Lévi ben Gershom, dit Gersonide

vers 1288 - 1344 provençale 13 min de lecture

Pour sauver la liberté humaine, il soutient que Dieu ne connaît pas les futurs contingents : une thèse qui lui valut d'entendre ses adversaires retourner le titre de son livre en guerres contre le Seigneur.

Biographie

Lévi ben Gershom naît vers 1288 en Provence, dans une famille juive de la région de Bagnols-sur-Cèze. On le connaît sous plusieurs noms : Gersonide en français, Ralbag chez les auteurs hébreux, d'après les initiales de son nom, et Magister Leo Hebraeus chez les Latins qui l'ont lu.

Sa vie est mal documentée, comme celle de la plupart des savants juifs de son temps. Il vit principalement à Orange, puis à Avignon où la papauté est installée. Il n'occupe aucune fonction communautaire connue et ne semble pas avoir dirigé d'école. Ce qu'on sait de lui vient de ses livres, et ils sont nombreux.

L'étendue de ses travaux est remarquable même pour le quatorzième siècle. Il commente la Bible presque entière et le Talmud, écrit des traités de logique qui discutent Aristote et Averroès, compose un ouvrage d'arithmétique et de combinatoire, le Sefer Ma'aseh Hoshev, et produit une œuvre astronomique considérable fondée sur ses propres observations plutôt que sur les tables reçues de Ptolémée. Il conçoit un instrument de mesure des angles, connu en Europe sous le nom de bâton de Jacob, qui servira aux navigateurs pendant des siècles.

Cette production scientifique circule hors du monde juif. La partie astronomique des Guerres du Seigneur est traduite en latin à la demande de la cour pontificale d'Avignon, ce qui situe sa réputation : un savant que l'on consulte, dans une société qui par ailleurs maintient les juifs à l'écart.

Il appartient à une Provence juive qui lit l'arabe en traduction hébraïque et discute Averroès de près. Les grands commentaires du Cordouan avaient été rendus accessibles par les traducteurs des générations précédentes, et c'est dans cette langue philosophique que Gersonide travaille, à distance de la scolastique latine dont il partage pourtant beaucoup de questions.

Son grand ouvrage philosophique, Les Guerres du Seigneur, lui prend une douzaine d'années et s'achève en 1329. Il meurt en 1344, à cinquante-six ans environ. Les critiques qu'il recevra viendront surtout de l'intérieur de sa propre tradition, et elles seront longues.

Pensée principale

Six questions, six livres

Les Guerres du Seigneur ne suit pas le plan d'une somme. Gersonide y traite six questions qu'il juge mal résolues par ses prédécesseurs, une par livre : l'immortalité de l'âme, la prophétie, la connaissance que Dieu a des choses particulières, la providence, la nature des corps célestes et l'éternité ou la création du monde. Chaque livre expose d'abord les positions reçues, les met en difficulté, puis propose une solution.

La méthode est celle d'un aristotélicien qui ne s'arrête pas devant l'autorité, y compris celle de Maïmonide, dont il est l'héritier et le principal contradicteur.

Ce que Dieu sait, et ce qu'il ne sait pas

C'est la thèse qui a fait sa réputation et ses ennuis. Si Dieu connaît par avance ce que je ferai demain, mon acte est déterminé et je ne suis pas libre. Les solutions habituelles consistaient à distinguer les modes de la connaissance divine pour sauver les deux termes. Gersonide refuse ce compromis et tranche : Dieu connaît les choses en tant qu'elles sont ordonnées, selon leur loi générale, et il ne connaît pas les futurs contingents comme contingents.

La conséquence est assumée. La liberté humaine est réelle, le futur est ouvert et l'omniscience divine se trouve limitée par ce que le futur contient d'indéterminé. Pour ses adversaires, c'était toucher à la perfection de Dieu.

L'immortalité par l'intellect acquis

Que reste-t-il de nous après la mort ? La réponse de Gersonide passe par l'intellect : ce qui survit est l'intellect acquis, c'est-à-dire l'ensemble des connaissances vraies qu'un homme a effectivement formées pendant sa vie. L'immortalité est donc inégale, proportionnée au savoir réellement acquis.

Il écarte la solution d'Alexandre d'Aphrodise et la conjonction avec l'intellect agent telle que l'entendaient les averroïstes. Ce qui compte n'est pas une fusion avec un intellect unique, mais que le contenu de notre connaissance reproduise l'ordre rationnel que l'intellect agent contient.

La création, démontrable

Maïmonide tenait que la création du monde ne peut être ni démontrée ni réfutée, et qu'il faut s'en remettre sur ce point à l'Écriture. Gersonide soutient au contraire qu'une démonstration est possible, et il la conduit. Le monde a été créé, mais non pas à partir de rien : il est formé d'une matière préexistante, informe et éternelle, selon un modèle plus platonicien qu'aristotélicien. La position est double et elle lui vaut des objections des deux côtés, de ceux qui tiennent à l'éternité du monde comme de ceux qui tiennent à la création à partir du néant.

