Critique de la raison pratique
Titre original : Kritik der praktischen Vernunft
Publication : 1788
Type : Traite
Analyse
Présentation
Publiée à Riga en 1788, la Critique de la raison pratique est la deuxième des trois Critiques de Kant. Elle suit de trois ans les Fondements de la métaphysique des mœurs et répond à la question que ce livre avait laissée ouverte.
Les Fondements avaient dégagé le principe de la moralité, l'impératif catégorique, et cherché en vain à le fonder sur la liberté. La difficulté était que nous ne pouvons pas prouver que nous sommes libres : la Critique de la raison pure avait établi que la liberté est pensable sans contradiction, elle n'avait pas pu la démontrer.
La solution de 1788 renverse l'ordre. Ce n'est plus la liberté qui fonde la loi morale, c'est la conscience de la loi morale qui atteste la liberté. Kant écrit que la loi est ce par quoi nous connaissons la liberté, et la liberté ce par quoi la loi existe.
Le titre lui-même mérite attention. Il ne s'agit pas d'une critique de la raison pure pratique, comme l'eût voulu la symétrie, mais d'une critique de la raison pratique tout court. Kant s'en explique : la raison pure n'a pas à être critiquée dans son usage pratique, puisqu'elle y réussit ; ce qui doit l'être, c'est la prétention de la raison empirique, c'est-à-dire du calcul des intérêts, à régler la conduite.
Le fait de la raison
Le cœur de l'ouvrage tient dans une expression que Kant introduit ici et qui n'a pas cessé d'être discutée : le fait de la raison.
L'argument est le suivant. Nous ne pouvons pas déduire la loi morale d'un principe plus haut, car il n'y en a pas. Mais nous la rencontrons. Tout homme, placé devant un cas, sait qu'il doit, et le sait indépendamment de ce qu'il désire.
Kant donne pour le montrer un exemple qui lui ressemble peu, par sa brutalité. Supposez un homme qui prétend ne pouvoir résister à son penchant : dressez une potence devant la maison où l'attend le plaisir, et il saura soudain résister. Supposez maintenant qu'un prince lui ordonne, sous la même menace, de porter un faux témoignage contre un innocent. Il n'osera peut-être pas refuser. Mais il jugera possible de refuser, et c'est à cela qu'il reconnaît sa liberté.
L'expérience ne prouve donc pas que nous sommes libres : elle fait voir que nous nous savons obligés, et de ce savoir la liberté se déduit. Voir l'article liberté humaine.
Ce que la loi exige
L'Analytique reprend la doctrine de 1785 en la systématisant.
Un principe pratique qui ne vaut que pour celui qui le pose est une maxime ; celui qui vaut pour tout être raisonnable est une loi. Tous les principes qui déterminent la volonté par la matière du désir, c'est-à-dire par l'objet attendu, sont renvoyés à l'amour de soi, que Kant appelle le principe du bonheur, et déclarés incapables de fonder une loi.
Reste la seule forme. La loi fondamentale de la raison pure pratique se formule donc ainsi : agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d'une législation universelle.
Kant ajoute ici une analyse qui n'était pas dans les Fondements et qui compte. Le respect est le seul sentiment moral, et il n'est pas le motif de l'obéissance : il en est l'effet. La loi humilie l'amour-propre, et cette humiliation même produit en nous un sentiment d'élévation. C'est pourquoi le respect n'est jamais dû à une chose ni à un rang, mais toujours à une personne en tant qu'elle témoigne de la loi.
Le souverain bien et les postulats
La Dialectique pose un problème que la morale seule ne résout pas.
La vertu rend digne d'être heureux ; elle ne rend pas heureux. Or la raison exige que le bien complet, ce que Kant appelle le souverain bien, comprenne les deux : la moralité et le bonheur qui lui est proportionné. Comme rien dans le monde sensible ne garantit cette proportion, et comme une raison ne peut exiger ce qui serait impossible, il faut admettre ce qui rend la chose concevable.
De là trois postulats, qui ne sont pas des connaissances mais des présuppositions nécessaires de la vie morale.
La liberté, sans laquelle l'obligation n'aurait pas de sens.
L'immortalité de l'âme, parce que la conformité entière de la volonté à la loi, que Kant nomme sainteté, n'est atteinte par aucun être fini, et qu'elle suppose donc un progrès sans fin.
L'existence de Dieu, parce que seul un auteur du monde à la fois tout-puissant et juste peut accorder le bonheur à la moralité.
Kant insiste : ces postulats n'élargissent pas d'un pouce notre connaissance théorique. Nous ne savons toujours rien de Dieu ni de l'âme. Nous avons seulement le droit, et même le devoir, de les admettre en tant qu'agents. La Critique de la raison pure avait écarté les preuves de l'existence de Dieu ; la seconde Critique les réintroduit par un autre côté, non comme savoir mais comme foi rationnelle. Voir l'article phénomène et noumène.
