Margaret Cavendish, duchesse de Newcastle
Première femme à publier sous son nom une philosophie naturelle complète en anglais, Margaret Cavendish soutient que la matière entière est vivante, perceptive et cause de ses propres mouvements. Elle en tire une critique serrée du mécanisme et de la philosophie expérimentale.
Biographie
Colchester, la cour, l'exil
Margaret Lucas naît en 1623 à Colchester, dans l'Essex, dans une famille de gentry royaliste. Elle reçoit l'éducation ordinaire des filles de son rang, c'est-à-dire fort peu de latin et aucune formation philosophique, lacune dont elle parlera plus tard sans détour et parfois avec provocation. En 1643, elle entre au service de la reine Henriette-Marie comme fille d'honneur, et suit la cour en exil à partir de 1644, lorsque la guerre civile tourne mal pour les royalistes.
Elle épouse en 1645 William Cavendish, marquis puis duc de Newcastle, commandant royaliste défait et homme de lettres. Le couple vit en exil à Paris, puis à Rotterdam, puis à Anvers, jusqu'au rétablissement de la monarchie en 1660. La maison que William tient à Paris est un lieu de passage pour les savants du temps, et c'est dans cet environnement, plutôt que dans une université, que Margaret Cavendish se forme : par conversations, par lectures et par la pratique de l'écriture.
Publier sous son nom
Dès 1653, elle publie Poems and Fancies, premier d'une longue série d'ouvrages qu'elle signe de son nom, ce qui est alors exceptionnel pour une femme. Les livres s'enchaînent sans relâche : poésie, essais, lettres philosophiques, pièces de théâtre, récit utopique, traités de philosophie naturelle. Elle les fait imprimer à ses frais, en beaux volumes, et les envoie aux universités de Cambridge et d'Oxford.
Son style déconcerte ses contemporains, qui le jugent extravagant, et sa personne attire les commentaires. Samuel Pepys, qui va voir passer son carrosse, écrit sur elle avec une curiosité moqueuse. Elle revendique pourtant une ambition claire : construire une philosophie naturelle cohérente, sans se soumettre aux autorités scolaires dont on l'a de toute façon écartée.
La Royal Society et les dernières années
En 1667, elle est invitée à une séance de la Royal Society, honneur rare pour une femme et longtemps resté unique. L'épisode est révélateur : plusieurs assistants semblent l'avoir reçue comme une curiosité plutôt que comme une interlocutrice, alors qu'elle venait de publier, un an plus tôt, la critique la plus construite que la philosophie expérimentale anglaise ait reçue de l'extérieur.
Elle meurt en décembre 1673, vers l'âge de cinquante ans, et est inhumée à l'abbaye de Westminster.
Pensée principale
Tout est matière, mais la matière n'est pas morte
Margaret Cavendish est matérialiste au sens strict : il n'y a dans la nature qu'une seule sorte de chose, la matière, et cela vaut pour les esprits, les pensées et les idées aussi bien que pour les pierres. Mais elle tire de ce monisme une conclusion opposée à celle de ses contemporains mécanistes. Si tout est matière et si la pensée existe, alors c'est que la matière peut penser. Plutôt que de réduire l'esprit à des chocs de particules, elle enrichit la notion de matière.
Sa matière est donc self-moving et self-knowing, se mouvant et se connaissant elle-même. Aucun corps ne reçoit son mouvement de l'extérieur : il le possède en propre. Cette thèse n'est pas une fantaisie isolée, elle répond à une difficulté réelle du mécanisme. Si la matière est par définition inerte, d'où vient le premier mouvement, et comment se transmet-il sans qu'on suppose une qualité que la définition excluait ?
Trois degrés dans une matière unique
Pour rendre compte de la diversité du monde, Cavendish distingue des degrés plutôt que des substances. La matière rationnelle est la plus subtile, siège de la pensée et de la décision. La matière sensitive assure la perception et le travail de façonnage des corps. La matière inanimée fournit la masse et l'épaisseur. Ces trois degrés ne sont pas trois régions séparées mais sont intimement mêlés partout, en toute portion de nature.
