Bagdad

Mésopotamie, Irak 7 min de lecture

Capitale abbasside fondée en 762, Bagdad fut le théâtre du grand mouvement de traduction du grec en arabe, des débats du kalam, de l'école aristotélicienne où enseigna Al-Fârâbî et de la critique des philosophes par Al-Ghazâlî.

Une ville fondée pour gouverner

La cité est fondée en 762 par le calife abbasside al-Mansur, sur le Tigre, à l'emplacement d'un village. Son nom officiel est Madinat al-Salam, la Cité de la paix. Elle est conçue comme une capitale, avec un plan circulaire organisé autour du palais et de la mosquée, et elle devient très vite l'une des plus grandes villes du monde.

Ce choix d'emplacement a des conséquences intellectuelles. La région est à la croisée des héritages mésopotamien, persan, syriaque et grec. Les communautés chrétiennes de langue syriaque qui y vivent possèdent depuis des siècles des écoles où l'on commente Aristote ; les communautés juives y ont transféré leurs académies talmudiques ; les lettrés persans apportent une tradition administrative et scientifique propre. La capitale abbasside hérite de tout cela en même temps.

Le mouvement de traduction

Entre le VIIIe et le Xe siècle se déroule l'une des entreprises de traduction les plus vastes de l'histoire. Presque tout le corpus scientifique et philosophique grec disponible passe en arabe, souvent par l'intermédiaire du syriaque : Aristote et ses commentateurs, une partie de Platon, Galien, Ptolémée, Euclide, Archimède, les textes médicaux, mathématiques et astronomiques.

L'opération n'est pas le fait d'un homme ni d'une institution unique. Elle est financée par les califes, mais aussi par des familles de la cour, des médecins et des hauts fonctionnaires qui commandent des traductions pour leur usage. Hunayn ibn Ishaq, médecin chrétien nestorien mort vers 873, dirige avec son fils et ses élèves un atelier dont la méthode est remarquable : collationner plusieurs manuscrits grecs, établir le texte, puis traduire en cherchant le sens plutôt que le mot à mot. Il a laissé une lettre où il rend compte de son travail sur Galien, document rare sur la pratique d'un traducteur médiéval.

Un mot doit ici être employé avec prudence. On évoque souvent la Maison de la sagesse comme une grande académie où tout cela se serait déroulé. Les travaux de Dimitri Gutas et d'autres historiens ont montré que les sources contemporaines décrivent plutôt une bibliothèque palatine, liée à la tradition persane de conservation des livres, et que son rôle dans les traductions du grec a été considérablement amplifié par la littérature ultérieure. L'ampleur du mouvement de traduction n'est pas en cause ; sa centralisation dans une institution unique l'est.

Le kalam et la raison en théologie

Avant même que la philosophie grecque ne soit pleinement disponible, Bagdad est le théâtre de débats théologiques d'une grande technicité. Les mutazilites y défendent l'usage de la raison en matière religieuse, soutiennent l'unicité divine jusqu'à refuser la réalité distincte des attributs de Dieu, affirment que le Coran est créé et non éternel, et font de la justice divine un principe qui oblige Dieu lui-même.

Sous le calife al-Mamun, à partir de 833, cette doctrine devient officielle et donne lieu à une épreuve imposée aux juristes et aux traditionnistes, qui doivent se prononcer sur la création du Coran. L'épisode se retourne contre elle : la contrainte discrédite le mutazilisme, et l'orientation théologique dominante évolue ensuite vers des positions, notamment acharites, qui limitent les prétentions de la raison sans y renoncer. Vous trouvez là, un demi-millénaire avant les controverses européennes, une discussion sur les rapports entre raison et révélation menée avec des arguments et non seulement par des anathèmes.

La même effervescence touche les autres communautés. Saadia Gaon, chef de l'académie talmudique de Soura au Xe siècle, écrit en arabe un traité des croyances et des opinions qui emprunte au kalam ses méthodes et marque le début de la philosophie juive médiévale.

