Le structuralisme

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1916 - toujours actif sous forme d'héritage méthodologiqu France, Europe 7 min de lecture

Né de la linguistique de Saussure et de la phonologie de Prague, le structuralisme cherche sous les phénomènes observables des systèmes de relations inconscientes. Il a dominé les sciences humaines françaises des années 1950 aux années 1970.

L'origine linguistique

Tout part d'un cours donné à Genève entre 1907 et 1911 par Ferdinand de Saussure, publié après sa mort par ses étudiants sous le titre Cours de linguistique générale, en 1916. Saussure n'emploie guère le mot de structure, mais il pose les principes dont le structuralisme vivra.

Il distingue d'abord la langue, système collectif de signes, et la parole, usage individuel qu'en font les locuteurs. La science porte sur la première. Il soutient ensuite que le signe linguistique est arbitraire : rien dans la suite de sons qui forme le mot arbre ne ressemble à un arbre. Il en tire la thèse la plus lourde de conséquences : dans la langue, il n'y a que des différences. Un signe ne vaut pas par ce qu'il contient mais par ce qui le distingue des autres. Il oppose enfin l'étude synchronique, qui décrit un état du système, à l'étude diachronique, qui suit son évolution, et accorde la priorité à la première.

Le Cercle linguistique de Prague, autour de Nikolaï Troubetzkoy et de Roman Jakobson, donne dans les années 1920 et 1930 la première application rigoureuse de ces principes avec la phonologie. Une langue y est décrite comme un jeu d'oppositions binaires entre traits distinctifs. Le modèle est spectaculairement efficace et il va servir de patron bien au-delà de la linguistique.

Lévi-Strauss et l'anthropologie

La rencontre décisive a lieu à New York pendant la guerre, entre Jakobson et Claude Lévi-Strauss. Ce dernier va transporter la méthode phonologique dans l'ethnologie.

Les Structures élémentaires de la parenté, en 1949, traitent les règles de mariage comme un système d'échange dont la prohibition de l'inceste est la clé : en interdisant certaines unions, elle oblige les groupes à se donner des femmes et fonde ainsi la réciprocité. L'analyse ne demande pas ce que les intéressés croient faire, elle dégage la combinatoire à laquelle leurs conduites obéissent.

L'étude des mythes prolonge ce programme. Un mythe n'a pas de version authentique dont les autres seraient des déformations : il est l'ensemble de ses variantes, et son sens réside dans les relations entre unités minimales que l'analyste dégage. La Pensée sauvage, en 1962, soutient que la pensée dite primitive n'est pas prélogique mais procède par classifications concrètes, d'une rigueur comparable à celle de nos sciences. Lévi-Strauss y forge aussi l'image du bricolage, cette manière de composer avec les matériaux disponibles plutôt qu'avec des concepts conçus pour la tâche.

L'extension à toutes les sciences humaines

Les années 1950 et 1960 voient le modèle gagner des domaines très divers, au point de devenir en France une atmosphère intellectuelle.

Roland Barthes applique l'analyse des signes aux objets de la culture de masse, publicités, catch, plats cuisinés, et soutient que la société produit des mythes en faisant passer pour naturel ce qui est historique. Jacques Lacan propose une relecture de Freud fondée sur l'idée que l'inconscient est structuré comme un langage, le déplacement et la condensation freudiens se laissant lire comme métonymie et métaphore. Louis Althusser entreprend une lecture du Capital qui refuse toute anthropologie et décrit une causalité structurale, où les effets ne s'expliquent pas par l'intention des agents. Algirdas Julien Greimas et Gérard Genette construisent des grammaires du récit.

Michel Foucault occupe une place particulière. Les Mots et les choses, en 1966, décrit les savoirs d'une époque comme organisés par une épistémè qui définit ce qui peut y être pensé, et la dernière page annonce que l'homme pourrait s'effacer comme un visage de sable. Le livre est reçu comme le sommet du structuralisme, ce que Foucault a toujours contesté : il refusait l'étiquette et insistait sur la discontinuité historique plus que sur la permanence des structures.

