Bruno ou sur le principe divin et naturel des choses
Friedrich Wilhelm Joseph Schelling
Titre original : Bruno oder über das göttliche und natürliche Prinzip der Dinge
Publication : 1802
Type : Dialogue
Analyse
Présentation
Bruno paraît en 1802. Schelling a vingt-sept ans, enseigne à Iéna et vient de rompre avec Fichte, dont il avait été l'élève le plus remarqué. C'est un dialogue, forme qu'aucun des grands idéalistes allemands n'avait employée, et son titre rend hommage à Giordano Bruno, brûlé à Rome en 1600 pour avoir soutenu l'infinité des mondes.
Quatre interlocuteurs y discutent : Alexandre, Anselme, Lucien et Bruno. Le dernier porte la position de l'auteur, et le premier des problèmes que le livre examine est celui qui lui donne son titre : comment penser ensemble le principe divin et le principe naturel des choses, sans faire de la nature un produit de l'esprit ni de l'esprit un effet de la nature.
L'ouvrage expose ce qu'on appelle la philosophie de l'identité, moment central et bref de l'itinéraire de Schelling, qui en changera encore plusieurs fois.
Pourquoi un dialogue, et pourquoi Bruno
Le choix de la forme n'est pas d'agrément. Schelling veut exposer une position qui ne peut pas se déduire d'un principe premier posé d'avance, parce qu'elle consiste précisément à refuser qu'on parte d'un terme plutôt que d'un autre. Un dialogue permet de faire paraître plusieurs points de vue et de montrer que chacun pris seul conduit à une impasse.
Le modèle est platonicien, explicitement. On y trouve le banquet, l'échange d'objections, la montée progressive, et une référence constante au Timée, dont Schelling avait commenté le texte dès ses études à Tübingen.
Quant à Bruno, il représente pour Schelling un penseur qui a tenu ensemble ce que la philosophie moderne a séparé : un univers infini, une matière animée, et un principe unique qui se déploie en toutes choses sans se diviser. Le choix a aussi une valeur polémique : citer un homme brûlé par l'Inquisition, c'est signaler qu'on n'écrit pas pour rassurer.
Le problème
Les philosophies qui précèdent Schelling se partagent, selon lui, en deux familles qui échouent de la même façon.
Les unes partent du sujet. C'est la voie de l'idéalisme, que Fichte a conduite à son terme en faisant du moi l'acte originaire d'où tout procède. Elle explique comment un monde apparaît pour une conscience, mais elle laisse la nature sans consistance propre, simple matériau de l'activité morale du moi.
Les autres partent de l'objet. Elles expliquent comment les choses s'enchaînent, et ne peuvent rendre compte de ce qu'une de ces choses se sache elle-même.
La difficulté n'est pas qu'il faille choisir. C'est que tout choix d'un point de départ engage déjà ce qu'on prétend expliquer : qui part du sujet n'atteindra jamais qu'un objet pour un sujet, qui part de l'objet n'atteindra jamais le sujet.
L'absolu comme indifférence
La réponse de Schelling consiste à poser un terme qui ne soit ni l'un ni l'autre, et dans lequel les deux ne sont pas encore distingués.
Il l'appelle l'absolu, et le caractérise comme identité, ou encore comme indifférence de l'idéal et du réel. Le mot d'indifférence ne veut pas dire que l'absolu serait neutre ou vide : il signifie qu'en lui la différence entre penser et être n'est pas encore faite, et que c'est de lui que cette différence procède.
Dans l'absolu, les choses finies ne sont pas niées : elles y sont comme des idées, c'est-à-dire selon leur essence éternelle, et non selon leur existence séparée. Le fini n'est fini que vu du dehors ; considéré dans l'absolu, il est infini.
Schelling emprunte ici beaucoup à Spinoza, dont il reprend la substance unique s'exprimant en attributs, et à la tradition néoplatonicienne, dont il retient l'idée d'un principe dont tout procède et vers lequel tout revient. Il s'en écarte sur un point décisif : chez lui, l'absolu n'est pas une substance statique mais ce qui se différencie, et la nature est le mouvement même par lequel il se produit comme visible. Voir le courant naturphilosophie.
La nature et l'esprit deviennent alors deux séries parallèles, ou deux puissances du même : la nature est l'esprit visible, l'esprit est la nature invisible. Ce n'est pas une métaphore mais la thèse centrale du système : les mêmes degrés se retrouvent dans l'une et dans l'autre, du plus matériel au plus libre.
L'art et la philosophie
Le dialogue réserve une place singulière à l'art, qui occupe chez Schelling une fonction que ni Fichte ni plus tard Hegel ne lui accorderont.
