Observations sur la philosophie expérimentale

Margaret Cavendish, duchesse de Newcastle

Titre original : Observations upon Experimental Philosophy. To which is added, the Description of a New Blazing World

Publication : 1666

Type : Traite

Analyse

En 1666, l'année où la Royal Society de Londres est à l'apogée de son prestige et où Robert Hooke vient de publier sa Micrographia, une duchesse de cinquante ans fait paraître sous son nom un volume qui attaque le programme expérimental dans son principe. Margaret Cavendish n'y conteste pas tel ou tel résultat : elle soutient que l'observation instrumentée, livrée à elle-même, déforme la nature au lieu de la révéler, et qu'il faut la subordonner à la philosophie spéculative.

L'ouvrage est aujourd'hui tenu pour son grand livre de philosophie naturelle. Il est aussi le véhicule d'un des textes de fiction les plus singuliers du siècle, puisque la première édition le publie avec, en annexe et sous une page de titre propre, la Description d'un monde nouveau appelé le Monde flamboyant.

Un volume, deux genres

Le titre complet de 1666 annonce la chose sans détour : Observations upon Experimental Philosophy. To which is added, the Description of a New Blazing World. Le livre est imprimé à Londres par A. Maxwell, du vivant de son autrice et sous son nom, ce qui est en soi remarquable pour une femme de cette époque. Une seconde parution suit en 1668, chez le même imprimeur, portant la mention « the second edition » ; certains commentateurs y voient une véritable édition nouvelle, d'autres une simple réémission.

La fiction n'est donc pas un livre séparé mais la pièce annexée à un traité de philosophie naturelle, avec sa pagination propre. Plusieurs chercheurs les lisent comme deux pièces philosophiques complémentaires : le traité expose une doctrine de la matière, le récit en explore les conséquences dans un monde construit exprès. Il n'existe pas, à notre connaissance, de traduction française établie du traité, de sorte que le titre français employé ici est un titre de commodité ; le récit, lui, a été traduit.

Le volume s'ouvre sur un appareil liminaire abondant, où figure notamment un « Argumental Discourse », dialogue intérieur dans lequel Cavendish met en scène ses propres hésitations sur les principes de la philosophie naturelle. Suivent trois ensembles, chacun avec sa pagination : les Observations upon Experimental Philosophy proprement dites, de loin les plus longues, puis les Further Observations upon Experimental Philosophy, puis des Observations upon the Opinions of Some Ancient Philosophers, où elle discute les doctrines antiques, notamment l'atomisme.

Tout ce qui est dans la nature est matériel

La doctrine est un matérialisme intégral. Tout ce qui appartient à la nature est matériel, et les êtres immatériels, s'il y en a, n'en font pas partie. Tous les actes du sens et de la raison sont corporels. Mais ce matérialisme n'a presque rien de commun avec celui que l'on associe d'ordinaire au XVIIe siècle, car il refuse le mécanisme.

Pour Cavendish, les corps ne se transmettent pas le mouvement. Un corps n'en pousse pas un autre en lui cédant une quantité de mouvement : il l'incite à rediriger le mouvement qui est déjà le sien. La causalité est occasionnelle, et chaque corps est auto-moteur. Vous mesurez l'écart avec la physique des chocs : chez elle, rien n'est jamais poussé, tout se meut de soi.

L'argument qui soutient cette thèse est celui de la variabilité. Le mécanisme, soutient-elle, ne peut rendre compte ni de la variété des formes naturelles ni de leur ordre. Un agencement de particules inertes mises en mouvement du dehors ne produirait pas des organismes réglés, mais du désordre. Il faut donc que le mouvement vienne d'une matière animée. C'est ce point qui fait parler de matérialisme vitaliste.

Une nature qui connaît

La conséquence est plus radicale encore. Un mouvement régulier suppose quelque connaissance de ce qui est fait : Cavendish en conclut que toute partie de la nature possède sens et raison à sa manière. Le panpsychisme n'est pas chez elle une extravagance ajoutée, c'est la condition de l'ordre naturel.

Sa théorie de la perception suit le même principe. L'organe sensoriel ne reçoit pas passivement une empreinte : par ses propres mouvements, il copie, il « dessine » l'image de l'objet, à la manière d'un peintre qui reproduit un modèle. De là une conséquence que ses adversaires ont peut-être sous-estimée : la perception est une activité de l'organe, donc faillible, et elle l'est d'autant plus que l'on interpose un appareil.

