Généalogie de la morale

Friedrich Nietzsche

Titre original : Zur Genealogie der Moral. Eine Streitschrift

Publication : 1887

Type : Essai

Analyse

Aucun livre de Nietzsche n'a été autant retourné contre lui. Avant de dire ce qu'il contient, il faut donc examiner ce dont on l'accuse : les trois chefs d'accusation sont sérieux, deux portent, et le troisième repose sur un contresens dont le livre est en partie responsable.

Trois accusations

« Il a fourni sa philosophie au nazisme »

L'accusation a une histoire, et elle ne vient pas du texte. À la mort de Nietzsche, sa sœur Elisabeth, antisémite militante, hérite des manuscrits, fonde des archives et compose à partir des notes inédites un ouvrage qu'elle intitule La Volonté de puissance - livre que Nietzsche n'a pas écrit et dont l'agencement est le sien. C'est cette version qui a circulé en Allemagne dans les années trente.

Le texte publié dit autre chose. La première dissertation attribue aux Juifs un renversement des valeurs qu'elle présente comme une opération d'une intelligence considérable, et Nietzsche a rompu avec Wagner et avec le milieu de sa sœur sur cette question précise. L'accusation tombe donc sur la réception, non sur l'ouvrage - ce qui ne la rend pas sans objet : un livre qui parle de races, de maîtres et de troupeaux offrait des prises, et il les a offertes.

« Ce n'est pas de l'histoire »

Celle-ci porte. Nietzsche appuie sa première dissertation sur des étymologies - le passage du sens social de « bon » à son sens moral - que les philologues ont pour l'essentiel rejetées. Il ne cite presque aucune source, ne datera jamais ses transformations, et procède par hypothèse plutôt que par document.

Sa défense est dans son titre : le mot généalogie annonce qu'il ne s'agit pas de retrouver une origine mais de montrer qu'il y en a une, c'est-à-dire que des valeurs tenues pour éternelles ont été fabriquées. Si cette démonstration vaut, la fausseté du détail l'affaiblit sans la ruiner. Si elle ne vaut pas, les étymologies n'y changent rien.

« Il fait l'éloge de la cruauté »

Le livre décrit avec une complaisance manifeste des sociétés où le créancier prenait sa part de chair, et soutient que la cruauté a été une fête. Mais la deuxième dissertation ne la recommande pas : elle soutient qu'une fois l'homme enfermé dans la société, cette cruauté s'est retournée contre lui-même, et que c'est cette intériorisation qui a produit la mauvaise conscience. L'analyse est descriptive. Ce qui prête à l'accusation, c'est le ton - et le ton, chez Nietzsche, n'est jamais un accident.

Ce que le livre est

Il paraît en 1887, à compte d'auteur, écrit en quelques semaines. Son sous-titre annonce un écrit polémique, et il se présente comme l'éclaircissement d'un livre précédent, Par-delà bien et mal, que personne n'avait compris.

Son avant-propos pose le problème dans une phrase qui donne le ton de l'ensemble :

Nous ne nous connaissons pas, nous qui cherchons la connaissance ; nous nous ignorons nous-mêmes : et il y a une bonne raison pour cela. Nous ne nous sommes jamais cherchés.

Nietzsche, Généalogie de la morale, trad. Henri Albert

Suivent trois dissertations, qui posent chacune une question et y répondent par une histoire.

Première dissertation : deux manières d'évaluer

Nietzsche distingue deux couples d'évaluation qui ne se superposent pas. Le premier, qu'il appelle noble, oppose le bon au mauvais au sens de médiocre, de raté : il part d'une affirmation de soi et qualifie le reste par comparaison. Le second oppose le bon au méchant : il part de ce qui menace, le désigne comme mal, et appelle bien ce qui n'est pas lui.

Le passage du premier au second est ce qu'il nomme le renversement, et il en donne le mécanisme :

La révolte des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et enfante des valeurs : le ressentiment de ces êtres, à qui la vraie réaction, celle de l'action, est interdite et qui ne trouvent de compensation que dans une vengeance imaginaire.

