Manuel

Épictète

Titre original : Ἐγχειρίδιον

Publication : vers 125

Analyse

Présentation

Le Manuel est un livre de cinquante-trois chapitres très courts, dont certains tiennent en deux lignes. Son titre grec, Encheiridion, désigne ce qu'on garde sous la main : un poignard, ou un aide-mémoire.

Épictète ne l'a pas écrit. Il n'a d'ailleurs rien écrit du tout. Le livre est un condensé établi par son disciple Arrien à partir des Entretiens, notes prises au cours et dont quatre livres sur huit nous sont parvenus. Le Manuel en extrait l'essentiel pratique, sans développements, sans exemples longs, sans rien qui ressemble à une démonstration.

C'est cette sécheresse qui a fait son destin. Aucun texte philosophique antique, hormis peut-être les Pensées de Marc Aurèle, n'a été autant copié, traduit, adapté et porté sur soi.

Un esclave boiteux devenu maître

Épictète naît vers l'an 50 à Hiérapolis, en Phrygie, et il est esclave. Son nom même n'est pas un nom : epiktètos signifie en grec l'acquis, celui qu'on a acheté.

Il appartient à Épaphrodite, affranchi de Néron et haut fonctionnaire impérial, qui lui laisse suivre les leçons du stoïcien Musonius Rufus. Il est boiteux, d'une infirmité dont les Anciens ont donné deux explications, une maladie ou la brutalité d'un maître, sans qu'on puisse trancher.

Affranchi, il enseigne à Rome jusqu'à ce que Domitien chasse les philosophes d'Italie, vers 93. Il s'installe alors à Nicopolis, en Épire, où il ouvre une école qui attire des Romains de haut rang. Il vit pauvrement, ne se marie pas, et recueille sur le tard un enfant qu'on allait abandonner. Il meurt vers 135.

Arrien, qui fut son élève avant de devenir gouverneur de Cappadoce et historien d'Alexandre, explique dans sa préface qu'il n'a rien composé : il a seulement noté ce qu'il entendait, en conservant la langue parlée du maître. C'est ce qui donne aux Entretiens, et par contrecoup au Manuel, leur ton d'interpellation directe.

La distinction qui commande tout

Le premier chapitre pose la règle dont tout le reste découle, et il tient en une phrase : parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n'en dépendent pas.

Dépendent de nous le jugement, l'impulsion, le désir, l'aversion, en un mot toutes nos propres œuvres. N'en dépendent pas le corps, la réputation, la richesse, les charges, en un mot tout ce qui n'est pas notre fait.

Ce qui dépend de nous est par nature libre, sans empêchement possible. Ce qui n'en dépend pas est faible, serf, exposé, et appartient à autrui. Épictète en tire aussitôt la conséquence pratique : si vous prenez pour vôtre ce qui ne l'est pas, vous serez entravé, vous vous plaindrez et vous accuserez les dieux et les hommes ; si vous tenez pour étranger ce qui l'est, nul ne vous contraindra jamais.

La distinction n'est pas une résignation. Elle est un partage du terrain qui détermine où l'effort a prise. Voir l'article liberté humaine.

Ce qui trouble les hommes

Le cinquième chapitre énonce le second principe, qui a connu une fortune propre : ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu'ils portent sur les choses.

La mort, par exemple, n'a rien de terrible, puisque Socrate ne l'a pas jugée telle ; ce qui est terrible, c'est le jugement selon lequel elle est terrible. Épictète en déduit une règle d'attribution : lorsque nous sommes contrariés, n'accusons jamais autrui, mais nous-mêmes, c'est-à-dire nos propres opinions. Accuser les autres est le fait de celui qui commence à s'instruire ; n'accuser que soi est le fait de celui qui a progressé ; n'accuser ni soi ni autrui est le fait de celui qui sait.

Les images

Le Manuel raisonne peu et compare beaucoup. Ses images sont ce qui en a assuré la transmission.

La cruche. Si vous aimez une cruche, dites-vous que vous aimez une cruche ; ainsi, quand elle se brisera, vous ne serez pas troublé. Épictète ajoute aussitôt, et c'est ce qui rend le texte difficile : si vous embrassez votre enfant ou votre femme, dites-vous que vous embrassez un être humain ; ainsi, s'il meurt, vous ne serez pas troublé.

L'acteur. Souvenez-vous que vous êtes l'acteur d'une pièce dont l'auteur a choisi le rôle. S'il veut que vous jouiez un mendiant, jouez-le bien ; de même un boiteux, un magistrat, un simple particulier. Il vous appartient de bien jouer le personnage, le choisir appartient à un autre.

Le banquet. Conduisez-vous dans la vie comme à un festin. Un plat passe devant vous : tendez la main et servez-vous avec mesure. Il passe plus loin : ne le retenez pas. Il n'est pas encore venu : n'allongez pas votre désir vers lui, attendez qu'il arrive.

Le voyageur. Pendant l'escale d'un navire, on descend chercher de l'eau et l'on ramasse en chemin un coquillage ; mais il faut rester tourné vers le bateau et revenir dès que le pilote appelle. Ainsi dans la vie : prenez ce qui se présente, mais sans cesser d'écouter l'appel.

