Xénophon d'Athènes

vers 430 av. J.-C. - vers 354 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 13 min de lecture

Soldat devenu écrivain, il a laissé le portrait concurrent de Socrate : un maître qui conseille au lieu de réfuter, et dont les actions témoignaient de la tempérance plus encore que les paroles.

Biographie

Xénophon naît vers 430 avant notre ère à Erchia, dans la campagne attique, dans une famille possédant un domaine agricole. Il fréquente le cercle de Socrate à Athènes pendant sa jeunesse, sans être de ceux qui en feront métier de philosopher.

En 401 il s'engage dans une expédition de mercenaires grecs au service de Cyrus le Jeune, prétendant au trône de Perse. Cyrus est tué à Counaxa, les généraux grecs sont attirés dans un piège et exécutés, puis dix mille hommes se retrouvent sans chefs à deux mille kilomètres de chez eux. Xénophon est élu parmi les nouveaux stratèges et ramène l'armée jusqu'à la mer Noire. Il racontera cette retraite dans l'Anabase, à la troisième personne.

La suite de sa vie se passe du côté de Sparte. Il sert sous le roi Agésilas, qu'il admire, et Athènes le frappe d'exil, probablement pour cette raison. Sparte lui donne un domaine à Scillonte, en Élide, où il vit en propriétaire campagnard, chasse, élève ses fils et écrit. La défaite spartiate de Leuctres en 371 le chasse de cette retraite. Il finit ses jours à Corinthe, vers 354.

Cette biographie explique la nature de son œuvre. Xénophon écrit en homme qui a commandé des troupes, administré une terre et observé des rois de près. Ses écrits socratiques ne sont pas des traités : ils rapportent des conversations utiles, et ce qui l'intéresse chez Socrate est ce qui s'applique. Les mêmes préoccupations traversent ses livres d'histoire, ses traités d'équitation et de chasse et son enquête sur l'éducation d'un roi perse.

Son œuvre est abondante et elle nous est parvenue presque entière, ce qui est rare. Elle comprend l'histoire grecque qui prolonge Thucydide, les écrits socratiques, la Cyropédie, l'Anabase, l'éloge d'Agésilas, des traités techniques et des opuscules sur les revenus d'Athènes et sur la constitution de Sparte.

Pensée principale

Un Socrate qui donne des conseils

Les Mémorables s'ouvrent sur un étonnement : « J'ai souvent admiré par quels arguments les accusateurs de Socrate ont jadis persuadé aux Athéniens... ». Le livre entier est une réfutation du procès, menée non par l'argumentation juridique mais par l'exposé de ce que Socrate faisait et disait réellement.

Le Socrate qui en sort diffère de celui de Platon. Il discute de piété, d'amitié, de gestion domestique, du choix d'un métier et de la manière de commander. Il conseille un jeune homme qui veut devenir stratège, un autre qui néglige sa famille, un troisième qui se croit méprisé. L'argumentation ne va jamais là où elle mène : elle va là où elle sert.

Ce Socrate est aussi plus conventionnellement religieux. Il respecte la divination et les rites de la cité, et sa conception du divin tire vers l'unité d'une providence qui a disposé le monde pour l'homme. Xénophon le présente comme pieux et le procès pour impiété en devient absurde.

La maîtrise de soi comme première vertu

Le mot grec est sophrosyne, et Xénophon en fait la vertu cardinale. Il écrit de Socrate que « ses actions plus encore que ses paroles témoignaient de sa tempérance », et c'est la formule de sa morale entière : ce qui compte est la conduite tenue, pas la thèse soutenue.

Cette maîtrise n'est pas un ascétisme. Elle rend capable : celui qui commande à ses appétits peut commander aux autres, supporter la faim, le froid et la peur et rester fiable quand tout se défait. L'Anabase en donne la démonstration pratique, et la Cyropédie en fait la qualité centrale du roi.

Commander, et pourquoi on obéit

C'est le sujet qui revient dans presque tous ses livres, et sa thèse est constante : on obéit durablement de son plein gré, jamais par contrainte. Le bon chef partage les fatigues de ses hommes, sait leurs noms, récompense et donne l'exemple. Xénophon loue Agésilas d'avoir dormi comme ses soldats, et il montre dans la Cyropédie que les troupes servent mieux quand elles ont reçu des bienfaits et qu'elles en ont de la gratitude.

Il en tire une conception du pouvoir fondée sur la compétence plutôt que sur le titre. Gouverner une cité, une armée, un domaine ou une maison relève du même art, qui s'apprend, et l'Économique traite le ménage comme une unité politique où la femme est associée au gouvernement de la maison.

