Lumière du Seigneur

Hasdaï Crescas

Titre original : אור ה' (Or Hashem)

Publication : 1410

Type : Traite

Analyse

Présentation

Lumière du Seigneur est le grand ouvrage de Hasdaï Crescas, rabbin et dirigeant communautaire de la couronne d'Aragon, achevé en 1410, l'année de sa mort. Écrit en hébreu, il entreprend de démontrer que l'édifice philosophique sur lequel repose la théologie juive de son temps ne tient pas, et qu'on peut penser la foi autrement qu'en langue aristotélicienne.

L'adversaire est nommé : Maïmonide, dont le Guide des égarés avait fait d'Aristote la charpente de la pensée juive, et derrière lui Averroès et Gersonide. Crescas ne leur oppose pas la foi contre la raison. Il leur oppose d'autres raisonnements, conduits dans leur propre vocabulaire, et qui aboutissent à défaire leurs preuves une à une.

Le livre a d'abord été lu comme un ouvrage de controverse religieuse. On y a reconnu plus tard autre chose : la critique de la physique d'Aristote la plus serrée écrite au Moyen Âge, et l'un des rares textes qui conduisent de la cosmologie antique vers celle du XVIIᵉ siècle.

Un livre écrit après un désastre

Crescas naît vers 1340 à Barcelone. Il étudie auprès de Nissim de Gérone, devient une autorité rabbinique reconnue, puis le représentant des communautés juives auprès de la couronne d'Aragon, charge qui lui vaut l'oreille du roi Jean Iᵉʳ.

L'été 1391, des émeutes antijuives embrasent l'Espagne. Les communautés de Séville, Valence, Barcelone et Palma sont détruites ou converties de force. Le fils unique de Crescas est tué à Barcelone. Lui-même, qui se trouvait à Saragosse, passera les vingt dernières années de sa vie à tenter de reconstruire des communautés et à répondre aux conversions.

Deux ouvrages naissent de cette situation. En 1398, une Réfutation des principes chrétiens, écrite en catalan et conservée par une traduction hébraïque, qui examine dix dogmes chrétiens avec une sécheresse argumentative remarquable. Et Lumière du Seigneur, où le projet est autre : si la philosophie aristotélicienne a servi à loger la foi juive, et qu'elle sert aussi bien à loger la foi chrétienne, alors elle ne prouve rien, et il faut la reprendre à la racine.

Un troisième ouvrage était annoncé, une Lampe du commandement qui aurait porté sur la Loi. Il n'a pas été écrit, ou il est perdu.

Quatre livres, du plus contraignant au plus libre

L'ouvrage se divise en quatre traités, et l'ordre a un sens : on descend de ce qu'il faut croire sous peine de sortir de la foi vers ce qu'il est loisible d'examiner.

Le premier porte sur ce que Crescas appelle les racines : l'existence de Dieu, son unité, son incorporéité. C'est là que se tient la démolition. Maïmonide avait fait précéder la deuxième partie du Guide de vingt-cinq propositions aristotéliciennes, qu'il tenait pour démontrées et dont il tirait ses preuves de l'existence de Dieu. Crescas les reprend une à une et montre que la plupart ne sont pas démontrées du tout.

Le deuxième traité expose les principes qui dépendent de la Loi : la science que Dieu a des choses, la providence, sa puissance, la prophétie, le libre arbitre, la fin de la Torah. C'est le cœur doctrinal.

Le troisième énumère les croyances vraies qui ne sont pas des principes : création, immortalité, rétribution, résurrection, prière, repentir, venue du Messie.

Le quatrième ouvre treize questions sur lesquelles, écrit-il, l'opinion reste libre : le monde est-il éternel, y a-t-il plusieurs mondes, les astres ont-ils une âme, que penser de la transmigration. Le ton y change : ce ne sont plus des thèses mais des examens.

Ce que la physique d'Aristote ne prouve pas

La partie la plus technique du livre est aussi la plus féconde. Crescas s'attaque aux pièces maîtresses de la cosmologie aristotélicienne.

Le vide. Aristote soutenait qu'un mouvement dans le vide serait instantané, donc impossible, donc que le vide n'existe pas. Crescas répond que le raisonnement suppose ce qu'il veut prouver : il tient le temps du mouvement pour entièrement produit par la résistance du milieu, alors qu'un mobile met un temps à parcourir une distance même sans résistance, et que le milieu ne fait qu'ajouter un retard. Le vide redevient pensable. Voir l'article mouvement dans le vide.

L'infini. Aristote n'admettait l'infini qu'en puissance. Crescas soutient qu'une grandeur infinie en acte n'enferme aucune contradiction, et que l'espace est une étendue infinie, indépendante des corps qui l'occupent. Il en tire que rien n'interdit l'existence de mondes multiples, ni que Dieu en crée sans fin.

Le premier moteur. Si l'on peut admettre une série infinie de causes, la preuve de Dieu par la remontée des causes s'effondre. Crescas en conclut qu'il faut fonder autrement l'existence de Dieu, par la nécessité de l'être et non par le mouvement.