Ce que le livre demande

Le Manuel ne propose pas une doctrine à comprendre mais des exercices à répéter, et il le dit.

Il faut s'entraîner d'abord sur de petites choses, un peu d'huile renversée, un peu de vin volé, pour pouvoir ensuite tenir sur de grandes. Il faut se préparer le matin à rencontrer un importun, un ingrat, un insolent. Il faut, devant toute représentation qui frappe l'esprit, marquer un temps d'arrêt et lui dire : tu n'es qu'une représentation, voyons si tu concernes ce qui dépend de moi.

Le texte se clôt sur une exigence qui ne souffre pas de délai : combien de temps encore allez-vous attendre pour vous juger digne du meilleur ? Vous n'êtes plus un enfant, vous êtes déjà un homme fait. Fixez dès maintenant la règle que vous suivrez.

Postérité

La fortune du Manuel est sans équivalent pour un livre de cette taille.

Dans l'Antiquité tardive, le néoplatonicien Simplicius lui consacre un commentaire plus long que le texte lui-même. Des moines chrétiens en établissent des paraphrases où les références païennes sont remplacées, de sorte que le livre circule dans les monastères sous un nom chrétien, parfois celui de saint Nil.

À la Renaissance, Politien le traduit en latin en 1479, et il devient l'un des textes antiques les plus imprimés du XVIᵉ siècle. Juste Lipse en tire la matière d'un néostoïcisme qui marque toute l'Europe savante.

Descartes, dans la troisième maxime de sa morale par provision, reprend la distinction presque mot pour mot : changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde, puisque rien n'est entièrement en notre pouvoir que nos pensées. Pascal, dans son entretien avec Monsieur de Saci, oppose Épictète à Montaigne et leur reproche à tous deux, à l'un sa présomption, à l'autre son relâchement.

À l'époque contemporaine, le livre a trouvé une seconde vie dans deux directions inattendues. Les thérapies cognitives se réclament explicitement du chapitre cinq, dont elles font l'ancêtre de l'idée que la souffrance tient à l'interprétation plutôt qu'à l'événement. Et plusieurs récits de captivité, dont celui d'un officier américain prisonnier au Viêt Nam pendant sept ans, racontent comment le Manuel a servi à tenir dans des conditions où rien d'autre ne dépendait de soi. Voir le courant stoïcisme.

Controverses

La dureté du chapitre trois. Dire à un père qu'il embrasse un être humain, et que cet être peut mourir, a toujours heurté. L'objection est qu'une telle préparation revient à ne plus aimer, ou à aimer moins, pour ne pas souffrir. Les commentateurs stoïciens répondent que la distinction porte sur le jugement, non sur l'affection, et que celui qui sait que son enfant est mortel l'aime tel qu'il est au lieu d'aimer une image. La discussion n'est pas close, et elle se pose à toute morale qui fait de la sérénité une fin.

Un stoïcisme amputé ? Le Manuel ne contient presque rien de la physique ni de la logique stoïciennes, qui formaient avec l'éthique un système indivisible. Les spécialistes relèvent que cette amputation est le fait d'Arrien et du genre choisi, et qu'elle a façonné une image du stoïcisme comme pure discipline intérieure, détachée de la doctrine du monde qui lui donnait son sens.

Résignation ou liberté ? On a reproché au livre de consoler les opprimés au lieu de changer leur condition, et l'on a relevé que son auteur, ancien esclave, ne condamne nulle part l'esclavage. D'autres lecteurs font valoir que la distinction du chapitre premier est aussi ce qui permet de refuser un ordre injuste sans rien attendre de son succès, et que des dissidents s'en sont réclamés.

Citations

Les passages suivants sont donnés d'après la traduction d'Émile Bréhier, revue.

Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n'en dépendent pas.

Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu'ils portent sur les choses.

Souviens-toi que tu es l'acteur d'un drame, tel que l'auteur l'a voulu.

Ne demande pas que les événements arrivent comme tu le veux, mais veuille les événements comme ils arrivent, et tu couleras des jours heureux.

Sources principales

Épictète, Manuel, traduction d'Émile Bréhier dans Les Stoïciens, Bibliothèque de la Pléiade, et traduction de Pierre Hadot, Le Livre de Poche. Le texte lui-même, lu pour le premier chapitre, les images de la cruche, de l'acteur et du banquet, et la conclusion.

Hadot, Pierre, introduction et notes de son édition du Manuel, et Qu'est-ce que la philosophie antique ?, Gallimard, 1995. Cette fiche lui doit la lecture du texte comme recueil d'exercices spirituels plutôt que comme exposé doctrinal.

Arrien, Entretiens d'Épictète, dans Les Stoïciens, Pléiade. Source du rapport entre les deux ouvrages et de la préface d'Arrien sur sa méthode de notation.

Long, Anthony Arthur, Epictetus. A Stoic and Socratic Guide to Life, Oxford University Press, 2002. Utilisé pour la biographie et pour la question du stoïcisme amputé.

Bibliographie et lectures recommandées

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, GF-Flammarion.

Hadot, Pierre, La Citadelle intérieure, Fayard, sur Marc Aurèle et l'usage des exercices.

Sénèque, Lettres à Lucilius, GF-Flammarion.

Wikipédia FR, article « Manuel d'Épictète », consulté en novembre 2026.

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