L'Idée de justice

Amartya Kumar Sen

Titre original : The Idea of Justice

Publication : 2009

Type : Traite

Analyse

Amartya Sen a soixante-seize ans quand paraît ce livre, en 2009. Il est économiste, prix Nobel, et il a passé quarante ans sur les famines, les inégalités et le choix social. Le livre est dédié à la mémoire de John Rawls, dont il fut l'ami et l'élève en esprit, et il est tout entier construit contre la méthode de la Théorie de la justice.

Le désaccord porte sur une question de départ : que cherche-t-on quand on cherche la justice ? Rawls cherche les principes d'une société parfaitement juste. Sen soutient qu'on n'en a pas besoin, et qu'on ferait mieux de chercher comment réduire les injustices manifestes.

Deux mots sanscrits

Sen ouvre son livre par une distinction qu'il emprunte à la tradition juridique indienne classique. Le mot niti désigne la correction des règles et des institutions : des lois bien faites, des organisations bien réglées. Le mot nyaya désigne la justice réalisée, celle que l'on constate dans le monde tel qu'il va, dans la vie que les gens mènent effectivement.

La tradition indienne avait aussi un mot pour ce qui arrive quand le second manque : matsyanyaya, la justice du monde des poissons, où le gros mange le petit. Une société peut avoir de bonnes institutions et laisser régner la justice des poissons. Sen tient que c'est ce second niveau qui doit commander l'évaluation.

Contre l'institutionnalisme transcendantal

Il range sous ce nom une tradition qui va de Hobbes à Rawls, en passant par Locke, Rousseau et Kant. Elle procède en deux temps : on détermine d'abord à quoi ressemblerait une société parfaitement juste, puis on regarde les institutions existantes à cette aune.

Sen lui fait deux objections.

La première est que l'identification d'un idéal unique est improbable. Des gens raisonnables, impartiaux et bien informés peuvent soutenir des principes différents, et aucun ne commet d'erreur de raisonnement. Il en donne un exemple devenu célèbre : trois enfants se disputent une flûte. Anne est la seule à savoir en jouer, Bob est le plus pauvre et n'a aucun autre jouet, Carla l'a fabriquée de ses mains. Chacun a une raison sérieuse, respectivement utilitariste, égalitariste et fondée sur le droit du producteur, et il n'existe pas de principe supérieur qui tranche sans arbitraire.

La seconde objection est que l'idéal, même s'il était identifié, ne servirait pas à grand-chose. Savoir que le mont Everest est la plus haute montagne du monde ne dit pas si le Kilimandjaro est plus haut que le mont Blanc. Or les décisions réelles sont toujours comparatives : faut-il abolir l'esclavage, faut-il supprimer telle discrimination, faut-il ouvrir des écoles plutôt que construire un stade. On n'a pas besoin d'une société parfaite pour voir que l'esclavage doit cesser.

L'impartialité ouverte

Sen préfère à la position originelle de Rawls une figure venue d'Adam Smith : le spectateur impartial, ce témoin raisonnable que nous convoquons en imagination pour juger notre propre conduite.

La différence est technique mais lourde de conséquences. La position originelle de Rawls est fermée : elle réunit les membres d'une même société politique, derrière un voile d'ignorance, pour déterminer leurs règles communes. Le spectateur de Smith est ouvert : il peut venir de loin, de l'étranger, d'une autre époque, et c'est précisément son extériorité qui lui permet de repérer ce qu'une société tient pour évident à tort.

Sen y voit le remède à ce qu'il appelle le parochialisme, ce biais par lequel des pratiques injustes se maintiennent parce que personne d'extérieur n'est admis à en juger. L'exemple de Smith lui-même, qui critiquait l'esclavage et la pratique de l'infanticide dans la Grèce ancienne, montre l'usage de cette ouverture.

Capabilités, raisonnement public, démocratie

Le livre reprend ensuite le travail qui a fait la notoriété de Sen. Pour évaluer la situation des gens, il refuse de s'en tenir aux revenus, qui ne disent pas ce que chacun peut en faire, et aux biens premiers de Rawls, pour la même raison : un handicapé a besoin de davantage de ressources pour atteindre le même état. Il propose de regarder les capabilités, c'est-à-dire l'ensemble des choses qu'une personne est réellement en mesure de faire et d'être.

Sur un point, il se sépare de Martha Nussbaum, qui a proposé une liste canonique de capabilités centrales. Sen refuse de fixer une telle liste par la théorie : la sélection et la pondération relèvent selon lui du raisonnement public, et varient selon les sociétés et les époques.

D'où l'importance qu'il accorde à la démocratie, entendue non comme un jeu d'institutions électorales mais comme un gouvernement par la discussion. Il rappelle ici son résultat le plus connu : aucune famine grave ne s'est produite dans un pays doté d'élections régulières et d'une presse libre, parce qu'un gouvernement qui doit rendre des comptes ne peut pas laisser mourir ses administrés sans réagir.

Il place enfin derrière tout l'ouvrage la théorie du choix social, dont il est l'un des grands praticiens. Le théorème d'impossibilité d'Arrow a montré qu'aucune règle d'agrégation des préférences ne satisfait simultanément quelques conditions raisonnables. Sen en tire non pas que le choix collectif est impossible, mais qu'il faut enrichir l'information sur laquelle il s'appuie, au lieu de chercher une formule unique.

Objections

Les lecteurs rawlsiens ont répondu que la comparaison suppose un repère, et qu'on ne peut classer deux situations sans une conception, même implicite, de ce qui serait mieux. Sen répond que la comparaison directe suffit dans la plupart des cas, comme on juge qu'un tableau est plus réussi qu'un autre sans disposer du tableau parfait.

D'autres ont trouvé le livre trop indulgent avec le pluralisme : si plusieurs principes restent en lice, comment conclure quand il faut décider ? Sen admet que des désaccords demeureront et soutient que l'accord partiel suffit souvent à l'action, parce que les injustices flagrantes font l'objet d'un consensus beaucoup plus large que les théories.

Sources

Sources principales

Sen, Amartya, L'Idée de justice, 2009. Texte primaire, lu intégralement, en particulier l'introduction sur niti et nyaya, l'exemple des trois enfants et la flûte, les chapitres sur l'impartialité ouverte et ceux sur les capabilités.

Rawls, John, Théorie de la justice, 1971. Texte primaire, pour la méthode que Sen conteste tout en lui rendant hommage.

Smith, Adam, Théorie des sentiments moraux, 1759. Texte primaire, pour la figure du spectateur impartial dont Sen fait un usage nouveau.

Nussbaum, Martha, « Capabilities as Fundamental Entitlements », 2003. Cet article a servi pour la divergence sur la liste des capabilités.

Arrow, Kenneth, Choix collectifs et valeurs individuelles, 1951. Texte primaire, pour le théorème d'impossibilité dont Sen discute la portée.

Bibliographie et lectures recommandées

Sen, Amartya, Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté, 1999, pour l'exposé de l'approche par les capabilités.

Sen, Amartya, Poverty and Famines, 1981, pour l'analyse des famines comme défaut de droits d'accès et non de disponibilité alimentaire.

Wikipédia FR et EN, articles « L'Idée de justice » et « The Idea of Justice », consultés en novembre 2026.

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