Les aristotéliciens de Bagdad

Au Xe siècle se constitue un cercle de logiciens, souvent chrétiens, qui enseignent le corpus aristotélicien dans l'ordre fixé par les commentateurs grecs tardifs. Abu Bishr Matta ibn Yunus, traducteur et commentateur, et son élève Yahya ibn Adi en sont les figures principales.

Al-Fârâbî y étudie puis y enseigne pendant l'essentiel de sa carrière, avant de gagner la Syrie à la fin de sa vie. C'est à Bagdad qu'il élabore son œuvre logique, sa théorie de l'intellect et sa philosophie politique, où il transpose la cité idéale de Platon dans le cadre d'une communauté dirigée par un prophète-législateur. La tradition arabe lui donnera le titre de second maître, après Aristote.

Un épisode célèbre donne la mesure des enjeux. En 932, devant le vizir, Matta ibn Yunus débat avec le grammairien al-Sirafi. Matta soutient que la logique est un instrument universel, valable pour toutes les langues parce qu'elle porte sur les choses et non sur les mots. Al-Sirafi réplique que la prétendue logique universelle n'est que la grammaire du grec déguisée, et que celui qui ne connaît pas une langue n'a pas accès à ce qu'elle permet de penser. Le compte rendu qui nous est parvenu est rapporté par un auteur favorable au grammairien, ce qui invite à la prudence sur le détail. La question posée, elle, n'a pas vieilli.

Al-Ghazâlî et la critique des philosophes

En 1065, le vizir seldjoukide Nizam al-Mulk fonde à Bagdad une madrasa qui portera son nom et deviendra l'un des établissements d'enseignement les plus prestigieux du monde musulman. Al-Ghazâlî y est nommé professeur en 1091, à trente-trois ans, et y connaît un succès considérable.

Il y rédige une présentation des doctrines des philosophes, puis l'ouvrage qui le rendra célèbre, l'Incohérence des philosophes, où il examine vingt thèses de la falsafa et soutient que trois d'entre elles sont incompatibles avec la foi : l'éternité du monde, l'ignorance par Dieu des particuliers et la négation de la résurrection corporelle. Sur le reste, il reconnaît la validité des méthodes philosophiques, en particulier de la logique, qu'il contribue ainsi à faire entrer dans l'enseignement religieux.

En 1095, il traverse une crise, abandonne sa chaire et quitte la ville pour des années d'errance et de retraite. Le récit qu'il en donne dans son autobiographie est l'un des textes les plus lus de la littérature philosophique arabe. Un siècle plus tard, à l'autre extrémité du monde musulman, Averroès lui répondra par une Incohérence de l'Incohérence.

Déclin et destruction

Le pouvoir des califes s'affaiblit dès le Xe siècle et la ville cesse peu à peu d'être le centre unique. En 1258, l'armée mongole de Hulagu prend Bagdad, met fin au califat abbasside et détruit une partie considérable de la ville et de ses bibliothèques. Les récits sur le Tigre noirci par l'encre des livres jetés à l'eau appartiennent à une littérature de déploration postérieure et doivent être tenus pour tels, mais la perte documentaire fut réelle et considérable.

Ce que Bagdad a transmis

L'essentiel de ce qui s'y est élaboré n'est pas resté sur place. Les textes et les problèmes circulent vers l'est, vers l'Iran où Avicenne travaille sur un corpus formé à Bagdad, et vers l'ouest, vers l'Égypte et surtout al-Andalus, où la falsafa connaît son dernier grand moment. De là, par les traductions latines réalisées à Tolède et en Sicile aux XIIe et XIIIe siècles, Aristote et ses commentateurs arabes parviennent aux universités européennes naissantes.

La scolastique latine hérite ainsi d'une double médiation : des textes grecs passés par le syriaque et l'arabe, et des problèmes posés par des penseurs musulmans, chrétiens et juifs qui avaient discuté ensemble à Bagdad. C'est une généalogie que l'histoire scolaire de la philosophie a longtemps escamotée, et dont la restitution est l'un des acquis les plus solides des recherches des dernières décennies.

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