Amsterdam
Capitale européenne de l'imprimerie au XVIIe siècle et ville de tolérance pragmatique, Amsterdam a permis la publication de livres interdits ailleurs. Patrie de Spinoza, refuge de Descartes et de Locke.
Une tolérance de fait
La République des Provinces-Unies, née de la révolte contre la monarchie espagnole, n'a jamais proclamé la liberté de conscience comme principe universel. Sa religion publique était le calvinisme, et les autorités ecclésiastiques y pesaient lourd. Mais elle était fédérale, dominée par des villes marchandes jalouses de leurs prérogatives, et les magistrats d'Amsterdam avaient une raison constante de modérer le zèle des pasteurs : le commerce.
Il en est résulté un régime singulier, que les historiens décrivent comme une tolérance pragmatique. Les cultes non réformés n'étaient pas autorisés mais ils étaient admis pourvu qu'ils restent discrets, dans des lieux sans façade visible. On pouvait être catholique, mennonite, luthérien ou juif à Amsterdam sans être inquiété, à condition de ne pas réclamer de droits.
Cette situation était pleine de tensions, et il serait faux d'en faire un paradis libéral. Elle suffisait cependant à produire un effet que les théoriciens de la tolérance ont aussitôt remarqué : une ville où coexistaient des croyances incompatibles fonctionnait, prospérait même, ce qui portait un coup sérieux à l'argument selon lequel l'unité religieuse est la condition de l'ordre civil.
La capitale du livre interdit
Le second atout de la ville était industriel. Amsterdam a été au XVIIe siècle le premier centre d'imprimerie d'Europe, avec des ateliers nombreux, des capitaux disponibles, des réseaux de distribution sur tout le continent et une censure plus lente que celle des monarchies.
On y imprimait donc ce que l'on ne pouvait imprimer ailleurs, au besoin avec une adresse fictive sur la page de titre. Le « Traité théologico-politique » de Spinoza paraît ainsi en 1670 sans nom d'auteur, avec un lieu d'édition et un éditeur inventés, alors qu'il sort des presses d'un imprimeur amstellodamois. Le procédé était courant et compris de tous, y compris des autorités, qui fermaient les yeux tant que le scandale restait mesuré.
Cette matérialité du livre n'est pas un détail d'histoire. Une pensée qui ne peut pas être imprimée ne circule pas, et plusieurs œuvres majeures de l'âge classique doivent leur existence publique à cette ville.
La communauté portugaise et l'affaire Spinoza
L'épisode le plus important se joue dans une communauté particulière. Des familles juives d'origine portugaise et espagnole, dont beaucoup avaient vécu sous la contrainte de la conversion, s'étaient installées à Amsterdam où elles pouvaient reprendre ouvertement leur religion. Cette communauté était prospère, cultivée et traversée de tensions internes considérables : on y trouvait des hommes qui avaient été chrétiens de force, qui avaient appris le judaïsme dans les livres et qui posaient des questions que des générations de pratique auraient émoussées.
Uriel da Costa, excommunié pour avoir contesté l'immortalité de l'âme et l'autorité de la tradition rabbinique, en est le premier cas célèbre. Il meurt en 1640 après une rétractation humiliante.
Baruch Spinoza naît dans cette communauté en 1632, dans une famille de marchands. Il y reçoit une formation juive solide, apprend le latin, fréquente des cercles chrétiens dissidents et s'éloigne de la synagogue. En 1656, à vingt-trois ans, il est frappé d'une excommunication dont les termes sont d'une violence remarquable.
Cet événement est un point de bascule de l'histoire de la philosophie. Spinoza ne se convertit pas, ne s'exile pas dans une autre confession : il devient un philosophe sans communauté, taillant des verres d'optique pour vivre et écrivant une œuvre qui ne s'adresse à aucun groupe constitué. Il quitte Amsterdam quelques années plus tard pour des bourgades plus calmes, puis La Haye, où il meurt en 1677. Mais c'est à Amsterdam que son réseau se forme et que ses livres s'impriment : un cercle d'amis mennonites, collégiants et libres penseurs, dont son éditeur, qui publieront son œuvre complète l'année de sa mort.
Descartes et Locke, les passants
Amsterdam a aussi servi de refuge à des philosophes venus d'ailleurs.
Descartes passe une vingtaine d'années aux Pays-Bas et séjourne à plusieurs reprises dans la ville. Il y trouve ce qu'il cherchait : la solitude au milieu d'une foule occupée à ses affaires, où personne ne s'intéresse à ce qu'un étranger écrit. L'anonymat d'une grande ville marchande a été pour lui une condition de travail, et il l'a dit lui-même dans sa correspondance avec une satisfaction évidente.
John Locke y arrive dans d'autres circonstances, en exilé politique, après son implication dans l'opposition à la monarchie anglaise. Il reste aux Pays-Bas de 1683 à 1689, séjournant notamment à Amsterdam, et c'est pendant ces années qu'il achève son grand ouvrage sur l'entendement humain et qu'il rédige sa « Lettre sur la tolérance ». La coïncidence mérite d'être relevée : le texte fondateur de la pensée libérale de la tolérance est écrit par un réfugié dans la ville qui en offrait le modèle pratique.
Ce que la ville a rendu possible
Si l'on cherche ce qui s'est joué philosophiquement à Amsterdam, trois choses se détachent.
La première est la naissance de la critique biblique. Dans son traité de 1670, Spinoza soutient que l'Écriture doit être lue comme un document historique, écrit par des hommes, dans une langue et un contexte déterminés. C'est l'acte de naissance d'une discipline, et une telle proposition n'était publiable nulle part ailleurs en Europe à cette date.
La deuxième est la séparation de la philosophie et de la théologie, soutenue non pour affaiblir la religion mais pour garantir la liberté de penser : à chacun sa foi, à la raison son domaine, à l'État la paix civile.
La troisième est l'expérience même de la pluralité. Les théoriciens de la tolérance de la fin du XVIIe siècle disposaient d'un argument empirique dont leurs prédécesseurs étaient dépourvus : une ville qui marchait sans unité de croyance, sous leurs yeux.
Après le Siècle d'or
Le rôle philosophique de la ville décline au XVIIIe siècle, à mesure que la République perd son avance commerciale et que d'autres centres prennent le relais. Amsterdam reste une place d'édition importante, elle n'est plus le lieu où se décide quelque chose.
Le XXe siècle lui a donné un second moment, dans un tout autre domaine. L'université d'Amsterdam a été le lieu d'enseignement de L. E. J. Brouwer, mathématicien fondateur de l'intuitionnisme, courant pour lequel les objets mathématiques n'existent que construits par l'esprit, et non découverts dans un domaine préexistant. Cette position a nourri des débats considérables sur le statut de la logique et des fondements, et elle a fait de la ville un foyer de la philosophie des mathématiques.
Un lieu plutôt qu'une école
Il faut résister à la tentation de faire d'Amsterdam une capitale philosophique au sens où Athènes ou Königsberg le sont. Aucune doctrine n'y est née d'un enseignement, aucune succession de maîtres n'y est attestée.
Son importance est d'un autre ordre, et elle intéresse quiconque s'interroge sur les conditions matérielles de la pensée. Des presses, un marché, des magistrats peu zélés et une population habituée à vivre avec des gens qui ne croient pas comme elle : il a suffi de cela pour qu'un livre impossible devienne un livre imprimé. L'histoire de la philosophie se raconte d'ordinaire comme une suite d'idées. Amsterdam rappelle qu'elle est aussi une histoire d'imprimeurs et de municipalités tolérantes par intérêt.