Les thèses communes

Malgré la diversité des objets, quelques propositions se retrouvent d'un auteur à l'autre.

Le tout précède les parties : un élément n'a de propriétés que par sa position dans un système. Les relations comptent plus que les termes, et l'on décrira volontiers ces relations comme des oppositions. La structure n'est pas observable, elle se construit comme un modèle qui rend compte des données. Elle est inconsciente, au sens où les acteurs l'appliquent sans la connaître. Enfin, l'explication ne passe pas par les intentions : ce qui compte est le système, non le sujet qui parle.

Ce dernier point est à la fois la force du programme et le motif de presque toutes les objections qui lui ont été faites.

Les controverses

La première critique vient de l'existentialisme et du marxisme. Sartre reproche au structuralisme de congédier l'histoire et la praxis, et d'offrir une idéologie du système bien commode pour la technocratie. Le débat culmine au milieu des années 1960 et il oppose deux conceptions du travail intellectuel autant que deux doctrines.

Paul Ricœur formule en 1963, dans un échange resté célèbre avec Lévi-Strauss, une objection plus interne. Il caractérise l'entreprise comme un kantisme sans sujet transcendantal : des formes sans personne pour les porter. Il ne conteste pas la validité de l'analyse structurale, il conteste qu'elle épuise la compréhension, et il maintient qu'un texte ou un mythe donne aussi à penser quelque chose sur le monde.

L'objection historienne est constante. En privilégiant la synchronie, le structuralisme rendrait le changement inintelligible : il décrit des états, non des passages. Les tentatives pour construire une diachronie structurale n'ont pas dissipé la difficulté.

On a reproché enfin au modèle d'être appliqué bien au-delà de son domaine de validité. La phonologie fonctionne parce que les unités y sont en nombre fini et clairement discriminables ; il n'est pas évident que les récits, les rêves ou les rapports sociaux offrent la même netteté.

Ce qui vient après

À partir de la fin des années 1960, plusieurs auteurs formés dans ce cadre en déplacent les principes de l'intérieur. La conférence prononcée par Jacques Derrida en 1966, où il montre que toute structure suppose un centre dont le statut est intenable, est souvent prise comme point de bascule. La déconstruction ne rejette pas l'analyse des systèmes de différences, elle en radicalise la logique jusqu'à faire sauter l'idée de clôture.

Gilles Deleuze et Félix Guattari opposent aux structures des agencements mobiles. Pierre Bourdieu, qui revendique une part de l'héritage, objecte que le structuralisme oublie les agents : sa notion d'habitus vise à rendre compte de l'incorporation des structures dans des dispositions pratiques, donc à réintroduire la pratique sans revenir au sujet souverain. Jacques Rancière, formé auprès d'Althusser, rompt avec l'idée d'une science réservée aux savants qui laisserait les acteurs dans l'illusion.

Le terme de poststructuralisme, largement forgé dans les universités anglophones, désigne cet ensemble de déplacements. Il est commode et trompeur : les auteurs ainsi regroupés ne se reconnaissaient ni dans le préfixe ni dans le groupe.

Ce qui en reste

Le structuralisme a cessé d'être un mouvement, ses acquis sont devenus des outils. L'idée qu'un élément culturel se comprend par sa place dans un système, l'attention aux oppositions qui organisent un discours, la méfiance envers les explications par l'intention consciente : tout cela circule aujourd'hui dans l'anthropologie, la critique littéraire, la sociologie et l'analyse des médias, souvent sans que le nom soit prononcé.

Subsiste aussi la question qu'il a posée avec le plus de netteté, et qui n'est pas close. Jusqu'où peut-on expliquer une conduite humaine sans passer par ce que les agents en disent ? Vous répondrez différemment selon que vous cherchez à décrire un système ou à comprendre une action, et c'est l'un des partages les plus durables des sciences humaines.

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