Prophétie, providence et astres

La prophétie n'est pas pour lui la réception d'un message particulier. Le prophète reçoit une connaissance générale, qu'il applique ensuite aux circonstances : ce qui lui est donné est une loi, et l'interprétation lui revient.

La providence suit la même logique d'ordre. Elle porte principalement sur les espèces, et n'atteint les individus que par accident. Gersonide admet par ailleurs une astrologie naturelle : les corps célestes agissent réellement sur le monde sublunaire, et ils sont l'instrument par lequel l'ordre général produit des effets particuliers. Il a lui-même établi un pronostic pour une conjonction attendue en 1345. Cette part de son œuvre, qui nous paraît séparée de sa philosophie, en est chez lui le prolongement.

Œuvres majeures

Les Guerres du Seigneur (achevé en 1329)

L'œuvre philosophique principale, en six livres qui répondent chacun à une question : l'immortalité de l'âme, la prophétie, la connaissance divine des particuliers, la providence, les corps célestes et la création du monde. Le cinquième livre contient un traité d'astronomie d'une ampleur telle qu'il circule séparément, et dont une partie fut traduite en latin pour la cour pontificale d'Avignon. Le titre, tiré du livre de Samuel, fut retourné par ses adversaires qui parlèrent de guerres contre le Seigneur. En savoir plus

Sefer Ma'aseh Hoshev (1321)

Un traité d'arithmétique et de calcul, remarquable pour sa méthode de démonstration. Gersonide y établit des résultats de combinatoire sur les permutations et les combinaisons, en employant un raisonnement qui procède de proche en proche et que les historiens des mathématiques rapprochent de la récurrence. Le livre atteste que sa pratique des sciences exactes n'était pas un à-côté de sa philosophie.

Les commentaires bibliques

Gersonide commente la Torah, les Prophètes, Job, le Cantique des cantiques, Ruth, l'Ecclésiaste et Esther. Ces commentaires ne sont pas un travail séparé : il y traite les problèmes philosophiques sur le terrain du texte, et le commentaire de Job porte sa doctrine de la providence autant que le quatrième livre des Guerres. Ils ont été plus lus, et plus longtemps, que son œuvre spéculative.

Les traités de logique

Gersonide écrit des commentaires sur les commentaires d'Averroès à l'Organon d'Aristote, ainsi qu'un traité sur les syllogismes. Il y discute la théorie de la démonstration dont il se sert ensuite dans les Guerres, et il ne suit pas toujours Averroès, dont il relève les difficultés.

L'œuvre astronomique

Outre le traité contenu dans les Guerres, Gersonide laisse des tables, des observations consignées sur plusieurs décennies et la description d'un instrument de mesure des distances angulaires, le bâton de Jacob. Il critique les modèles de Ptolémée au nom de ses propres mesures, ce qui est rare avant le seizième siècle. Charles Touati lui a attribué une intuition anticipant la notion d'inertie.

Postérité et influence

Une réception polémique dans le monde juif

Gersonide a été lu immédiatement, et combattu. Hasdaï Crescas lui consacre de longues réfutations dans La Lumière du Seigneur, visant principalement la limitation de la connaissance divine et l'intellectualisme de son immortalité. Isaac Abravanel, un siècle et demi plus tard, le critique aussi longuement. Le jeu de mots sur son titre, les guerres contre le Seigneur, circule chez ses adversaires et dit assez l'effet produit par la thèse sur les futurs contingents.

Les autorités rabbiniques ont généralement maintenu ses commentaires bibliques tout en écartant sa philosophie. C'est un sort fréquent pour les penseurs juifs rationalistes du Moyen Âge, et il explique que son nom soit resté connu bien après que ses thèses eurent cessé d'être discutées.

Les mathématiques et l'astronomie

Sa postérité scientifique est plus continue que sa postérité philosophique. Le bâton de Jacob entre dans l'équipement des navigateurs et reste en usage jusqu'au dix-huitième siècle. Ses observations sont citées par des astronomes des siècles suivants. Son traitement des combinaisons dans le Sefer Ma'aseh Hoshev intéresse les historiens des mathématiques, qui y voient une pratique précoce du raisonnement par étapes successives.

Les Latins qui l'ont lu

La traduction de son astronomie pour la cour d'Avignon lui donne une audience chrétienne, sous le nom de Magister Leo Hebraeus. Les questions qu'il traite croisent celles que Thomas d'Aquin et les maîtres parisiens débattaient au même moment, la science divine des futurs contingents en particulier, sans qu'il y ait eu entre eux de discussion directe. Comparer les solutions des deux traditions est devenu un chantier de l'histoire de la philosophie médiévale.