Elle rejette enfin l'atomisme, qu'elle avait pourtant défendu dans ses premiers écrits. Un corps à la fois étendu et indivisible lui paraît contradictoire, il n'y a pas de vide, et la matière est divisible à l'infini. Des atomes juxtaposés, écrit-elle, formeraient un essaim et non un organisme unifié. Sa nature est organiciste : les parties y sont comme l'œil dans la tête, incapables de subsister séparément.

Contre les microscopes

C'est la partie du livre qui a fait sa réputation, et elle vise nommément la Micrographia de Robert Hooke, parue l'année précédente, ainsi que les expériences de Robert Boyle. Cavendish adresse aux verres grossissants trois objections : ils sont difficiles à fabriquer et à employer, leur utilité est faible, et surtout ils présentent faussement l'image de l'objet.

Sa manière d'argumenter est de retourner contre Hooke ses propres exemples. Le pou, au microscope, paraît un homard ; le fil du couteau ou la pointe de l'aiguille, pourtant aiguisés, y paraissent émoussés. Or si ces objets étaient réellement tels que l'instrument les montre, ils ne seraient pas aussi utiles qu'ils le sont. L'instrument ne corrige donc pas le sens, il en fabrique un autre.

Derrière cette querelle d'exemples, il y a un désaccord de fond que les historiens des sciences ont bien dégagé. Cavendish suppose que chaque objet possède une échelle naturelle unique, celle à laquelle il existe vraiment, et que s'en écarter est se tromper. Hooke, Wilkins et Wren tiennent au contraire que l'instrument modifie légitimement le sens de l'observateur, et prennent pour point de départ la contingence des sens humains : rien ne garantit que notre œil soit la mesure du réel. Les deux positions sont cohérentes, et l'histoire a tranché pour la seconde, ce qui ne rend pas la première absurde.

Cavendish ne récuse pas l'expérience ; elle la veut subordonnée. La philosophie expérimentale doit être guidée par la philosophie spéculative, faute de quoi elle accumule des curiosités sans concept. Elle va jusqu'à craindre que l'engouement expérimental ne devienne une source de discordes civiles, inquiétude qui s'éclaire par les guerres anglaises qu'elle venait de traverser en exil.

Hobbes, Descartes, et Dieu laissé de côté

Ses rapports aux deux grands vivants de la philosophie sont faits de reprises et de ruptures. De Hobbes, qu'elle avait rencontré, elle garde la conception déflationniste de la vie comme mouvement, mais elle rejette son mécanisme : là où Hobbes fait des pensées des mouvements du cerveau, elle fait de la pensée une propriété de base des corps. De Descartes, elle retient l'étendue et refuse le dualisme : contre lui, elle soutient précisément que la matière étendue peut penser. Le volume contient aussi des remarques critiques sur le rôle que Descartes assigne à Dieu dans la communication du mouvement et sur l'occasionnalisme. Il faut noter que la discussion la plus suivie de ces deux auteurs se trouve ailleurs, dans les Philosophical Letters de 1664, les Observations n'y revenant que ponctuellement.

Quant à Dieu, elle le met hors du champ. Nous ne pouvons pas nous former d'idée de l'immatériel, donc le discours sur Dieu relève de la foi et non de la raison naturelle. Ce n'est pas un athéisme, c'est une délimitation de compétence, assez proche dans sa forme de celle qu'elle oppose aux expérimentateurs.

Réception

L'année suivant la publication, en 1667, Margaret Cavendish est invitée à assister à une séance de la Royal Society, invitation extrêmement rare pour une femme. Les témoignages rapportent qu'elle y fut regardée par beaucoup des assistants comme un spectacle, ce qui résume assez bien la place qu'on lui laissait.

Son œuvre a ensuite été longtemps lue comme une excentricité aristocratique, avant d'être reprise à partir des années 1990. L'édition critique d'Eileen O'Neill, parue chez Cambridge University Press en 2001, a joué le rôle décisif : elle tient les Observations pour le plus grand ouvrage de philosophie naturelle de Cavendish. La philosophie contemporaine de l'esprit s'y intéresse pour les mêmes raisons qu'au traité d'Anne Conway, sa contemporaine : on y trouve un matérialisme qui ne réduit pas la pensée, parce qu'il a commencé par mettre la vie et la connaissance dans la matière elle-même.

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