Il s'ensuit que la perception et la connaissance sont universellement répandues. Un minéral perçoit à sa manière, qui n'est pas la nôtre. Cavendish se garde pourtant de prêter aux choses une conscience semblable à la conscience humaine : chaque sorte de corps connaît selon sa propre constitution, et nous n'avons aucun moyen de nous mettre à sa place.
Ni transmission du mouvement, ni mécanique des chocs
Une thèse technique mérite l'attention, car elle distingue Cavendish de tout son siècle. Selon elle, un corps ne transmet jamais son mouvement à un autre. Lorsque la main pousse la balle, elle n'injecte rien : elle fournit l'occasion pour que la balle se meuve par son propre mouvement, selon un ajustement que Cavendish décrit comme une forme d'accord ou d'imitation entre les parties de la nature.
Le dispositif ressemble de loin aux théories occasionnalistes de l'époque, mais le fondement est inverse. Chez les occasionnalistes, aucune créature n'agit et Dieu seul est cause. Chez Cavendish, chaque corps est pleinement cause de ce qu'il fait, et c'est la transmission qui est jugée inintelligible.
Contre la philosophie expérimentale
Son ouvrage de 1666 porte la critique sur le programme de la jeune Royal Society. Les instruments, microscope en tête, ne livrent pas la nature mais des apparences déformées, et varient selon la lentille, la lumière et l'opérateur. Cavendish ne condamne pas l'observation : elle refuse qu'un art des apparences se substitue au raisonnement sur les causes. Son argument central est que les instruments montrent la surface des choses et que la philosophie naturelle cherche leurs principes.
Il y a là un débat que nous n'avons pas clos. La question de savoir ce qu'un instrument nous apprend, et ce qu'il nous cache en le fabriquant, continue d'occuper la philosophie des sciences. Ses contemporains ont surtout retenu l'audace du ton ; on lit aujourd'hui l'argument.
Ordre sans commandement
Reste à expliquer pourquoi, si chaque corps se meut de lui-même, le monde ne se défait pas. Cavendish répond par l'idée d'une nature unique, sage et réglée, dont les parties s'accordent : elles ne reçoivent pas d'ordres mais coopèrent, et c'est de cette coopération que naît la régularité. Elle n'exclut pas Dieu, créateur de la nature, mais lui refuse le rôle d'ingénieur qui intervient dans le détail. L'ordre naturel est immanent à la matière vivante, non imposé du dehors.
Œuvres majeures
Poems and Fancies (1653)
Son premier livre, et déjà un livre de philosophie naturelle, exposée en vers. Cavendish y défend une forme d'atomisme : la nature serait composée d'atomes de figures diverses, dont les combinaisons produisent les corps. Le choix de la poésie n'est pas un détour ornemental, il lui permet d'avancer des hypothèses sans l'appareil d'autorité qu'un traité aurait exigé. Elle abandonnera l'atomisme par la suite, estimant que des atomes indépendants ne pourraient engendrer aucun ordre stable.
Philosophical and Physical Opinions (1656)
Le premier exposé systématique de sa philosophie naturelle, qu'elle remaniera et augmentera dans des éditions ultérieures. C'est ici que prend forme la doctrine des trois degrés de matière, rationnelle, sensitive et inanimée, et celle du mouvement propre à chaque corps.
Philosophical Letters (1664)
Un ensemble de lettres fictives dans lesquelles elle discute, l'un après l'autre, Hobbes, Descartes, Henry More et van Helmont. La forme épistolaire lui permet de citer, de résumer puis d'objecter, section par section. Pour qui veut comprendre comment Cavendish se situe dans le débat philosophique de son temps, c'est le texte le plus direct.
Observations upon Experimental Philosophy (1666)
Son livre le plus lu aujourd'hui. Il contient la critique des instruments et du programme expérimental, l'exposé mûri de sa philosophie de la matière, et une discussion de la question de la connaissance animale. Le volume paraît accompagné du Blazing World.
