Phédon
Titre original : Φαίδων (Phaidôn)
Publication : vers 380 avant notre ère (scène située en 399)
Type : Dialogue
Analyse
Le Phédon raconte le dernier jour de Socrate et démontre que l'âme est immortelle. Depuis vingt-quatre siècles, ses lecteurs ne s'accordent pas sur ce qu'il faut tenir pour l'essentiel : la démonstration ou la scène. Les deux lectures sont défendables, elles ne se concilient pas, et chacune doit rendre compte de ce que l'autre explique mieux.
Le dernier jour
Le dialogue s'ouvre loin d'Athènes et longtemps après. À Phlious, Échécrate interroge Phédon : « Étais-tu en personne, Phédon, aux côtés de Socrate, ce jour où il but le poison dans sa prison ? » Phédon y était, et il raconte.
La scène se tient dans la prison, le jour de l'exécution. Les amis arrivent le matin, Xanthippe est renvoyée, et la conversation occupe la journée entière, interrompue par l'arrivée du serviteur qui apporte la ciguë. Les interlocuteurs principaux sont deux Thébains, Simmias et Cébès, qui ne se laissent pas convaincre facilement. Platon, le texte le précise, était absent : il était malade.
Les quatre arguments, dans l'ordre où ils viennent
Socrate soutient que le philosophe doit se réjouir de mourir, et ses amis le somment de le justifier. Suivent quatre démonstrations, chacune répondant à une objection soulevée par la précédente.
Le premier argument part de la génération des contraires : le plus grand naît du plus petit, le réveil du sommeil, donc la vie de la mort et réciproquement. Le deuxième est celui de la réminiscence : nous reconnaissons l'égalité dans des choses jamais parfaitement égales, donc nous en avions la connaissance avant de naître. Le troisième tient à une affinité : ce qui est composé se décompose, ce qui est simple ne se décompose pas, et l'âme, qui connaît l'invariable, lui ressemble.
Le quatrième vient après l'objection la plus grave et change de terrain. Socrate raconte d'abord sa déception de jeunesse : il avait cherché chez Anaxagore des causes et n'y avait trouvé que des mécanismes, qui disent comment les choses se produisent et non pourquoi elles sont ainsi. D'où son changement de route - ce que les commentateurs appellent la seconde navigation - vers les Formes comme causes. L'âme est alors ce qui porte la vie comme le feu porte le chaud, et ne peut pas plus recevoir la mort que le feu le froid.
Première lecture : c'est un traité sur l'immortalité
Pendant près de deux mille ans, le Phédon a été lu comme la démonstration philosophique de l'immortalité de l'âme, et c'est à ce titre que le christianisme l'a recueilli. La doctrine s'y trouve en effet complète : une âme préexistante, simple, parente de l'invariable, momentanément emprisonnée dans un corps, et destinée à une rétribution après la mort que le mythe final décrit en détail.
Cette lecture a pour elle la structure du texte, qui est celle d'une argumentation serrée, et le fait que Socrate y soit présenté comme démontrant quelque chose, non comme consolant quelqu'un.
Elle a contre elle que les quatre arguments ne tiennent pas. L'argument des contraires confond la naissance d'un état et celle d'un être ; celui de la réminiscence établit au mieux une antériorité, pas une éternité ; celui de l'affinité repose sur une ressemblance, que Socrate reconnaît lui-même pour telle ; et le dernier suppose acquise la théorie des Formes, qui est précisément ce dont on pourrait douter. La philosophie moderne, quand elle examine ces preuves pour elles-mêmes, les trouve toutes défectueuses.
Seconde lecture : c'est une scène, et une consolation
L'autre lecture renverse la hiérarchie. Ce qui compte n'est pas la validité des preuves mais le fait qu'un homme, le jour de sa mort, passe la journée à raisonner avec ses amis au lieu de se plaindre - et que Platon ait choisi d'écrire cela.
Elle s'appuie sur des détails que la première lecture néglige. Socrate répond à ceux qui le croient chagrin en se comparant aux cygnes, dont « le chant qu'ils avaient auparavant, ce chant se fait alors plus fréquent et plus éclatant que jamais, dans leur joie d'être sur le point de s'en aller auprès du Dieu dont ils sont les servants ». Il s'interrompt pour consoler ses interlocuteurs quand leurs objections les abattent. Et quand Simmias avoue qu'un doute lui reste, il ne l'écrase pas : il lui donne raison de douter.
Dans cette lecture, les arguments ne sont pas là pour établir une thèse mais pour montrer ce que c'est que de philosopher - y compris devant la mort, y compris quand on n'est pas sûr.
Ce que les deux lectures doivent expliquer
L'objection de Simmias et de Cébès
Au milieu du dialogue, les deux Thébains portent deux coups sérieux. Simmias objecte que l'âme pourrait être à l'égard du corps ce que l'harmonie est à la lyre : rien de corporel, et pourtant détruite avec l'instrument. Cébès concède que l'âme survit au corps mais demande combien de fois : un manteau survit à son tailleur, cela n'en fait pas un vêtement éternel.
Platon n'avait aucune obligation d'écrire ces objections, et il les écrit si bien que le récit note l'abattement général. C'est le passage qui gêne le plus la lecture doctrinale, et celui qui donne le plus de poids à l'autre.
Le dernier mot
La scène finale est d'une sobriété que la littérature a rarement égalée : le froid qui remonte des jambes, Socrate qui se découvre le visage, et une phrase.
Criton, nous sommes le débiteur d'Asclépios pour un coq ; eh bien ! payez ma dette, pensez-y.
Asclépios est le dieu de la guérison, et l'on remerciait par un coq. Les interprètes se partagent depuis l'Antiquité : geste de piété banale d'un homme qui veut mourir en règle avec les usages, ou bien déclaration que la mort est la guérison et que la vie était la maladie. Nietzsche a retenu la seconde dans Le Gai Savoir, et y a vu l'aveu d'un homme qui s'était vengé de la vie.
Le corps comme obstacle, et ce que cela a produit
Une thèse du dialogue a eu plus d'effets que ses preuves. Socrate y soutient que le corps empêche de penser, et il le dit sans nuance : « les guerres, les dissensions, la bataille, il n'y a pour les susciter que le corps et ses convoitises ». D'où la définition de la philosophie comme préparation : l'âme du philosophe « s'exerce à mourir sans y faire de difficulté », et cette conduite est « un exercice de la mort ».
La formule a traversé l'histoire. Montaigne en fait le titre d'un chapitre des Essais - que philosopher, c'est apprendre à mourir - avant de se déprendre lui-même de cette idée dans les livres suivants. Les stoïciens et les chrétiens l'ont reprise chacun à leur compte. Et c'est contre elle que la philosophie du corps, de Spinoza à Merleau-Ponty, s'est largement construite : il y a dans le Phédon une hostilité au corps dont l'Europe a mis vingt siècles à se défaire.
Comment on le lit
Le texte est long et inégalement difficile. Le début et la fin se lisent sans aucune préparation et sont parmi les plus belles pages de Platon. Les objections de Simmias et de Cébès, au milieu, sont le passage le plus intéressant pour qui veut voir un argument se construire. La quatrième preuve est la plus technique et peut attendre une seconde lecture.
Il se lit bien juste après l'Apologie de Socrate, dont il est la suite chronologique : l'une est le procès, l'autre le dernier jour.