Le travail, l'utile et les dieux

Trois exigences gouvernent cette morale. Le travail, qu'il oppose à l'oisiveté comme la santé à la maladie. L'utilité, puisque le bien se mesure aux effets et qu'une vertu qui ne produit rien reste suspecte. Et la piété, non comme dévotion privée mais comme ce qui tient un groupe ensemble : dans l'Anabase, les sacrifices et les présages donnent à dix mille hommes épuisés la concorde sans laquelle ils seraient morts. Les écoles socratiques ont retenu de lui cette insistance sur la conduite, que les stoïciens développeront.

Œuvres majeures

Les Mémorables

Quatre livres de conversations socratiques, écrits pour réfuter le procès. Les deux premiers chapitres répondent point par point à l'accusation d'impiété et de corruption de la jeunesse ; le reste expose Socrate à l'œuvre, conseillant des Athéniens sur des questions concrètes. C'est la principale source sur Socrate à côté des dialogues de Platon, et la plus discutée, parce que les deux portraits ne se superposent pas.

L'Apologie de Socrate

Un texte bref sur le procès et sur l'état d'esprit de l'accusé. Xénophon y soutient que Socrate a choisi de ne pas se défendre efficacement, jugeant préférable de mourir au moment où il le pouvait encore sans décrépitude. L'explication est différente de celle de Platon, et elle dit beaucoup de la manière dont Xénophon comprenait son maître : une décision raisonnée plutôt qu'une fidélité à un principe.

Le Banquet

Un repas chez un riche Athénien, où chaque convive dit ce dont il est le plus fier. Socrate y prononce un éloge de l'amour qui distingue l'attachement à l'âme de celui au corps. Le texte se lit avec plaisir et il offre le portrait le plus vivant du Socrate de Xénophon, capable de plaisanter sur son propre visage.

L'Économique

Un traité sur le gouvernement de la maison, présenté comme un dialogue. La maison y est une unité à administrer, avec son ordre, ses stocks, ses esclaves et son agriculture, et l'épouse en est l'associée plutôt que l'ornement. Le livre a compté dans l'histoire de la pensée économique, et le mot même d'économie vient de ce domaine.

La Cyropédie

Une biographie en partie romancée de Cyrus le Grand, fondateur de l'empire perse, qui sert d'enquête sur l'éducation et l'art de commander. On y trouve la thèse que les hommes servent mieux de leur plein gré, obtenue par les bienfaits et la gratitude. Le sens politique du livre est discuté : éloge du bon monarque, ou démonstration des limites d'un pouvoir personnel dont Xénophon relève aussi les défauts.

L'Anabase

Le récit de la retraite des Dix Mille, écrit à la troisième personne par celui qui l'a commandée. L'ouvrage ne se présente pas comme un traité, et il montre en situation tout ce que les autres livres exposent : la décision en assemblée, la persuasion, les sacrifices qui refont l'unité d'un groupe et le chef qui partage les privations. Plusieurs commentateurs y lisent une cité en marche.

Postérité et influence

La source concurrente sur Socrate

Pendant l'Antiquité et jusqu'au dix-huitième siècle, les Mémorables ont été lus comme le témoignage le plus fiable sur Socrate, plus sobre que les dialogues de Platon et moins suspect d'y mêler la doctrine de l'auteur. Montaigne, Shaftesbury et une bonne part des moralistes classiques tiennent leur Socrate de Xénophon. Le rapport s'est inversé au dix-neuvième siècle, quand la philologie allemande a jugé Xénophon trop plat pour avoir compris son maître.

Un modèle pour les miroirs des princes

La Cyropédie a eu une postérité politique considérable. Cicéron la recommandait, les humanistes l'ont éditée et traduite et elle appartient à la bibliothèque des miroirs des princes jusqu'au seizième siècle. Machiavel la cite et s'en sert, en retournant son enseignement : là où Xénophon montre un roi aimé parce que bienfaisant, Machiavel retient les ruses de Cyrus. Les auteurs politiques de l'âge classique l'ont lue comme un traité sur l'art de régner.

L'économie et la gestion

L'Économique est l'un des premiers textes à traiter la gestion d'un domaine comme un savoir. Il a été commenté par les agronomes latins, traduit à la Renaissance et il figure dans l'histoire de la pensée économique à côté des pages d'Aristote sur la chrématistique. L'idée que gouverner une maison, une armée et une cité relève d'un même art a longtemps servi de cadre à la réflexion sur l'administration.

Le retour en philosophie

Leo Strauss et ses élèves ont relancé la lecture philosophique de Xénophon au vingtième siècle, en soutenant que sa simplicité apparente dissimule un enseignement prudent, et que ses silences sont calculés. Cette approche est contestée, mais elle a rendu l'auteur à la discussion philosophique. Les travaux des trente dernières années l'ont largement réhabilité : on ne lit plus les Mémorables comme un document naïf, et la question de savoir lequel des deux Socrate est le plus historique est reposée sans préjugé en faveur de Platon.