The Description of a New World, Called the Blazing World (1666)
Récit utopique où une jeune femme parvient dans un monde contigu au nôtre et y devient impératrice, entourée d'hommes-animaux savants qu'elle interroge sur la philosophie naturelle. Le texte est à la fois une fiction, une satire des sociétés savantes et une mise en scène de ses propres thèses. On le cite souvent comme l'un des premiers récits de monde parallèle de la littérature européenne.
Grounds of Natural Philosophy (1668)
Réécriture tardive et resserrée de son système, souvent tenue pour la version la plus claire de sa philosophie naturelle. Si vous ne lisez qu'un exposé doctrinal, celui-ci et les Observations suffisent à prendre la mesure de l'ensemble.
Postérité et influence
Deux siècles d'oubli
La postérité immédiate de Margaret Cavendish a surtout retenu son personnage. Excentrique, prolifique, revendiquant la gloire littéraire sans fausse modestie, elle a nourri l'anecdote plus que la discussion. Virginia Woolf, qui lui consacre des pages dans Une chambre à soi, mesure ce gâchis : une intelligence puissante privée d'éducation méthodique et d'interlocuteurs qui l'auraient prise au sérieux. Le jugement est sévère mais il dit quelque chose de juste sur les conditions dans lesquelles elle a travaillé.
Pendant longtemps, les histoires de la philosophie moderne ne la mentionnent pas. Lorsqu'on la cite, c'est comme figure littéraire ou comme curiosité sociale, rarement comme auteure d'arguments.
La redécouverte philosophique
La situation a changé depuis les années 1980 et surtout depuis les années 2000. Le travail des historiennes et historiens de la philosophie moderne a replacé Cavendish dans les débats où elle intervenait réellement : la nature du mouvement, la possibilité d'une matière pensante, la valeur des instruments, le statut de la connaissance animale. Elle figure désormais dans les anthologies et dans les programmes universitaires, et ses textes sont réédités.
Cette réévaluation a modifié la carte du XVIIe siècle. On avait pris l'habitude de présenter le siècle comme un affrontement entre rationalisme cartésien et empirisme naissant, avec le mécanisme pour arrière-plan commun. Cavendish, comme Anne Conway à sa manière, rappelle qu'une autre option restait ouverte : celle d'une nature vivante, sans dualisme et sans matière morte.
Un intérêt contemporain
Trois discussions actuelles la rendent utile. La première est celle du panpsychisme en philosophie de l'esprit : si l'on tient que la conscience ne peut émerger d'une matière entièrement dépourvue d'expérience, les thèses de Cavendish constituent un précédent historique élaboré. La deuxième est celle de la causalité : son refus de la transmission du mouvement intéresse qui s'interroge sur ce que signifie exactement qu'un corps en fasse bouger un autre. La troisième relève de la philosophie animale, où ses arguments contre la réduction des bêtes à des machines, et sa thèse que chaque espèce connaît selon sa constitution, trouvent des échos directs.
Il faut y ajouter sa place dans l'histoire des femmes en philosophie. Non comme caution, mais parce que son cas documente précisément ce qu'une exclusion institutionnelle fait à une œuvre : l'absence de formation technique, la liberté de ton, l'isolement argumentatif et l'originalité qui en résulte autant que les faiblesses.
Controverses et débats
Matérialiste ou vitaliste ?
La première difficulté est de nommer sa position. Si l'on retient que tout est matière, Cavendish est matérialiste. Si l'on retient que sa matière pense, perçoit et se meut d'elle-même, le mot devient trompeur, car il s'est chargé depuis d'un sens que sa philosophie exclut. Les commentateurs parlent donc de matérialisme vitaliste, d'organicisme ou de panpsychisme matérialiste, sans accord ferme. L'enjeu n'est pas terminologique : il porte sur ce que l'on peut faire dire au mot matière.