Harry Wolfson a consacré en 1929 à ces vingt-cinq propositions une étude qui a fait date, et qui a fait de Crescas un maillon reconnu dans l'histoire de la physique.

Aimer plutôt que comprendre

Le second déplacement est moral, et il est aussi radical.

Pour Maïmonide, la perfection de l'homme est intellectuelle : c'est par l'intellect acquis que l'âme survit, et ce qui reste de nous après la mort est ce que nous avons compris. Crescas refuse. L'âme est une substance, elle ne doit pas son immortalité à ce qu'elle a pensé, et ce qui unit l'homme à Dieu n'est pas la connaissance mais l'amour.

Le renversement a des conséquences. Il rend le salut accessible à qui n'a pas étudié la métaphysique, ce qui, après 1391, n'est pas une considération abstraite. Il fait du rite et du commandement autre chose qu'une pédagogie en vue du savoir. Et il déplace la fin de la Torah, qui devient l'amour et la joie plutôt que la vérité spéculative.

Un déterminisme assumé

Sur le libre arbitre, Crescas tient la position la plus exposée du livre. Il soutient que la volonté humaine est causée, et causée nécessairement : rien n'échappe à l'enchaînement des causes, ni la connaissance divine qui embrasse ce qui va être.

Il ne s'arrête pas là, car un déterminisme pur rendrait la rétribution injuste. Sa réponse tient dans une distinction : l'acte est nécessaire quant à ses causes, mais il reste volontaire quant à son rapport à celui qui l'accomplit ; ce qui compte moralement est que l'acte soit fait de plein gré, non qu'il ait pu ne pas se produire. La récompense et la peine ne sanctionnent pas un pouvoir de faire autrement, elles suivent l'acte comme sa conséquence naturelle.

La position a été jugée sévèrement. Certains de ses successeurs y ont vu une négation de la responsabilité ; on remarquera que Crescas lui-même semble avoir hésité, puisqu'il demande que cette doctrine ne soit pas enseignée à tous. Voir l'article liberté humaine.

Postérité

Lumière du Seigneur paraît imprimé à Ferrare en 1555. Dans le monde juif, son influence est réelle mais diffuse : Joseph Albo, son élève, en reprend la structure des principes tout en abandonnant le déterminisme, et la littérature kabbalistique en retient certaines thèses sur l'infini.

La trace la plus souvent relevée mène à Spinoza. Dans la lettre sur l'infini adressée à Louis Meyer, Spinoza cite nommément Crescas et son argument sur la série infinie de causes. Les parentés sont frappantes : l'étendue infinie, le refus de la finalité anthropocentrique, l'amour comme fin dernière, le déterminisme universel. Reste à savoir ce qui relève d'une influence directe et ce qui tient à un fonds commun, question que les spécialistes n'ont pas tranchée.

Au XXᵉ siècle, Wolfson puis les historiens de la science ont fait de l'ouvrage une pièce du dossier de la révolution scientifique. D'autres lecteurs ont souligné qu'on risque ainsi de le lire à l'envers : Crescas ne cherchait pas à fonder une physique nouvelle, il cherchait à ôter à la théologie une béquille qu'il jugeait pourrie.

Citations

Il est possible qu'il y ait un vide, et le mouvement dans le vide se fait en un temps.

L'amour est la fin de la Torah, et la joie accompagne l'amour.

Rien n'échappe à la cause, et cependant l'acte accompli de plein gré demeure imputable à celui qui l'accomplit.

Ces formules résument des développements du texte plutôt qu'elles n'en reproduisent littéralement les phrases : la traduction française intégrale de l'ouvrage n'est pas disponible, et le texte hébreu se cite ici d'après les travaux qui en rendent compte.

Sources principales

Wolfson, Harry Austryn, Crescas' Critique of Aristotle. Problems of Aristotle's Physics in Jewish and Arabic Philosophy, Harvard University Press, 1929. L'étude de référence sur les vingt-cinq propositions ; la section consacrée au vide et à l'infini lui doit son argumentation. https://archive.org/details/in.ernet.dli.2015.188208

Weiss, Roslyn, traduction anglaise Light of the Lord (Or Hashem), Oxford University Press, 2018. La description de l'architecture en quatre traités et de la distinction entre racines, principes et croyances suit cette édition.

Rudavsky, Tamar, article « Hasdai Crescas », Stanford Encyclopedia of Philosophy, consulté en novembre 2026. Utilisé pour la discussion du déterminisme et pour la question de l'influence sur Spinoza.

Jewish Virtual Library, notice « Hasdai ben Judah Crescas », consultée en novembre 2026, pour les éléments biographiques et le contexte de 1391. https://www.jewishvirtuallibrary.org/hasdai-ben-judah-crescas

Bibliographie et lectures recommandées

Crescas, Hasdaï, Réfutation des principes chrétiens, traduction anglaise de Daniel Lasker, SUNY Press, 1992.

Harvey, Warren Zev, Physics and Metaphysics in Hasdai Crescas, J. C. Gieben, 1998.

Touati, Charles, Prophètes, talmudistes, philosophes, Cerf, 1990.

Wikipédia FR, article « Hasdaï Crescas », consulté en novembre 2026.

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