Nietzsche, Généalogie de la morale, trad. Henri Albert

Il faut lire la suite de la phrase pour voir ce qui s'y joue : la morale aristocratique naît d'une affirmation, celle des esclaves d'un « non ». Elle est donc réactive, seconde, et plus intelligente - car il a fallu inventer.

Deuxième dissertation : la faute vient de la dette

La deuxième dissertation part d'un fait de langue allemande : Schuld, la faute, et Schulden, les dettes. Nietzsche en tire que la notion de culpabilité n'a pas son origine dans la responsabilité morale mais dans le rapport économique entre créancier et débiteur, où la souffrance infligée tient lieu de paiement.

Le punir est donc plus ancien que le juger. Et quand l'État enferme l'homme dans la paix sociale, ses instincts d'agression, privés d'extérieur, se retournent contre lui : c'est l'invention de la mauvaise conscience, que Nietzsche décrit comme une maladie, mais comme la maladie dont l'homme est devenu intéressant.

Cette dissertation est la plus féconde du livre. C'est elle que Foucault travaillera dans Surveiller et punir, en reprenant l'idée que la punition a une histoire indépendante de la justice.

Troisième dissertation : à quoi servent les idéaux ascétiques

La troisième pose la question la plus large : que signifie le fait que des hommes aient voulu se mortifier, jeûner, renoncer, et aient appelé cela une vertu ?

La réponse de Nietzsche est fonctionnelle. L'idéal ascétique n'est pas un choix du néant mais une manière de donner un sens à la souffrance, donc de la rendre supportable, donc de permettre à la vie de continuer. Un prêtre qui explique que l'on souffre par sa faute offre un cadre où le malheur devient intelligible.

Et il poursuit ce même idéal là où on ne l'attend pas : chez le savant moderne qui sacrifie tout à la vérité, dans l'athéisme rigoureux, dans la probité scientifique. La volonté de vérité est, selon lui, la dernière forme de l'ascèse, et c'est à ce titre qu'elle doit être interrogée à son tour.

La question qui commande tout

L'avant-propos la formule : quelle est la valeur de nos valeurs ? On a longuement discuté de ce qui est bien ; on n'a jamais demandé si le fait d'évaluer ainsi est favorable ou nuisible à ce qui vit.

C'est la seule question du livre, et elle explique sa méthode. Pour juger une morale, il faut sortir d'elle, et comme on ne peut pas s'en abstraire par décret, on peut au moins raconter comment elle s'est faite. La généalogie est un moyen de dépaysement, pas une science du passé.

Ce que le livre a produit

Trois héritages se distinguent nettement.

Le premier est méthodologique, et c'est le plus large. L'idée qu'une valeur, une institution ou une catégorie a une histoire contingente, que cette histoire est oubliée, et que la retrouver change ce qu'on en pense : Foucault en a fait une méthode explicite, et les sciences sociales l'emploient aujourd'hui sans toujours la nommer.

Le deuxième est français. Deleuze, en 1962, lit Nietzsche comme un penseur des forces actives et réactives et le soustrait à la lecture existentialiste comme à la récupération politique.

Le troisième est anglophone et plus tardif. Bernard Williams, dans ses travaux sur la chance morale et sur l'éthique grecque, reprend l'hypothèse nietzschéenne d'un ressentiment logé au cœur de la notion d'obligation - voir Moral Luck - et la discute en philosophe analytique, c'est-à-dire en demandant si elle est vraie.

Comment on le lit

Ce livre est le plus construit de Nietzsche et le seul qui se lise d'un bout à l'autre. L'avant-propos et la première dissertation suffisent à qui veut la thèse. La deuxième est la plus intéressante et la plus citée hors de la philosophie. La troisième est la plus difficile, et c'est celle qui vise le lecteur lui-même : qui lit Nietzsche pour la vérité de ce qu'il dit est précisément l'objet de la troisième dissertation.

Il vaut mieux ne pas commencer Nietzsche par ce livre : Le Gai Savoir prépare mieux, parce qu'il montre la manière avant d'en faire un système.

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