Philosophie rationnelle ou logique
Titre original : Philosophia rationalis sive Logica, methodo scientifica pertractata
Publication : 1728, rééditée et augmentée ensuite
Type : Traite
Analyse
La Philosophia rationalis sive Logica de Christian Wolff, parue en 1728, est le volume d'ouverture d'une entreprise démesurée : exposer la totalité de la philosophie en latin, selon un ordre démonstratif unique, de la logique à la théologie naturelle en passant par l'ontologie, la cosmologie, la psychologie, le droit et la morale. Le livre vaut pour lui-même, pour sa théorie du raisonnement et de la méthode, mais il vaut surtout par ce qu'il installe : le vocabulaire et la forme dans lesquels la philosophie allemande pensera jusqu'à Kant, et contre lesquels Kant pensera.
Un livre écrit en exil
Wolff enseignait à Halle, où son rationalisme avait fini par exaspérer le parti piétiste. Accusé de fatalisme et de mettre la raison au-dessus de la révélation, il fut chassé de Prusse en 1723 par ordre royal et trouva refuge à Marbourg. C'est là qu'il entreprit de refaire en latin, pour l'Europe savante, ce qu'il avait d'abord publié en allemand pour ses compatriotes.
La distinction entre les deux séries importe. Les ouvrages allemands, dont une logique parue en 1713, avaient créé presque de rien un vocabulaire philosophique allemand ; la série latine visait un autre public et s'autorisait une technicité bien plus grande. La Logica de 1728 n'est pas une traduction de l'ouvrage de 1713 mais un livre plus ample, repris et augmenté dans ses éditions ultérieures.
Le Discours préliminaire
L'ouvrage s'ouvre sur un texte qui a eu sa carrière propre, le Discours préliminaire sur la philosophie en général. Wolff y définit la philosophie comme la science des possibles en tant qu'ils peuvent être, formule étrange au premier abord et parfaitement cohérente avec son projet : la philosophie ne décrit pas seulement ce qui existe, elle établit à quelles conditions quelque chose peut exister, et pourquoi.
Il distingue trois sortes de connaissance. La connaissance historique constate les faits, la connaissance philosophique en donne la raison, la connaissance mathématique en détermine la quantité. Une science complète les réunit : savoir qu'une chose est, savoir pourquoi elle est, savoir de combien. Cette classification, apparemment scolaire, commande toute l'architecture de l'œuvre et justifie la division des disciplines philosophiques en parties ordonnées.
Le Discours traite également de la question qui avait coûté à Wolff sa chaire : le rapport de la philosophie à la théologie. Il maintient que la raison et la révélation ne peuvent pas se contredire, et donc que l'examen rationnel ne menace pas la foi, position qui ne désarma aucun de ses adversaires.
La méthode démonstrative
Le sous-titre de chaque volume de la série annonce un traitement selon la méthode scientifique, c'est-à-dire démonstrative. Wolff pousse à son terme l'idéal du raisonnement géométrique appliqué à la philosophie : définitions posées d'abord, axiomes, théorèmes numérotés, démonstrations renvoyant explicitement aux propositions antérieures, scolies. Rien ne doit être admis qui n'ait été établi, et chaque terme doit avoir reçu une définition avant d'être employé.
Deux principes soutiennent l'édifice : celui de non-contradiction et celui de raison suffisante, hérité de Leibniz, selon lequel rien n'est sans raison de ce pourquoi il est plutôt que de ne pas être. Wolff en fait un usage plus systématique et plus rigide que Leibniz lui-même, au point que la postérité a longtemps lu Leibniz à travers lui, ce dont l'édition savante du XIXe siècle a eu à défaire les effets.
Ce que contient la logique
La logique proprement dite traite des notions, des jugements, du syllogisme et de la démonstration, dans un cadre qui reste largement aristotélicien par son matériau et qui s'en distingue par son ambition d'ordre. La part la plus originale pour un lecteur d'aujourd'hui est celle que Wolff consacre à l'usage de la logique : comment lire un livre, comment conduire une dispute savante, comment enseigner, comment peser le témoignage d'autrui, comment se garder des erreurs qui viennent de la précipitation ou de l'intérêt. La logique n'y est pas seulement une discipline formelle, c'est une discipline de la vie savante, avec ses devoirs d'honnêteté intellectuelle.
Postérité
Pendant une génération, la philosophie universitaire allemande est wolffienne. Les manuels de l'école, notamment ceux d'Alexander Baumgarten, transmettent la doctrine sous une forme condensée, et c'est dans ces manuels que Kant apprend et enseigne la philosophie pendant des décennies. Moses Mendelssohn en est l'un des continuateurs les plus élégants.
La critique kantienne de la métaphysique dogmatique visait d'abord cette philosophie-là. Lorsque Kant reproche à la raison de prétendre connaître par simples concepts ce qu'aucune expérience ne lui donne, c'est l'ontologie wolffienne qu'il a en vue, et c'est à l'encontre de la méthode démonstrative appliquée aux objets suprasensibles qu'il élabore la distinction entre jugements analytiques et synthétiques. Wolff est ainsi devenu la figure contre laquelle s'est définie la philosophie critique, ce qui explique à la fois son importance historique et son éclipse.
Il reste présent par son vocabulaire. Une partie du lexique philosophique en usage, en latin puis dans les langues modernes, a été fixée ou popularisée par lui, à commencer par la répartition des disciplines métaphysiques. Les travaux consacrés depuis quelques décennies aux Lumières allemandes l'ont réinstallé comme un auteur à lire et non seulement comme un repoussoir.
Lire l'ouvrage aujourd'hui
Le texte latin est accessible dans l'édition des œuvres complètes de Wolff. Le Discours préliminaire a été traduit en français et constitue la porte d'entrée naturelle : il est bref, il donne le programme et il se lit sans connaissance préalable de la série. Le corps de la Logica, en revanche, demande de la patience et un intérêt pour l'histoire de la méthode plus que pour la logique au sens contemporain.
Points discutés
Le degré de dépendance de Wolff à l'égard de Leibniz est l'objet d'un débat ancien. L'expression de philosophie leibnizo-wolffienne, forgée par ses contemporains, a été contestée par les historiens, qui montrent que Wolff ignorait une partie des textes de Leibniz et qu'il a durci certaines de ses thèses tout en abandonnant d'autres. On discute aussi de la cohérence de son rationalisme avec sa profession d'orthodoxie religieuse, et de la portée exacte de son principe de raison suffisante, dont les lectures oscillent entre une exigence méthodologique et une thèse métaphysique sur la nécessité de tout ce qui est.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Alexander Gottlieb Baumgarten en hérite
- Emmanuel Kant a commenté
- Georg Wilhelm Friedrich Hegel a commenté
- Gottfried Wilhelm Leibniz figure dans le dialogue
- Moses Mendelssohn en hérite