Un modèle littéraire

L'Anabase a inventé une forme, le récit militaire en première main, et elle a servi de manuel de grec à des générations d'écoliers européens. Sa structure, un groupe d'hommes qui traverse un pays hostile pour rentrer chez lui, se retrouve dans la littérature et au cinéma bien après que son auteur a cessé d'être lu.

Controverses et débats

Lequel des deux Socrate est le plus proche du vrai ?

C'est la question la plus ancienne et elle n'a pas de réponse. Xénophon donne un Socrate pratique, pieux et conseilleur ; Platon un Socrate qui réfute, ignore et conduit ses interlocuteurs à l'embarras. Les deux l'ont connu, aucun ne prétend sténographier.

Les arguments se répartissent ainsi. En faveur de Xénophon : il écrit en témoin, sans doctrine propre à placer, et son Socrate est plus vraisemblable pour un Athénien du cinquième siècle. En faveur de Platon : seul un homme capable des arguments qu'il rapporte pouvait marquer ses contemporains à ce point, et le Socrate de Xénophon n'expliquerait pas le procès. Une position intermédiaire relève que les deux portraits sont des œuvres littéraires avant d'être des documents, et que chercher l'original revient peut-être à chercher ce qui n'existe pas.

Xénophon est-il un philosophe ?

Le dix-neuvième siècle a tranché par la négative. Sa prose claire, son goût des conseils utiles et l'absence de doctrine métaphysique l'ont fait classer parmi les historiens et les moralistes, et exclure des histoires de la philosophie. Le vingtième siècle a rouvert la question, en faisant valoir qu'une pensée de la conduite, du commandement et de la maîtrise de soi est une pensée morale même sans traité.

La lecture straussienne

Leo Strauss soutenait que Xénophon écrit avec prudence, dissimulant sous une surface banale un enseignement réservé aux lecteurs attentifs, et que ses omissions sont signifiantes. L'hypothèse a rendu l'auteur à la philosophie, et elle est discutée : ses adversaires objectent qu'elle permet de lire n'importe quoi dans n'importe quel silence, et qu'elle prête à un auteur du quatrième siècle des précautions empruntées à d'autres contextes.

Que veut dire la Cyropédie ?

Le livre admire Cyrus et relève ses défauts, décrit un empire qui se décompose après lui et finit sur un tableau de la décadence perse. Les interprètes y voient tour à tour un éloge sincère du bon monarque, une critique voilée du pouvoir personnel et un exercice sur les conditions de l'obéissance volontaire. Le dernier chapitre, dont l'authenticité a été contestée, change le sens de l'ensemble selon qu'on le retient ou non.

Spartiate, Perse ou Athénien ?

Xénophon a été exilé d'Athènes et entretenu par Sparte, il admire Agésilas et le roi perse qu'il met en scène, et l'Anabase montre une armée qui délibère en assemblée. On lui a donc attribué toutes les préférences politiques possibles. La position la plus répandue aujourd'hui tient qu'il juge les régimes à la qualité de ceux qui commandent plutôt qu'à leur constitution, ce qui explique qu'on puisse le réclamer de partout.

Pour aller plus loin

Par où commencer

Commencez par le premier livre des Mémorables, qui contient la réfutation du procès et les portraits les plus frappants. Lisez ensuite le Banquet, court et vif, pour voir ce Socrate en société. L'Anabase se lit comme un récit et montre en acte la morale des autres livres. Gardez la Cyropédie pour la fin : elle est longue et son sens dépend de la manière dont on lit son dernier chapitre.

Les textes

Les traductions d'Eugène Talbot, publiées au dix-neuvième siècle, sont accessibles librement sur Wikisource pour les Mémoires sur Socrate, le Banquet, l'Économique et l'Apologie. Ce sont elles que cite cette fiche. Les éditions modernes de référence sont celles de la Collection des Universités de France, chez Les Belles Lettres, avec le grec en regard, et plusieurs traductions de poche existent pour l'Anabase et la Cyropédie.

Pour aller plus loin

Eve A. Browning, « Xenophon », Internet Encyclopedia of Philosophy, pour une présentation d'ensemble de sa pensée morale et politique.

Louis-André Dorion, introduction et notes aux Mémorables dans la Collection des Universités de France, qui fait le point sur la question socratique et discute la comparaison avec Platon.

Leo Strauss, De la tyrannie, Gallimard, commentaire du Hiéron qui a relancé la lecture philosophique de Xénophon.

Vivienne Gray, Xenophon's Mirror of Princes, Oxford University Press, pour la postérité politique de la Cyropédie.

Si vous préparez un examen

Xénophon sert surtout comme source socratique, et c'est là qu'on l'attend. Sachez exposer la différence entre son Socrate et celui de Platon, et surtout ne présentez pas l'un comme le vrai et l'autre comme la fiction : la question est ouverte et c'est la réponse attendue. Retenez aussi sa thèse sur le commandement, qui fonde l'autorité sur la compétence et sur le consentement plutôt que sur la contrainte.

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