Un auteur redécouvert

Le vingtième siècle l'a relu. Charles Touati en a donné en 1973 la première grande étude d'ensemble, après avoir traduit en français les livres sur la science divine et sur la providence. Seymour Feldman a publié entre 1984 et 1999 une traduction anglaise complète des Guerres, qui a ouvert l'œuvre à un public plus large. Les travaux depuis portent sur sa cosmologie, sur son astrologie et sur la cohérence entre son travail de savant et sa philosophie.

Controverses et débats

Peut-on limiter l'omniscience divine ?

C'est l'objection majeure, et elle lui a été adressée de son vivant. Soutenir que Dieu ne connaît pas les futurs contingents paraît restreindre sa perfection, ce que la tradition juive comme la tradition chrétienne refusaient. Hasdaï Crescas y voit une atteinte à la nature divine et préfère sacrifier une part de la liberté humaine. Gersonide répond que connaître comme déterminé ce qui est indéterminé ne serait pas une perfection mais une erreur, et que Dieu connaît parfaitement ce qu'il y a à connaître. Le débat se poursuit chez les philosophes de la religion, qui le comptent parmi les premières formulations claires de ce qu'on appellera l'ouverture du futur.

Une immortalité réservée aux savants ?

Si ce qui survit est l'intellect acquis, alors la part d'éternité dépend du savoir effectivement constitué, et elle est nulle pour qui n'a rien appris. La conséquence est difficile à concilier avec une religion qui promet quelque chose à tous. Ses adversaires le lui ont reproché, et ses lecteurs modernes discutent de ce que cette thèse laisse de place à la vie morale par rapport à la vie théorétique.

L'astrologie, part intégrante ou survivance ?

Gersonide admet que les astres agissent sur le monde sublunaire, et il en tire des conséquences sur la providence et sur la prophétie. Deux lectures s'opposent. L'une y voit une concession à la science de son temps, détachable du reste. L'autre soutient que l'astrologie est le chaînon qui permet à un ordre général de produire des effets particuliers, donc que la retirer défait sa doctrine de la providence. La seconde lecture a gagné du terrain.

La création à partir d'une matière éternelle

Sa solution déplaît aux deux camps. Elle contredit l'éternité du monde que soutenaient les aristotéliciens, et elle contredit la création à partir du néant que la tradition religieuse tenait pour acquise. On lui a reproché un compromis ; ses défenseurs répondent qu'il suit l'argument là où il mène, et qu'il revendique contre Maïmonide la possibilité d'une démonstration sur ce point.

Le savant et le philosophe

Gersonide observe le ciel pendant des décennies, construit un instrument et corrige Ptolémée. Comment cette pratique se compose-t-elle avec sa métaphysique ? Pour certains, les deux activités suivent la même exigence de démonstration et il n'y a qu'une œuvre. Pour d'autres, son astronomie technique obéit à des contraintes que sa philosophie ignore, et les rapprocher trop vite fait un moderne d'un homme du quatorzième siècle.

Pour aller plus loin

Par où commencer

Commencez par le troisième livre des Guerres du Seigneur, sur la connaissance divine des particuliers : l'argumentation y est serrée et elle donne la mesure de sa manière. Le quatrième, sur la providence, se lit ensuite sans difficulté particulière. Les premier et sixième livres, sur l'âme et sur la création, demandent une familiarité avec le vocabulaire aristotélicien tel que le transmettaient les commentateurs arabes.

Les textes

Charles Touati a traduit en français les livres III et IV sous le titre Les Guerres du Seigneur, livres III et IV, avec introduction et notes, publié chez Mouton en 1968. C'est la seule entrée en français dans le texte même. Seymour Feldman a donné une traduction anglaise complète en trois volumes, The Wars of the Lord, publiée par la Jewish Publication Society entre 1984 et 1999, qui reste l'édition de travail pour qui veut lire l'ensemble.

Pour aller plus loin

Charles Touati, La pensée philosophique et théologique de Gersonide, Minuit, 1973, rééditée en 1992. L'étude d'ensemble de référence, en français.

Gilbert Dahan (dir.), Gersonide en son temps. Science et philosophie médiévales, 1991, recueil d'études sur son contexte provençal, son astronomie et ses mathématiques.

Robert Eisen, Gersonides on Providence, Covenant, and the Jewish People, State University of New York Press, 1995, pour la doctrine de la providence et son rapport à l'histoire d'Israël.

Tamar Rudavsky, « Gersonides », Stanford Encyclopedia of Philosophy, pour l'état des débats et une bibliographie à jour.

Si vous préparez un examen

Deux thèses suffisent à le situer : Dieu ne connaît pas les futurs contingents, ce qui préserve la liberté humaine au prix d'une limitation de l'omniscience, et le monde a été créé à partir d'une matière éternelle, position intermédiaire qu'il tient pour démontrable contre Maïmonide. Évitez de le présenter comme un simple disciple de Maïmonide : il en est l'héritier et le contradicteur le plus systématique.

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