Le primat du pratique
De cette construction, Kant tire une conséquence qui commande tout son système : la raison pratique a le primat sur la raison spéculative.
Lorsque la raison théorique ne peut ni affirmer ni nier, et que la raison pratique a besoin d'admettre, c'est la seconde qui l'emporte, à condition que ce qu'elle admette ne contredise rien de ce que la première a établi.
C'est ce qui permet à Kant de dire qu'il a dû limiter le savoir pour faire place à la croyance. Le monde des phénomènes est entièrement déterminé, et la science y règne sans partage ; mais cette détermination ne concerne que les phénomènes, et rien n'interdit de nous penser, comme êtres moraux, sous une autre loi.
L'ouvrage se clôt sur une page devenue l'une des plus citées de la philosophie, et gravée sur la tombe de son auteur : deux choses remplissent l'âme d'une admiration toujours nouvelle, le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. La première m'anéantit comme créature ; la seconde élève infiniment ma valeur comme intelligence.
Fortune et objections
Le fait de la raison. C'est le point le plus attaqué. Kant soutient que nous rencontrons la loi morale sans pouvoir la déduire ; ses adversaires y voient un refus de fonder, c'est-à-dire un dogmatisme. Nietzsche ironisera sur la découverte d'une faculté grâce à laquelle on peut répondre à toute question en consultant sa conscience. Ses défenseurs répondent que toute fondation doit s'arrêter quelque part, et que Kant choisit de s'arrêter à ce que personne ne conteste en pratique.
Les postulats. Heine s'est moqué du philosophe qui, ayant démoli les preuves de l'existence de Dieu dans la première Critique, la rétablit dans la seconde pour ne pas désoler son vieux domestique. L'objection sérieuse est qu'une morale qui réclame une récompense, fût-elle différée et transcendante, réintroduit l'intérêt qu'elle prétendait exclure. Les kantiens répliquent que le souverain bien n'est pas un motif d'agir mais un objet que la raison se donne, et que la vertu reste commandée indépendamment de lui.
La postérité allemande. Fichte part de ce primat du pratique pour faire du moi un acte avant d'être une chose. Schopenhauer y voit au contraire le moment où Kant trahit sa propre découverte. Hegel reproche à la morale kantienne de rester une exigence sans monde, qui oppose indéfiniment le devoir à ce qui est.
La reprise contemporaine. Les discussions actuelles sur l'autonomie, sur le respect dû aux personnes et sur le statut des raisons morales reviennent constamment à ce livre, souvent sans ses postulats. C'est le Kant de l'Analytique que la philosophie morale a retenu, et celui de la Dialectique qu'elle a laissé.
Citations
Les passages suivants sont donnés d'après la traduction de François Picavet, revue.
Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d'une législation universelle.
La liberté est la ratio essendi de la loi morale, mais la loi morale est la ratio cognoscendi de la liberté.
Deux choses remplissent le cœur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi.
Le respect s'adresse toujours aux personnes, jamais aux choses.
Sources principales
Kant, Emmanuel, Critique de la raison pratique, traduction de François Picavet revue par Ferdinand Alquié, PUF, et traduction de Jean-Pierre Fussler, GF-Flammarion. Le texte lui-même, lu pour le fait de la raison, l'exemple de la potence, la doctrine du respect et la théorie des postulats.
Alquié, Ferdinand, introduction et notes de l'édition PUF. Cette fiche lui doit la mise en place du renversement par rapport aux Fondements et l'explication du titre de l'ouvrage.
Johnson, Robert et Cureton, Adam, article « Kant's Moral Philosophy », Stanford Encyclopedia of Philosophy, consulté en novembre 2026, pour l'état des discussions sur le fait de la raison.
Beck, Lewis White, A Commentary on Kant's Critique of Practical Reason, University of Chicago Press, 1960. Le commentaire de référence, utilisé pour l'architecture de l'Analytique et de la Dialectique.
Bibliographie et lectures recommandées
Kant, Emmanuel, Fondements de la métaphysique des mœurs, Le Livre de Poche.
Kant, Emmanuel, Critique de la raison pure, PUF, en particulier la troisième antinomie.
Schopenhauer, Arthur, Le Fondement de la morale, Le Livre de Poche.
Wikipédia FR, article « Critique de la raison pratique », consulté en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Arthur Schopenhauer a commenté
- Friedrich Nietzsche a commenté
- Georg Wilhelm Friedrich Hegel a commenté
- Johann Gottlieb Fichte en hérite