout, à commencer par la vérité. Certains historiens préfèrent donc parler d'une famille de positions liées par un style de questionnement, et non d'une école. La rupture terminologique de 1905 leur donne un argument.
Le pragmatisme est-il politiquement situé ? On a souvent lié le courant à la démocratie américaine, pour s'en féliciter ou pour le lui reprocher. Ses critiques y voient une philosophie du consensus, inapte à penser le conflit et la domination ; ses défenseurs rappellent l'engagement de Dewey et la fécondité du courant dans les théories contemporaines de la participation. Le débat se poursuit.
Le mot lui-même. Faut-il garder un terme que l'usage courant a si bien détourné ? Plusieurs auteurs ont proposé d'y renoncer. L'argument contraire est simple : le mot a une histoire, et la renommer reviendrait à recommencer le malentendu.