Si l'absolu est l'indifférence du réel et de l'idéal, aucune connaissance ordinaire ne peut l'atteindre, puisque toute connaissance suppose la séparation d'un sujet et d'un objet. L'œuvre d'art, elle, est un objet sensible dans lequel une idée est entièrement présente, sans reste et sans commentaire. Elle réalise donc dans le fini ce que la philosophie ne peut que penser.
Schelling en tire que l'art est l'organe de la philosophie, et il développera cette thèse dans ses leçons sur la philosophie de l'art données les années suivantes. C'est l'un des points où son influence sur le romantisme allemand a été la plus directe.
La querelle avec Hegel
L'histoire du livre est inséparable d'une rupture.
Schelling et Hegel, amis depuis le séminaire de Tübingen, dirigent ensemble en 1802 le Journal critique de philosophie. Hegel, encore peu connu, y défend les positions de son cadet.
Cinq ans plus tard, la préface de la Phénoménologie de l'esprit contient une phrase restée célèbre, sur un absolu où tout est un et dans lequel les différences s'évanouissent, comparé à une nuit où toutes les vaches sont noires. Hegel ne nomme personne. Tout le monde comprend. Schelling, blessé, cessera de lui écrire, et leur amitié ne se rétablira pas.
L'objection porte exactement. Si l'absolu est l'indifférence des contraires, comment en sort-on ? Schelling pose la différence à partir de l'identité, mais le passage reste un fait plutôt qu'un résultat. Hegel soutiendra qu'il faut au contraire partir de la différence et montrer qu'elle se produit elle-même, ce qui est le programme de la dialectique.
Le débat ne s'est pas clos là. Schelling abandonnera lui-même la philosophie de l'identité, et consacrera ses dernières décennies à chercher comment rendre compte de l'existence effective, qu'aucune déduction ne produit. Sa philosophie dite positive, exposée à Berlin à partir de 1841 devant un auditoire où figuraient Kierkegaard, Bakounine et Engels, est en un sens une réponse tardive à la difficulté que Bruno avait laissée ouverte.
Postérité
Le livre n'a jamais eu l'audience des grands textes de l'idéalisme allemand. Il est resté un texte de spécialistes, longtemps éclipsé par Hegel, et sa traduction française est récente.
Son influence a pourtant été réelle. Les romantiques d'Iéna y ont trouvé une justification philosophique de leur manière de penser l'art et la nature. Coleridge en a transporté des pages entières dans sa Biographia Literaria, non sans embarras pour ses éditeurs. Et la redécouverte de Schelling au XXᵉ siècle, chez Heidegger, chez Tillich, puis chez les philosophes qui cherchent une pensée de la nature qui ne soit ni mécaniste ni spiritualiste, s'est souvent faite en revenant à ce moment précis de son œuvre.
Citations
L'absolu est le fondement sacré d'où tout procède et où tout retourne.
La nature est l'esprit visible, l'esprit est la nature invisible.
Ces formules résument des thèses que le dialogue développe plutôt qu'elles ne reproduisent littéralement ses phrases : la seconde appartient en propre aux Idées pour une philosophie de la nature, et le texte de Bruno la reprend à son compte.
Sources principales
Schelling, Friedrich Wilhelm Joseph, Bruno ou du principe divin et naturel des choses, traduction française, L'Harmattan, et Bruno, or On the Natural and the Divine Principle of Things, traduction et introduction de Michael G. Vater, State University of New York Press, 1984. Le texte lui-même, lu pour la disposition des quatre interlocuteurs et pour la doctrine de l'indifférence.
Tilliette, Xavier, Schelling. Une philosophie en devenir, Vrin, 2ᵉ édition 1992. Cette fiche lui doit la situation de l'ouvrage dans la période de la philosophie de l'identité et la mise en perspective de la rupture avec Fichte.
Hegel, Georg Wilhelm Friedrich, préface de la Phénoménologie de l'esprit, 1807, traduction française. Source directe de l'objection de la nuit où toutes les vaches sont noires.
Vater, Michael G., introduction à sa traduction, consultée en novembre 2026, pour l'identification des rôles des interlocuteurs et la place de Bruno comme porte-parole de Schelling.
Bibliographie et lectures recommandées
Schelling, Friedrich Wilhelm Joseph, Idées pour une philosophie de la nature, Ellipses.
Schelling, Friedrich Wilhelm Joseph, Recherches philosophiques sur l'essence de la liberté humaine, Payot.
Bruno, Giordano, De la cause, du principe et de l'un, GF-Flammarion.
Wikipédia FR, article « Friedrich Schelling », consulté en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Baruch Spinoza figure dans le dialogue
- Georg Wilhelm Friedrich Hegel a commenté
- Giordano Bruno figure dans le dialogue
- Johann Gottlieb Fichte figure dans le dialogue