Une pensée stable ?
Cavendish a publié vingt ans durant, en révisant beaucoup. Elle commence atomiste et finit partisane d'une matière continue ; elle modifie la description des trois degrés ; ses formulations varient d'un livre à l'autre. Faut-il y voir le développement d'une doctrine qui se corrige, ou une suite d'essais sans système arrêté ? Les lectures divergent, et le choix de l'ouvrage de référence, les Observations de 1666 ou les Grounds de 1668, change sensiblement la Cavendish que l'on présente.
Féministe ?
On la cite volontiers dans l'histoire de la pensée féministe, et certains de ses textes dénoncent nettement l'exclusion des femmes du savoir et des institutions. Mais elle écrit par ailleurs des pages sur l'infériorité des femmes, défend l'ordre aristocratique dont elle bénéficie et ne formule aucune revendication politique d'égalité. Ses lectrices et lecteurs se partagent entre ceux qui voient là une contradiction datée, ceux qui y lisent une stratégie d'auteure contrainte de désarmer ses adversaires et ceux qui estiment qu'on lui prête des intentions qu'elle n'a pas eues. La fiche ne tranche pas : il paraît plus exact de dire que son œuvre fournit des arguments à la critique de l'exclusion des femmes sans constituer une doctrine féministe.
Sa critique de l'expérimentation était-elle fondée ?
Le jugement a longtemps été défavorable : Cavendish aurait eu tort contre l'histoire, puisque la science instrumentale a triomphé. On est aujourd'hui plus nuancé. Sa mise en garde sur la dépendance des observations à l'égard du dispositif qui les produit a été reprise, dans d'autres termes, par la philosophie des sciences du XXe siècle. Reste que son alternative, un raisonnement sur les causes sans contrôle expérimental, n'a pas produit de connaissance cumulable. On peut tenir sa critique pour pertinente et sa solution pour impraticable, et c'est probablement la position la plus défendable.
Pour aller plus loin
Par où commencer
Commencez par les Observations upon Experimental Philosophy de 1666, dans une édition annotée : vous y trouverez à la fois la critique des instruments et l'exposé mûri de la philosophie de la matière. Les Grounds of Natural Philosophy de 1668 offrent ensuite la version la plus ramassée du système. Les Philosophical Letters de 1664 sont le meilleur texte pour voir Cavendish discuter pied à pied avec Hobbes, Descartes et Henry More.
The Blazing World se lit pour lui-même, comme fiction et comme satire des sociétés savantes. C'est aussi la porte d'entrée la plus plaisante dans son univers intellectuel.
En français
La situation éditoriale francophone reste incomplète : plusieurs de ses textes ne sont pas traduits, et les éditions disponibles portent surtout sur le Monde glorieux et sur des choix de textes. La recherche francophone sur Cavendish existe néanmoins, et vous en trouverez sur Cairn.info, Persée et OpenEdition Journals, souvent dans des numéros consacrés aux philosophes femmes de l'âge classique ou à l'histoire du matérialisme.
Lectures d'accompagnement
Pour l'arrière-plan, la philosophie naturelle anglaise du milieu du siècle : Hobbes pour le matérialisme mécaniste qu'elle conteste, Henry More et Robert Boyle pour les positions qu'elle vise. Pour le contrepoint le plus éclairant, Anne Conway, qui aboutit à une nature également vivante en partant de prémisses théologiques opposées aux siennes.
Virginia Woolf, dans Une chambre à soi, propose sur Cavendish quelques pages devenues classiques, dures et attentives à la fois, sur ce qu'une éducation refusée fait à une intelligence.
Trois questions à creuser
Une matière définie comme dépourvue d'expérience peut-elle produire l'expérience ? Que signifie exactement qu'un corps transmette son mouvement à un autre ? Et que nous apprend un instrument, lui qui fabrique en partie ce qu'il nous montre ? Ces trois questions, Cavendish les a posées au XVIIe siècle avec les moyens de son temps, et aucune n'est refermée.